Jérusalem : Rencontre avec Hana Bendcowsky, directrice de programme au Centre pour les relations judéo-chrétiennes de Jérusalem

« Cette terre est sainte pour tous, pas seulement pour une seule religion »

Jérusalem, 7 avril 2014 (Apic) Dans quelques semaines, le pape François visitera la Terre Sainte. La troisième étape de son voyage, après la Jordanie et la Palestine, le conduira à Jérusalem et dans l’Etat d’Israël où il sera reçu officiellement par le président Shimon Peres et se recueillera au Mémorial de l’Holocauste à Yad Vashem. Hana Bendcowsky, chercheuse juive, revient dans ce contexte sur la question du dialogue judéo-chrétien en Terre Sainte et de la difficulté du vivre-ensemble.

Hana Bendcowsky, a reçu mi-mars à Jérusalem une délégation de l’œuvre d’entraide catholique Aide à l’Eglise en détresse (AED). La directrice de programme du Centre pour les relations judéo-chrétiennes de Jérusalem (JCJCR) a une expérience d’une quinzaine d’années dans le dialogue judéo-chrétien, tant sur le plan historique et théologique que dans le domaine de la vie quotidienne. Dans une salle du patriarcat latin de Jérusalem, à l’ombre de la muraille de la Vieille-ville, elle a livre avec conviction son analyse.

Le concept de minorité

Pour la chercheuse juive, la première clé de lecture est celle de la notion de minorité. Depuis pratiquement deux millénaires, les juifs ont vécu comme des minorités dans des sociétés romaines, chrétiennes puis musulmanes. Cette situation a défini leur identité ainsi que leur vision théologique. Le monde moderne a placé les juifs face à de nouveaux défis. Certains ont choisi de recréer une communauté conservatrice en se coupant de la modernité. D’autres de s’assimiler à la société. D’autres encore ont cherché un moyen de préserver leur identité dans un monde en mutation. D’où les branches actuelles du judaïsme qui vont d’un extrême à l’autre.

Depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, les juifs ne sont plus une minorité dans ce pays, mais pour Hana Bendcowsky, beaucoup d’Israéliens se considèrent toujours comme tels. C’est un élément qui définit leur identité et leur comportement. Le souvenir de l’Holocauste, et des persécutions des juifs à travers les âges reste l’épine dorsale de l’identité israélienne, systématiquement renforcée par l’éducation. Les juifs se sentent comme une minorité parmi les arabes du Moyen-Orient et dans le monde chrétien occidental. Pour elle, ce fait a un impact direct sur les relations entre juifs et chrétiens en Terre Sainte.

La plupart des juifs israéliens, séfarades ou ashkénazes, religieux ou laïcs, de droite ou de gauche, ont peu d’occasions de rencontrer et de connaître les chrétiens palestiniens, déplore la directrice du JCJCR. Ils ne considèrent pas les chrétiens comme une minorité menacée, mais à l’inverse comme un groupe menaçant lié à la fois au monde arabe, avec lequel Israël est en conflit politique depuis des décennies, et au monde chrétien occidental, avec lequel les juifs sont en conflit religieux depuis des siècles.

En outre, la plupart des Israéliens ignorent les changements fondamentaux d’attitude à l’égard du judaïsme des Eglises chrétiennes au cours des dernières décennies. Ils conservent uniquement leur expérience historique de minorité persécutée dans les pays de l’Europe de l’Est. Ce qui est enseigné sur le christianisme et les communautés chrétiennes dans le système scolaire israélien tend à renforcer les stéréotypes négatifs sur les chrétiens locaux.

Les chrétiens, une minorité en Terre Sainte depuis 1300 ans

Or pour les arabes chrétiens, qui vivent comme une minorité en Terre Sainte depuis 1300 ans, la référence à l’histoire européenne n’est pas pertinente, relève Hana Bendcowsky. Les juifs israéliens qui ouvrent le dialogue avec les chrétiens locaux ont souvent des attentes liées à leur expérience historique en Occident. Ils découvrent rapidement que discuter de questions telles que l’antisémitisme européen et l’Holocauste ne peut que rencontrer que des points d’interrogation ou l’indifférence des chrétiens arabes qui ont du mal à comprendre pourquoi les Israéliens, vivant dans un État moderne, restent attachés à de telles perceptions et n’ont pas conscience des changements nécessaires.

Environ la moitié des Juif d’Israël ont leurs origines dans le monde arabo-musulman du Moyen-Orient et du Maghreb (Séfarades), tandis que l’autre moitié (Ashkénazes) proviennent de pays chrétiens occidentaux. Alors que la première génération d’immigrants arrivait de fonds culturels assez différents, la deuxième et la troisième génération, nées en Israël et formées par le système éducatif israélien, ont tendance à adopter comme référence principale le modèle ashkénaze autour de l’Holocauste.

Terre Promise ou terre spoliée ?

Hana Bendcowsky s’est également penchée sur l’aspect théologique du dialogue avec les chrétiens locaux. La Bible est partagée entre les juifs et les chrétiens. La contribution juive au dialogue a été d’aider les chrétiens motivés à redécouvrir leurs origines juives. Des chercheurs juifs en Israël ont apporté une contribution unique à l’étude des racines juives du christianisme et des origines juives de la vie et l’enseignement de Jésus. Ces recherches ont donné une nouvelle réalité de la Parole de Dieu pour les chrétiens. L’importance de ces efforts est grande, mais dans le contexte de la Terre Sainte, elle n’est pas tout à fait pertinente car elle exclut du dialogue les voisins directs, c’est-à-dire les chrétiens locaux, estime la chercheuse.

La grande question tourne évidemment autour de la « Terre promise » « Quelle est la relation entre l’histoire biblique antique et l’histoire contemporaine ? Israël biblique est-il le même que l’Etat contemporain d’Israël ? Quelle est le sens de l’élection, de l’alliance et en particulier de la promesse et du don de la terre à Abraham et à ses descendants ? » s’interroge Hana Bendcowsky. La lecture de la Bible a besoin d’une nouvelle contextualisation dans la réalité du 21e siècle dans le pays de la Bible. Alors que pour la plupart des juifs, le retour à la Terre Promise est compris comme l’accomplissement des prophéties, pour le chrétien local, le concept de « Terre Promise » est connecté à l’occupation militaire, aux suspicions, aux menaces. Le concept biblique a été transformé en colonies juives et en camp de réfugiés palestiniens.

Education et dialogue

Pour le JCJCR, ces difficultés ne devraient pas décourager la recherche de solutions à travers l’éducation et le dialogue. Les prémisses pour cela doivent être l’écoute, la compréhension et le respect. Tout en explorant leurs différences, les arabes chrétiens et les juifs doivent rechercher des valeurs communes. Avec un objectif : renforcer les chrétiens en Terre Sainte et assurer leur avenir.

En tant que femme juive israélienne, Hana Bendcowsky se sent la responsabilité de conduire ce dialogue pour éduquer la jeune génération. Pour elle, la moralité d’une société se mesure à la façon dont elle traite ses minorités. Alors que les Juif étaient une minorité fragile dans le passé, aujourd’hui en Israël, ils ont la responsabilité, comme majorité, de garantir la justice pour tous.

Le Centre pour les relations judéo-chrétiennes de Jérusalem

Le Centre pour les relations judéo-chrétiennes de Jérusalem (JCJCR), créé en 2004, promeut la paix grâce à des programmes visant à surmonter l’ignorance et les préjugés et à favoriser la compréhension et l’empathie entre juifs et chrétiens en Terre Sainte.

Ces efforts vont de l’explication des pratiques religieuses quotidiennes ou des préceptes alimentaires jusqu’aux recherches académiques, par exemple sur l’histoire des communautés chrétiennes en Terre Sainte ou le développement du droit des minorités. Il passe par des animations et des échanges dans les écoles, les communautés locales, avec les responsables politiques et militaires.

Pour les guides juifs de Jérusalem, il était par exemple souvent difficile de parler des nombreuses églises et institutions chrétiennes dont ils ne savaient pas grand-chose. Un des éléments a été de leur donner accès au Nouveau Testament et de les initier à l’iconographie chrétienne.

Le JCJCR gère un site internet en hébreu, en arabe et en anglais. www.jcjcr.org

Hana Bendcowsky

Hana Bendcowsky est issue d’une famille juive d’origine polonaise. Elle a grandi en Israël au « sein d’une famille croyante, typiquement israélienne, dans une petite ville au cœur du pays, où l’on rencontrait la plupart du temps des Juif israéliens », explique-t-elle. « Comme beaucoup de juifs , je ne savais pas grand-chose des autres religions parce que cet enseignement n’était simplement pas prévu au programme scolaire. » Après sa scolarité, Hana entreprend des études d’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem et s’inscrit aussi à un cours sur le Nouveau Testament. Elle décide alors d’étudier les sciences des religions et se rend compte rapidement que les chrétiens n’habitaient pas seulement dans l’Europe lointaine, mais aussi dans sa propre ville. Forte d’une maîtrise en religions comparées de l’Université hébraïque, elle développe depuis maintenant une quinzaine d’années des activités interreligieuses en Israël et à l’étranger.

Une photo d’Hana Bendcowsky est disponible auprès de l’apic au prix de 80.– francs

(apic/mp)

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