«Le vivre ensemble ne suffit pas, il faut agir ensemble!»

Série Apic «Bâtisseurs de ponts» (6)

Fribourg: Régine Mafunu Dénervaud, fondatrice de l’AMAF, une passerelle entre les cultures

Fribourg, 19 juin 2014 (Apic) «Quand je suis venue à Fribourg pour étudier, je n’étais pas dépaysée. J’étais déjà habituée aux Blancs depuis toute jeune et j’avais seulement peur de l’hiver, du froid! Au Congo/RDC, j’ai étudié au Lycée Ngoso, dans la province de Bandundu, à l’est de Kinshasa, chez les sœurs de la Sainte-Famille. C’étaient des Françaises, des Belges, des Espagnoles… A la maison, mon père, qui était enseignant, recevait des religieuses et des prêtres européens», confie Régine Mafunu Dénervaud.

Si elle s’est sentie bien accueillie dès son arrivée dans le quartier de Villars-Vert, en bordure de la ville de Fribourg, Régine s’est vite aperçue que d’autres immigrés, venus d’Afrique, vivaient en ghetto, se retrouvant entre eux pour les deuils ou les fêtes communautaires. Peu intégrés, ils ne participaient pas aux activités associatives du pays d’accueil, voire des autres communautés existant en Suisse. C’est ce qui l’a poussée à fonder l’Association «Les Amis de l’Afrique» (AMAF) en 2001. «Dès le début, l’objectif de l’AMAF a été l’intégration sociale, culturelle et économique, qui a aussi ses exigences: la personne qui immigre en Suisse doit aussi savoir donner, pas seulement recevoir!»

«Dès lors j’ai eu envie d’unir les gens»

Mère de deux jumelles de 23 ans, qui étudient à l’Université, et d’un fils de 17 ans, qui est au Collège, Régine a la responsabilité de l’équipe de l’aumônerie catholique des EMS de la Broye fribourgeoise, qui regroupe les établissements médicaux-sociaux: Les Mouettes à Estavayer-le-Lac, Les Grèves du Lac à Gletterens, La Résidence des Lilas à Domdidier et Les Fauvettes à Montagny-la-Ville.

Avec son habituel sourire lumineux, la pédagogue congolaise nous conte son arrivée en Suisse un beau jour de 1988 en provenance de Kinshasa. Elle était à l’époque très surprise de ne pas voir de Noirs à la messe dominicale, alors que le quartier de Villars-Vert a un caractère multiethnique très marqué. «Ici, à la sortie de la messe, chacun rentre chez soi». Dès le départ, poursuit-elle, alors étudiante à l’Université de Fribourg, «j’ai eu envie d’unir les gens. Grâce à une copine étudiante, j’ai rencontré le mouvement des Focolari à Montet qui m’a permis de m’engager dans les groupes d’’Humanité Nouvelle’. Auprès des Focolarini, j’ai acquis un bagage spirituel, celui de la spiritualité de l’unité. Déjà enfant, j’avais été influencée dans ce sens par ma famille – mon père étant enseignant et catéchiste – et durant mes études chez les religieuses de la Sainte-Famille».

«Je ne me suis jamais sentie étrangère à Fribourg»

«Je ne me suis jamais sentie étrangère à Fribourg. J’avais beaucoup de contact, car pendant mes études, après les cours, je travaillais au restaurant du Jumbo». A l’aise dans son quartier, grâce notamment à l’amitié tissée avec la famille de Mme Léonie Fontana, une grand-maman de 80 ans vivant dans le même immeuble – «je l’appelais «maman», comme on appelle toutes les femmes âgées au Congo RDC -, Régine a d’emblée voulu faire partager sa joie de vivre avec les autres d’ici et d’ailleurs.

Aide soignante pendant 12 ans dans la région de Fribourg, notamment à La Maison Sainte Jeanne-Antide, à Givisiez, une institution tenue par des religieuses, Régine a donné son temps bénévolement comme catéchiste et préparait les jeunes confirmands dans sa paroisse de Rossens.

Munie d’un bagage en théologie acquis à l’Université de Fribourg, sans oublier des études en littérature, elle a suivi au CHUV, le Centre hospitalier universitaire vaudois à Lausanne, la «Formation pastorale à l’écoute et à la communication» (CPT – Clinical Pastoral Training), de 2009 à 2010. Dans ce cadre, elle a œuvré dans l’équipe de bénévoles comme aumônière dans les hôpitaux de Billens, Riaz et Châtel-St-Denis.

«Si on me payait pour mon travail à l’AMAF, je deviendrais vite riche!»

«Les relations que j’ai avec les personnes âgées sont extraordinaires. On me repère facilement, car pour certains pensionnaires, je suis la première femme noire avec qui on partage les soucis venant des ›entrailles’ de manière confidentielle, en me confiant des choses non dites à leurs proches. Bref, les gens ont des choses à dire, en EMS, mais le personnel soignant est pressé par son travail minuté. Alors, la présence de l’aumônière, qui prend le temps d’écouter, est tellement importante. On devrait former des bénévoles visiteurs, pour accompagner les personnes âgées. Les familles sont présentes, mais elles ne peuvent pas toujours être là, car elles ont des enfants ou d’autres occupations…»

Aumônière à 65%, Régine consacre le reste de son temps à son «enfant», l’AMAF, basée à la Route de la Fonderie, à Fribourg. «J’y travaille à titre bénévole, évidemment, car si on me payait, je deviendrais vite riche», plaisante-t-elle avec un large sourire. «Ma famille aussi s’est investie, car j’ai mis mon cœur à l’AMAF. L’an passé, plus de 8’000 personnes sont passées par nos locaux. Il y a ceux qui les louent pour des fêtes privées, des sociétés, mais l’AMAF est d’abord destinée aux populations immigrées qui viennent y chercher conseil, aux apprenants qui suivent des cours de langue, qui fréquentent des ateliers de compétences, et peuvent y placer leurs enfants pendant les cours.» Les ateliers offerts sont multiples: conversation, informatique, cuisine, prévention du racisme. A noter que nombre de migrants d’origine européenne ont intégré les cours de l’AMAF, qui accueille des personnes des cinq continents pour le cours d’alphabétisation sociale.

«Elles aussi peuvent avoir des droits dans leur famille et dans la société»

«Nous partageons les compétences dont disposent les femmes, pour les valoriser. Nous devons les stimuler, et comme dit le proverbe: «Au lieu de leur donner du poisson, il vaut mieux leur apprendre à pêcher !»

«En raison de la mentalité de certaines régions d’origine, les femmes n’osent pas sortir de leur foyer. Je dois téléphoner au mari, pour qu’il laisse venir son épouse à l’AMAF, je dois créer la confiance. On reçoit aussi des femmes maltraitées par leur mari. Celles qui viennent de la Corne de l’Afrique ont été mutilées sexuellement. Il faut les écouter, les sensibiliser à retrouver la confiance en elles. C’est bien pour elles de voir que je suis une Africaine vivant en Suisse, qu’elles peuvent, elles aussi, avoir des droits dans leur famille et dans la société».

Régine doit aussi combattre les a-priori de certains immigrés qui pensent qu’en arrivant en Suisse, tout leur est dû. «Certains sont accueillis ici, mais ils ne s’imaginent pas d’où vient l’argent qu’ils reçoivent. Certains pensent qu’en arrivant en Europe, ils vont devenir automatiquement riches. En Suisse, l’argent ne vient pas du ciel, et nous leur faisons savoir qu’il faut aussi donner pour recevoir, et chercher à sortir d’une posture de ‘victime'». Et Régine de conclure que le vivre ensemble ne suffit pas: «il faut agir ensemble!» JB

Depuis 2013, l’AMAF a changé sa dénomination, pour s’appeler désormais AMAF-Suisse/CCPIM (Centre de compétences pour la promotion de l’intégration des migrants). L’association collabore avec la Direction de la Santé et des Affaires Sociales (DSAS), le Bureau de l’intégration des migrant-e-s et de la prévention du racisme du canton de Fribourg (IMR), la Direction de la Sécurité et de la Justice (DSJ) et la Ville de Fribourg. Elle est soutenue par l’ODM, la Loterie Romande et les privés.

Encadré

Série Apic «Bâtisseurs de ponts»

De tout temps, des gens se sont engagés pour bâtir des ponts: entre les personnes, mais aussi entre les confessions, religions, générations, races, langues ou entre différents milieux. Ces bâtisseurs de ponts peuvent réussir, mais il arrive que leur entreprise soit difficile, pénible, épuisante ou même compromise. La série d’été 2014 de l’Apic/Kipa donne la parole à des femmes et des hommes qui bâtissent des ponts dans différents domaines.

Des photos de Régine Mafunu Dénervaud sont disponibles auprès de l’apic au prix de 80.– la première, 60 les suivantes. (apic/be)

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