La Terre promise en Occident
Beyrouth, 24 septembre 2014 (Apic) Des milliers de réfugiés chrétiens s’entassent à Bauchrieh, un quartier chrétien au dessus de Beyrouth, au Liban. Entre l’attente et l’espoir, ils n’ont qu’un rêve : rejoindre la Terre promise en Occident. Rencontres sur place.
Le téléviseur est allumé. «Le Seigneur est ma force et mon bouclier», dit le bandeau sur l’image tremblotante d’une émission d’un programme chrétien irakien qui raconte l’histoire biblique de la sortie d’Egypte. Dans cette chambre pauvrement meublée du quartier de Bauchrieh à Beyrouth, le téléviseur est allumé. Quatre adultes, sept enfants se partagent deux canapés et une paire de chaises en plastique. Pas une image, rien de personnel n’orne les murs nus. Personne ne fait attention aux images mouvantes de la télévision. Les occupants de la pièce pensent à leur propre exode. A cause de leur foi en leur Seigneur Jésus-Christ, ils ont dû fuir l’Irak. Pour le moment, ils sont en sécurité au Liban, mais ils ne souhaitent qu’une chose : rejoindre la Terre promise, l’Occident.
Retourner en Irak ? Sans un mot, Manhal Ramzi Boutros touche l’écran de son téléphone portable. La vidéo montre Tel Skuf, son village natal au nord de l’Irak, après l’invasion de l’’Etat islamique’(EI). Son doigt s’arrête sur l’image d’une rue dévastée. «Notre maison». Boutros rompt le silence.»Mes enfants disent :’nous n’avons rien fait à l’EI. Pourquoi nous tuent-ils ? Quand ils seront grands ils me demanderont: pourquoi nous as-tu mis au monde dans cet Irak ? Que dois-je leur raconter ?»
L’exode de Manhal Ramzi Boutros a commencé bien avant l’Etat islamique. Quatre fois au cours des dernières années, il a changé de localité à cause de la guerre et de la persécution. La dernière fois à Erbil, avec 9’000 familles qui dans la même nuit ont fui les explosions des bombes qui se rapprochaient, laissant tous leurs biens. Non, il ne veut plus jamais y retourner. «Nous les chrétiens nous avons fait l’Irak. Maintenant en Irak il n’y a plus de vie.» Boutros parle du Christ, la lumière du monde, la vérité, la vie. «L’EI apporte la mort.»
Quelques maisons plus loin, l’odeur d’un repas. Ici à l’écran, c’est l’historien juif Timothy Naftali qui explique la deuxième Guerre mondiale sur la chaîne du National Geographic. Six hommes et cinq enfants se pressent autour de la table dans l’étroit logement. Eux aussi sont de Tel Skuf. On se connaît depuis tout petit. Et les histoires se répètent. La fuite devant l’EI, avec rien d’autre que ses habits sur soi, ses papiers les plus importants dans une sacoche. Et dans les portables et dans les têtes, des images de violence brute et de destructions. Quatre fois, cinq fois, ils ont erré comme réfugiés à travers l’Irak. «Au bout de quelques années, l’histoire se répète», racontent les hommes de Tel Skuf.
Maintenant ils attendent sur l’enregistrement par l’office des Nations Unies pour les réfugiés, sur les entretiens avec des collaborateurs de l’ONU qui décideront s’ils pourront émigrer où et quand, sur un rendez-vous dans une ambassade, sur un visa, sur une vie en paix, avec la liberté, la démocratie, la justice. «Tout ce que nous n’avons jamais eu en Irak !» Entre chaque étape, il faut attendre quatre à cinq mois. L’appel des patriarches à rester dans leur pays suscite l’incompréhension de Manhal Ramzi Boutros et de ses voisins. «L’Eglise ne nous protège pas. Et elle ne voudrait pas nous laisser partir ?»
Quelques rues plus loin, Munira attend. Elle a fui Qaraqosh il y a deux semaines, après l’assassinat de deux enfants voisins par des miliciens de l’EI. Avec une ébauche de sourire, elle présente ses enfants: «Mariam, Yousef et Issa (Marie, Joseph et Jésus), ma sainte famille». Elle a financé sa fuite en vendant leurs croix en or. Un tube de la chanson retentit à la radio «Viens, allons au Liban. Buvons de l’arak et amusons-nous !»
Munira n’a aucune idée comment elle parviendra à payer le loyer très élevé au Liban. « Si nous n’avons pas apporté l’argent dans les dix jours, nous serons à la rue !» Quel sera son avenir ? Munira trace dans l’air avec son doigt un grand point d’interrogation. «Si nous rentrons, ils nous tueront les uns après les autres. Les islamistes ont le cœur noir.» Si elle le peut, elle tournera le dos au Proche-Orient parce qu’en Occident il y a la liberté, parce qu’il y a la justice et que tous sont égaux devant la loi, parce qu’il y a des maisons, du travail et des soutiens financiers. Ici il n’y a aucun avenir pour elle et, encore plus grave, ni pour ses enfants. Et pour elle la famille c’est sacré. (apic/akr/mp)
Des photos de ce reportage sont disponibles auprès de l’apic au prix de 80.– francs la première, 60.– les suivantes apic@kipa-apic.ch
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