Fribourg: Le professeur Bénézet Bujo attire l'attention sur la conception africaine de la famille

Contribution africaine à la veille du Synode sur la famille à Rome

Fribourg, 2 octobre 2014 (Apic) « La théologie ne peut pas être seulement une théologie occidentale. On ne peut ignorer les autres cultures, qui devraient aussi avoir leur place dans le christianisme… » Le professeur Bénézet Bujo, spécialiste reconnu des théologies africaines, tient à faire connaître la conception africaine de la famille à l’occasion du premier Synode des évêques convoqué par le pape François. Consacré aux « défis pastoraux de la famille dans le contexte de l’évangélisation », il s’ouvre ce dimanche 5 octobre.

Dans l’exhortation apostolique post-synodale « Africae munus » du pape Benoît XVI, suite au Synode sur l’Afrique d’octobre 2009, on mentionne au numéro 69 que dans la vision africaine du monde, la vie est perçue comme une réalité qui englobe et inclut les ancêtres, les vivants et les enfants à naître. L’univers visible et invisible y est considéré comme un espace de vie des hommes, mais aussi comme un espace de communion où des générations passées côtoient invisiblement les générations présentes, elles-mêmes mères des générations à venir.

Il faut savoir qu’en Afrique, note le professeur Bujo, la communauté est composée de trois entités: les vivants, qui ne sont pas la réalité entière. Ils sont précédés par les morts (2ème entité), à honorer, car ils lient les vivants à l’au-delà. Les morts ne peuvent vivre sans l’amour des vivants, et – 3ème entité – les non-encore-nés. Ces derniers existent dans la pensée de Dieu et peuvent être mis en relation avec le Christ qui, depuis toute éternité, était dans le sein du Père.

« En Afrique noire, les non-encore-nés incarnent une réelle espérance qui fait vivre. Prenons l’exemple d’un couple empêché d’avoir des enfants. Il est considéré comme du bois mort, stérile. Le cardinal Malula, archevêque de Kinshasa décédé en 1989, l’avait bien perçu, lorsqu’il proposait de développer une nouvelle théologie du mariage. Car un mariage sans enfant est voué à l’échec. Chacun risque de chercher la fertilité ailleurs ».

Le continent noir a sa propre vision de la vie

« Ainsi, Rome a reconnu que le continent noir a sa propre vision de la vie. Mais à l’occasion du Synode sur la famille, on ne parle ici – en Europe ou en Amérique du Nord – que de l’accès aux sacrements des divorcés remariés. On n’entend pas la réalité de l’Afrique! On ne devrait pas seulement parler des difficultés rencontrées dans le monde occidental », lance le théologien africain. Il fait appel aux évêques africains pour qu’ils relaient les problématiques du système matrimonial négro-africain, qui connaît le « mariage par étapes ». Il plaide pour que l’Eglise en reconnaisse la sacramentalité.

Certes, les théologiens actuels parlent de l’inculturation du mariage traditionnel, mais aucune proposition concrète officielle n’a été présentée de la part des évêques pour que cette institution soit réellement reconnue. Le cardinal Malula considérait que Dieu n’a pas dit concrètement comment on doit se marier, c’est dans la culture que cela se décide… « Les Occidentaux ont vu le mariage à partir de leur culture et ils l’ont présenté dans l’Eglise catholique romaine comme ayant une valeur universelle ». En Afrique noire, le mariage se passe généralement par des étapes – y compris celles de la vie commune des partenaires avec des relations sexuelles – et chacune est essentielle pour tout le reste.

« On ne peut pas dire que ces étapes ne font pas partie du mariage, car la force du mariage dépend de chaque étape, comme une chaîne est faite de plusieurs anneaux. Le consentement d’une étape partielle est importante pour le consentement final ».

Le mariage par étapes a aussi une dimension sacramentelle

A chaque étape, la communauté est impliquée, note le professeur Bujo, car le mariage africain n’est pas seulement l’affaire du couple, comme en Occident. « Dans la tradition africaine, ce ne sont pas les deux époux qui décident seuls. Lorsque les jeunes se marient tout de même quand la communauté – qui connaît l’arrière-fond culturel et les antécédents des familles – ne le souhaite pas, alors souvent l’échec est au bout du chemin! Les anciens savent ce qui est bon pour fonder une bonne famille… »

L’Eglise refuse jusqu’aujourd’hui de reconnaître la forme de mariage traditionnel comme mariage valable, alors qu’il a, pour l’anthropologie africaine, une dimension religieuse. Les chrétiens africains considèrent ce mariage coutumier, selon les règles des ancêtres, comme leur vrai mariage, qui est une alliance des familles et non un simple contrat. Qu’il soit dit aussi en passant que, pour la conception africaine, ce ne sont pas les époux seuls qui se confèrent le sacrement de mariage, mais ce dernier est un acte qui revient à toutes les deux familles de deux candidats. « Comme les chrétiens africains n’ont pas pris part à l’élaboration des règles canoniques régissant le mariage dit chrétien, ils trouvent que celles-ci doivent être revues afin de bien définir ce qu’on appelle mariage chrétien ». A partir du moment où les Africains ont été confrontés au christianisme, avec l’arrivée des missionnaires, ils célèbrent leur mariage en trois temps: selon la coutume (mariage coutumier), à la commune (mariage civil), à l’Eglise (mariage religieux).

Les Africains ne comprennent pas cette dichotomie

« C’est une véritable dichotomie, que les Africains ne comprennent pas. Devant cette multitude de procédures, un chrétien catholique africain est marié quand il a accompli les trois étapes précédentes. Ne serait-il pas possible d’harmoniser ces trois célébrations pour n’en faire qu’une, qui serait par ailleurs sacramentelle? L’Eglise devrait être présente dans toutes ces étapes ». C’est ce qu’a depuis longtemps demandé l’évêque catholique kenyan John Njenga, qui fut évêque d’Eldoret et archevêque de Mombasa. « On ne l’a pas encore compris à Rome, mais il faut que les théologiens nous aident, car il faut avoir étudié l’anthropologie africaine pour le comprendre, comme l’avait déjà fait le Père flamand Placide Tempels, un missionnaire franciscain auteur de la ‘Philosophie Bantoue’, un livre largement discuté depuis 1945… »

Encadré

Bénézet Bujo, ancien professeur et vice-recteur de l’Université de Fribourg

Spécialiste reconnu de la « théologie africaine », l’abbé Bénézet Bujo fut professeur ordinaire de théologie morale et d’éthique sociale à l’Université de Fribourg de 1989 à 2010. Fin connaisseur de la réalité du continent noir, il a déjà publié trois volume de la série « Théologie africaine au XXIe siècle – Quelques figures » aux éditions Academic Press Fribourg. Cet ouvrage collectif publié en 2013 complète les deux premiers tomes parus en 2002, (réédition en 2014) et 2005. Il participe également à la rédaction du Dictionnaire des théologies africaines, édité par l’Association des Théologiens Africains (ATA), pour lequel il rédige une contribution sur la communauté africaine et la palabre africaine. Il a écrit en 2007 une prise de position détaillée sur la conception africaine du mariage dans son livre « Plädoyer für ein Modell von Ehe und Sexualität. Afrikanische Anfrage an das westliche Christentum ». (Herder Verlag, Freiburg in Breisgau). Bien que retraité depuis 2010, le professeur Bujo accompagne comme co-directeur de thèse quelques étudiants entre autres aux Universités de Fribourg, de Lille, et à l’Antonianum à Rome.

Prêtre du diocèse de Bunia, au nord-est de la République démocratique du Congo, le professeur Bujo a fait ses études de philosophie et de théologie au Congo et en Allemagne. Actuellement, Bénézet Bujo est conseiller théologique de la Caritas Africa. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur saint Thomas, sur la morale interculturelle et la théologie africaine.

Pour l’abbé Bujo, il y a effectivement un christianisme occidental et un christianisme africain: « Le christianisme que l’on vit est une interprétation de l’Evangile selon la culture. L’Occident a interprété sa culture de façon à ce que les chrétiens européens puissent vivre l’Evangile, tandis que l’Afrique a reçu l’Evangile déjà mâché selon la culture européenne! ». Il faut se rappeler, insiste-t-il, que les missionnaires étrangers « travaillaient la main dans la main avec les puissances coloniales et que l’Evangile lui-même fut proclamé dans ce contexte imbibé de préjugés ». (apic/be)

Note: Des photos de l’Abbé Bénézet Bujo sont disponibles auprès de l’apic: apic@kipa-apic.ch au prix de CHF 80.– la première, CHF 60.– les suivantes.

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