«Le silence est le meilleur ami de la pédophilie»

Brésil: Le livre d’une victime d’abus sexuels par un prêtre fait débat dans le pays

Sao Paulo, 18 juin 2014 (Apic) Il y a six ans, Marcelo Ribeiro, aujourd’hui âgé de 48 ans, a révélé à son épouse avoir été abusé sexuellement entre l’âge de 9 et 16 ans par le maître de chorale de l’Eglise catholique de sa ville. Un drame personnel que ce chef d’entreprise a caché pendant plus de 30 ans, avant de se confier dans «Sans peur de parler – Témoignage d’une victime de la pédophilie», un ouvrage qui fait débat au Brésil, où l’Eglise peine à se positionner clairement face à ce scandale.

«J’ai été abusé sexuellement lorsque j’étais enfant. Je n’ai pu prononcer cette phrase à ma femme qu’à l’âge de 42 ans, lorsque j’ai été capable de regarder mon passé en face. Ce moment de ma vie était enterré sous le poids de la souffrance, de la honte et de la peur de parler. Ce silence qui est le meilleur ami de la pédophilie. Je n’ai pas seulement souffert d’abus sexuel, ce qui est déjà une chose extrêmement grave. J’ai également été abusé moralement et psychologiquement. Ma famille a été induite dans le mensonge et les subterfuges qui m’ont éloigné de mes parents et de mes frères. J’ai même quasiment perdu ma femme, qui est tout pour moi».

C’est ainsi que commence le livre «Sans peur de parler – Témoignage d’une victime de la pédophilie», publié en juin 2014 par les Edition Paralela, au Brésil. Rédigé dans un style direct, cet ouvrage du chef d’entreprise Marcelo Ribeiro, marié et père de famille, raconte à la première personne l’itinéraire d’un enfant victime pendant plus de sept ans des actes pédophiles de son maître de chorale au sein de l’Eglise catholique dans l’état du Minas Gerais, puis de Novo Hamburgo, dans l’état du Rio Grande du Sud.

«Un secret, comme le neveu de Mozart»

«Ami de la famille», «homme respecté dans la ville au point de gagner la confiance de mes parents pour m’emmener avec lui dans le Sud du Brésil où la chorale avait été transférée» … Les descriptions du pédophile faites par sa victime, tissent le portrait d’un homme affable et capable de préserver les apparences. Pour l’enfant, ces abus étaient un fardeau, sans pour autant être conscient d’être victime de pédophilie. D’autant que le maître de chorale, qui allait ensuite devenir prêtre, demandait à l’enfant de garder leur «histoire d’amour» comme un secret, n’hésitant pas à raconter que Mozart avait un neveu avec qui il avait eu une relation d’amour semblable.

Pour une suppression de la prescription

Si Marcelo Ribeiro se dit aujourd’hui convaincu que son témoignage est important «pour permettre au Brésil de lutter efficacement contre ce fléau, car le pédophile est très souvent une personne proche. Il faut faciliter donc le dialogue avec les enfants.» Son combat est également d’ordre juridique. «Mon cas est prescrit depuis très longtemps, regrette Marcelo Ribeiro. La loi a certes changé et permet désormais aux victimes de porter plainte contre de tels actes jusqu’à dix ans après avoir atteint l’âge de la majorité (18 ans). Mais on doit pouvoir aller plus loin et supprimer toute prescription.»

Pas de réaction, ou presque, de la CNBB

Marcelo Ribeiro a dénoncé le cas à la Conférence épiscopale du Brésil (CNBB), pour avoir été victime d’abus sexuels dans une maison paroissiale. Il a reçu un accusé de réception, mais personne ne l’a contacté.

Trois décennies après les faits, Marcelo a eu un jour le courage de décrocher son téléphone et d’appeler le maître de chorale, qui continue de travailler avec des jeunes. «Je lui ai rappelé ce qu’il m’avait fait et sa réponse a été le silence.» Avant de raccrocher, Marcelo raconte les derniers mots adressés à son interlocuteur. «Arrêtez de faire du mal!»

Encadré:

Manque de clarté de la CNBB

Impossible de connaître avec précision le nombre de plaintes déposées pour abus sexuels, commis par des membres de l’Eglise catholique brésilienne, la première du monde en nombre de fidèles. Seule source officielle, les chiffres diffusés par le Secrétariat des droits humains de la Présidence de la République, à partir des dénonciations reçues sur un n° d’appel gratuit 24h/24 mis en place par le gouvernement fédéral. Ainsi, en 2012, 193 dénonciations d’abus sexuels commis dans des édifices religieux, quelle que soit la religion, ont été enregistrés, soit 89% de plus que l’année précédente.

En 2010, suite à un scandale impliquant un prêtre de 82 ans, la Conférence des évêques du Brésil (CNBB) a publié un document sur le thème de la pédophilie. Après avoir demandé pardon aux victimes et avoir reconnu le «mal irréparable» commis, la CNBB a émis des «orientations concrètes», parmi lesquelles, la nécessité d’être vigilant sur le profil psychologique lors de l’admission de jeunes séminaristes. La CNBB évoquait aussi la constitution d’une commission chargée d’élaborer des lignes directrices concernant une politique officielle de l’action de l’Église, face à des dénonciations de cas de pédophilie en son sein.

Près de quatre ans plus tard, ces lignes directrices ne sont toujours parvenues dans les diocèses. Si un prêtre est pris en flagrant délit ou dénoncé, le problème doit être, aujourd’hui encore, réglé localement. Pourtant, d’après Mgr Antonio Luiz, conseiller au sein de la Commission de la doctrine et de la foi de la CNBB, face à un cas de pédophilie, la réaction doit être double. D’une part dénoncer le cas à la justice. D’autre part, en interne, l’Eglise mène également son enquête pour vérifier la véracité des faits. Si ces derniers sont confirmés, le religieux est suspendu et son dossier est transmis au Vatican.

Mais la démarche n’est apparemment pas suffisante. Selon le professeur Edenio Valle, psychologue qui conseille les évêques brésiliens, ces derniers «ne savent pas ce qui doit être fait contre la pédophilie. Aucune mesure ou procédure efficace n’est prévue par l’Eglise brésilienne à court, moyen ou long termes et il n’existe aucun lieu d’accueil, de réhabilitation pour les victimes.»

(apic/jcg/bb)

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