Des rumeurs d’appartenance au christianisme pour dénigrer un candidat
Apic, 8 juillet 2014 (Apic) Mercredi 9 juillet 2014, 187 millions d’électeurs sont appelés à choisir leur président en Indonésie. A l’approche de ce scrutin, le troisième depuis la chute du président Suharto en 1998 et la démocratisation du régime, la tension monte et la religion est un argument de choix dans une campagne où tous les coups semblent permis, relève «Eglises d’Asie», l’agence d’information des Missions Etrangères de Paris.
Deux candidats sont en présence, le président sortant ne pouvant briguer un troisième mandat. Il s’agit de deux hommes très différents: l’actuel gouverneur de Djakarta, Joko Widodo, surnommé Jokowi, et l’ancien général Prabowo Subianto. Chacun se présente sur un ticket président-vice-président, Widodo faisant équipe avec Jusuf Kalla, et Prabowo étant associé à Hatta Rajasa.
Sur les réseaux sociaux, des messages ont circulé présentant Widodo comme un chrétien d’origine chinoise, d’autres dénonçant ses accointances passées avec les communistes. S’il semble que la majorité de ce type d’attaques a visé Widodo, d’autres messages, sur Twitter et YouTube, ont colporté l’idée que Prabowo était un psychopathe et une personnalité violente.
Si la plupart de ces affirmations ont été démenties par les intéressés et leurs équipes de campagne, il apparaît qu’elles ont un impact sur l’opinion publique. Interrogé par l’AFP, Endy Bayuni, rédacteur en chef au Jakarta Post, déplore ainsi le fait que «le résultat du scrutin ne sera sans doute pas décidé par un choix informé des électeurs car ces campagnes de diffamation ont un impact très réel sur les électeurs».
Il y a quelques mois, Widodo était crédité par les instituts de sondage d’une très confortable avance sur Prabowo: près de 30% d’opinions favorables en plus. Mais cette avancée a fondu et elle n’est plus aujourd’hui que de quelques points, indique Eglises d’Asie. L’issue du scrutin reste donc très incertaine. Mais ce qui est moins incertain, c’est l’impact des rumeurs semées sur les réseaux sociaux: une étude d’Indikator Politik Indonesia montre que, sur 3’000 personnes interrogées, 17% ont entendu parler de la rumeur selon laquelle Widodo aurait des origines chinoises et serait chrétien, et plus d’un tiers de ces 17% déclarent estimer que ces rumeurs sont vraies.
Face à l’équipe de campagne de Prabowo, très organisée et richement dotée, l’équipe de campagne de Widodo, moins riche, a contre-attaqué en mettant en avant le bilan très défavorable de Prabowo dans le domaine des droits de l’homme, ne mettant pas tant en avant ses responsabilités lors de la crise qui a accompagnée le retrait indonésien du Timor-Oriental que les enlèvements et tortures de manifestants pro-démocratie lors de la chute de Suharto en 1998 (le général Prabowo avait alors ordonné ces enlèvements, suivis d’actes de torture). En dépit du fait que ce sont là des faits avérés, l’étude d’Indikator Politik Indonesia montre que le rappel de ce passé n’a eu que peu d’impact sur la popularité de Prabowo.
Ce n’est pas la première fois que l’entourage de Prabowo recourt à des rumeurs visant à disqualifier son adversaire en le désignant comme un chrétien. Dans les dernières années du régime Suharto, alors que Prabowo, marié à l’une des filles de Suharto, était chargé de courtiser les groupes musulmans conservateurs, des rassemblements furent organisés et des brochures distribuées pour affirmer que la crise financière de 1997-98 faisait partie d’un complot antimusulman orchestré par des intérêts chrétiens, sionistes et chinois. L’adversaire de Prabowo était alors le chef de l’armée, Moerdani, un catholique, et Prabowo était dépeint comme la victime malheureuse d’un complot chrétien ourdi par Moerdani.
Plus de quinze ans plus tard, ce sont à peu près les mêmes schémas qui sont ressortis à l’encontre de Widodo. C’est notamment un tabloïd récemment apparu, Obor Rakyat (»La torche du peuple»), qui s’est fait le porte-voix de la propagande pro-Prabowo ; distribué dans les mosquées, les salles de prière et les madrasa de Java, il peut contribuer à faire la différence auprès de l’électorat musulman.
Si Widodo a vigoureusement démenti ces rumeurs et affirmé être le tenant d’un islam porteur de paix, le seul fait que ces rumeurs continuent de circuler et d’être utilisées inquiète les membres des minorités religieuses. De plus, si l’un et l’autre candidat affirment qu’ils défendront la liberté religieuse, le manifeste politique du candidat Prabowo soulève de fortes appréhensions. En effet, si Gerindra, le parti politique formé par Prabowo pour soutenir sa candidature, stipule que «l’Etat est le garant de la liberté de religion», il ajoute que le gouvernement «a l’obligation politique et sociale de veiller à la manière dont cette liberté est mise en pratique». Il est précisé que les institutions de l’Etat ont l’obligation de «s’assurer de la pureté des religions officiellement reconnues» de manière «à les préserver de toute hérésie ou blasphème».
Une telle formulation ne manque pas d’inquiéter en Indonésie, où des minorités religieuses, telles les chiites et les ahmadis, font l’objet de persécutions ouvertes, et où d’autres, telles les chrétiens (qui, catholiques et protestants réunis, rassemblent entre 7 et 10% de la population), font face à des situations de discrimination plus ou moins ouverte. Du côté catholique, le jésuite et professeur d’université Franz Magnis-Suseno s’est inquiété d’une «intrusion» de la sphère étatique dans un domaine qui est propre à chaque religion et qui menace la liberté de culte. Le Révérend Andreas Yewangoe, président de l’Union des Eglises chrétiennes d’Indonésie, s’est alarmé, affirmant qu’il n’était « pas du devoir de l’Etat de vérifier la «pureté» d’une religion».
A l’approche des élections, les évêques catholiques ont, il y a quelques semaines, appelé les fidèles à porter leur choix sur les candidats qui «ont le désir de servir les autres plutôt que de se servir eux-mêmes», en gardant à l’esprit l’importance de préserver les principes de la démocratie et de promouvoir un esprit de tolérance. (apic/eda/ra/bb)
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