Nigeria: La secte islamiste « Boko Haram » développe ses métastases
Fribourg, 12 octobre 2014 (Apic) Même s’ils ne sont pas les seuls à être visés, les chrétiens du Nigeria paient un lourd tribut à la folie meurtrière de la secte islamiste Boko Haram (*), un groupe sunnite pour la prédication et le djihad qui veut imposer un « califat islamique » dans les régions qu’elle contrôle. Ces dernières semaines, les terroristes ont incendié et rasé près de 200 églises dans les Etats de Borno, Yobe et Adamawa, dans le nord et le nord-est du Nigeria. « En tant qu’Eglise, nous sommes vraiment en train de vivre un grave moment de persécution », lance sur Facebook Mgr Oliver Dashe Doeme, évêque de Maiduguri, capitale de l’Etat de Borno.
« L’évêque de Maiduguri n’a plus de maison, Boko Haram a fait sauter sa résidence. En 2009, son secrétaire, un prêtre, a été assassiné. Une grande partie des églises du diocèse ont été prises pour cible. Dans l’Etat de Borno, ce sont 50 églises catholiques sur 52 qui ont été détruites ». La voix du Père Obiora Francis Ike, professeur et directeur de l’Institut catholique pour le développement, la justice et la paix (CIDJAP) à Enugu, se fait grave.
De passage en Suisse à l’invitation de l’oeuvre catholique internationale « Aide à l’Eglise en Détresse » (AED) (**), dont l’antenne pour la Suisse romande et italienne se trouve à Villars-sur-Glâne, près de Fribourg, le Père Obiora ne veut pas trop s’apitoyer sur son sort. « Des hommes armés m’ont déjà menacé avec leur fusil, témoigne-t-il. Ils m’avaient laissé faire ma dernière prière dans la chapelle, mais ils ont hésité. Finalement, ils m’ont épargné. Ils avaient été payés pour me tuer… C’est notre vie, la vie des chrétiens, aujourd’hui, au Nigeria. C’est incroyable de parler encore de persécution, de martyre et de guerre religieuse au XXIe siècle, c’est même honteux ! Mais c’est la réalité que nous impose Boko Haram… » Le Père Obiora a fait une partie de ses études à Maiduguri. Mais il ne peut plus s’y rendre, « car même les soldats de l’armée gouvernementale ne s’y aventurent plus. Ils ont peur d’être décapités! ».
Apic: Que veut vraiment Boko Haram ?
Père Obiora: Ils veulent instaurer un Etat islamique, avec la charia. Ils veulent tout islamiser, imposer un califat islamique. Ils ont une conception complètement radicale de l’islam et combattent tout le monde, notamment les musulmans modérés. Ils font aussi sauter des mosquées, car ils veulent viser des symboles. Ce sont des gens sans soutien populaire, ils règnent uniquement par la terreur. Officiellement, au Nigeria, ils ont tué au moins 20’000 personnes ces dernières années. Boko Haram, qui a été fondé dans l’Etat de Borno en 2002, s’est étendu. Si son contrôle territorial reste tout de même limité, le mouvement est en mesure de commettre des actes terroristes partout au Nigeria.
Apic: Ces islamistes visent l’éducation « occidentale », qu’ils qualifient d’illicite.
Père Obiora: Comme son nom l’indique, en langue haoussa, Boko Haram veut dire que le livre est interdit. Pour eux, lire un livre, étudier, aller à l’école, est interdit. Ils s’en prennent aux étudiants, aux professeurs, qu’ils enlèvent ou assassinent.
Ils ont déjà brûlé quelque 3’000 écoles, dévasté des séminaires. Ils sont « anti-éducation », contre le progrès, la société, le développement.
Apic: Reçoivent-ils des soutiens de l’étranger ?
Père Obiora: Je pense que Boko Haram a des soutiens de l’extérieur, notamment de pays du Golfe, de l’Arabie saoudite, de la Libye, etc. Ils apportent leur appui financier et idéologique aux islamistes anti-Occidentaux. Le mouvement a des contacts et des liens avec des cellules terroristes d’al-Qaïda et partage l’idéologie d’al-Shabaab, en Somalie, ou de « l’Etat islamique », qui étend son influence en Syrie et en Irak. Certains de ses leaders ne viennent pas du Nigeria, mais des pays voisins: Niger, Tchad, Soudan, Cameroun… Ils parlent la langue de la violence, pas nécessairement la langue du pays!
Apic: Quelles sont les causes du développement d’un tel mouvement ?
Père Obiora: Le Nigeria est riche: il possède d’immenses ressources en pétrole, en gaz, en eau, en terres, en forêts… et une population de plus de 170 millions d’habitants, dont près de la moitié sont des chrétiens, environ 50 millions des musulmans, et le reste sont des adhérents des religions traditionnelles.
Pour combattre Boko Haram, il faut aller aux racines du problème: la pauvreté physique, spirituelle, économique, sans parler de la corruption, de l’injustice sociale, de la manipulation de la foi religieuse par de faux prophètes, qui attirent des jeunes sans travail, qui ne vont pas à l’école…
Des prédicateurs font l’apologie d’une mauvaise interprétation du Coran, incitent à l’intolérance, à la xénophobie et au fanatisme. Ces faux prophètes sévissent dans la partie musulmane du pays, dans les Etats de Bauchi, Borno, Gombe, Jigawa, Kaduna, Kano, Katsina, Kebbi, Niger, Sokoto, Yobe et Zamfara, où l’on a introduit la charia. Ils agissent sur un terrain fertile: dans de nombreuses villes de ces Etats, et c’est une tradition qui date depuis près d’un siècle, des enfants de 3, 4 ou 5 ans, sont laissés à la rue. Un imam les recrute, les nourrit, leur enseigne le Coran et les envoie mendier. Ce sont des « alimajiri », qui doivent lui ramener l’argent récolté. Il n’y a pas d’écoles dans ces régions. Devenus adultes, ces « alimajiri » sont des cibles faciles pour le recrutement de Boko Haram.
Apic: Que faut-il faire pour endiguer ce fléau ?
Père Obiora: Pour lutter contre ce phénomène qui a des racines culturelles, la seule solution est d’éduquer et de former ces jeunes. Pour combattre le jihadisme, l’Eglise n’a ni police ni forces armées. Comme Eglise, nous devons prier et prêcher la paix et promouvoir la réconciliation, éduquer à la paix, développer le dialogue interreligieux, construire des écoles… Le dialogue a permis à de nombreux musulmans de ne pas devenir des extrémistes, mais avec les dirigeants de Boko Haram, les discussions sont impossibles. Il faut les stopper avec des moyens militaires, c’est l’unique solution. Et il faut également faire pression sur les pays qui soutiennent ce mouvement islamiste, tarir les sources de financement, faire stopper les livraisons d’armes.
Malgré tout, il faut noter des signes d’espérance: le Nigeria se développe, les investisseurs étrangers viennent s’installer, car ils savent qu’il est possible de faire de l’argent dans le pays. De plus, la Conférence nationale de près de 500 délégués de tout le pays et de tous les milieux représente un grand espoir.
Je siège, comme seul prêtre, dans la commission qui traite des affaires religieuses. La Conférence a débuté ses travaux le 17 mars 2014 à Abuja. Les délégués ont rédigé toute une série de résolutions soumises au président Goodluck Jonathan. Il a promis de les examiner afin de pouvoir les mettre en œuvre. J’espère que cela nous permettra un avenir meilleur.
Encadré
Le Père Obiora Francis Ike est né en 1956 à Gusau, au nord-ouest du Nigeria. Il fait partie de l’ethnie des Igbos (que l’on écrit souvent Ibos), groupe majoritairement chrétien et très influent dans le sud-est du Nigeria. Ses parents ont dû quitter la région majoritairement musulmane suite à la guerre du Biafra.
A 22 ans, Obiora F. Ike obtient le « bachelor » en philosophie après avoir suivi ses études au Bigard Memorial Seminary d’Enugu et sur le Campus d’Iko Ekpene. Il étudie ensuite quelques années en Allemagne (Bonn) et en Autriche (Innsbruck). C’est en 1981 qu’il est ordonné prêtre par l’évêque de Feldkirch, dans le Vorarlberg. Il obtient un doctorat en théologie et en philosophie à l’Université rhénane Friedrich-Wilhelms, à Bonn, avant de passer son habilitation en 1986 en éthique sociale, histoire et études africaines. Il rentre la même année au pays, où il fonde l’Institut catholique pour le développement, la justice et la paix (CIDJAP) à Enugu, capitale et principale ville de l’Etat d’Enugu, au sud-est du Nigeria.
Le Père Obiora F. Ike a grandi tout naturellement en tant que militant pour l’égalité raciale, la paix et la justice. Il a fondé une bonne vingtaine d’ONG travaillant dans le domaine des relations entre chrétiens et musulmans, de l’œcuménisme, de l’éducation, des droits de l’homme, de la justice, de la paix et du développement. Auteur de nombreuses publications, le professeur Ike a déjà reçu plusieurs prix et distinctions à l’étranger pour son travail et son engagement.
(**) L’œuvre d’entraide catholique Aide à l’Eglise en Détresse AED (Antenne pour la Suisse romande et italienne Ch. Cardinal-Journet 3 CH-1752 Villars-sur-Glâne) soutient des projets de l’Eglise au Nigeria.
Note: Des photos du Père Obiora Francis Ike sont disponibles auprès de l’apic: apic@kipa-apic.ch au prix de CHF 80 la première, CHF 60 les suivantes.
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