«En mission dans la tourmente des dictatures»

Québec: Claude Lacaille, un missionnaire passionné et indigné de passage en Suisse

Neuchâtel/Montréal, 5 novembre 2014 (Apic) Prêtre de la Société des Missions-Etrangères du Québec (SME), Claude Lacaille est un homme passionné et indigné. Il a de quoi l’être, après avoir vécu comme missionnaire, de 1965 à 1986, les années de plomb des sanglantes dictatures, notamment en Haïti de Duvalier et au Chili de Pinochet. Le Québécois était présent au Festival international du film à thématique religieuse, qui s’est tenu à Neuchâtel, en octobre dernier.

Des épisodes de la vie trépidante de cet adepte de la théologie de la libération étaient présentés dans un film en compétition pour le Prix Farel. Réalisé par la productrice et réalisatrice québécoise Pauline Voisard, il est intitulé «Petites et grandes histoires d’un homme libre».

Activiste et révolutionnaire au milieu des «damnés de la terre»

Pendant 20 ans, entre 1965 et 1986, Claude Lacaille a vécu en Haïti, en Equateur et au Chili, où il a été pasteur, bibliste populaire, activiste et révolutionnaire au milieu des «damnés de la terre». C’est une histoire d’un homme vivant au quotidien la théologie de la libération, dans des situations parfois extrêmes, dans la réalité sanglante des dictatures latino-américaines, instaurées dans le cadre de l’idéologie de la «sécurité nationale» avec le soutien direct des Etats-Unis. Le missionnaire québécois raconte son expérience dans le livre «En mission dans la tourmente des dictatures», publié en 2014 aux Editions Novalis, à Montréal, et dans le documentaire réalisé par Pauline Voisard.

Ce film de 37 minutes prend la forme de neuf courts métrages explorant des thématiques diverses comme la liberté, la torture, l’indignation, l’expulsion du jeune missionnaire d’Haïti, son activisme au Chili, la contestation, les rites de passage, la résilience, des souvenirs d’enfance. Depuis son retour d’Amérique latine, Claude Lacaille poursuit sa mission au Québec. Actuellement, il est intervenant en soins spirituels dans un centre d’hébergement et de soins de longue durée à Trois-Rivières.

Le prêtre, révolté par les injustices du système néo-libéral qui s’est implanté sur tout le continent américain, a longtemps hésité avant de publier son témoignage dans son livre «En mission dans la tourmente des dictatures». «A l’horizon de la vieillesse, il est temps de transmettre aux générations suivantes la sagesse apprise par essais et erreurs, afin que se poursuivre le redressement des injustices et l’élaboration d’une terre nouvelle», écrit-il dans la préface de son livre.

Sous Pinochet, la Bible fut un lieu de résistance contre l’oppression

«En Haïti, sous la tyrannie de Duvalier, j’eus la fortune de partager la vie d’un immense quartier populaire de Port-au-Prince, parrainé par Sando, un grand frère, prêtre haïtien ami des pauvres et de grande ouverture d’esprit. Animés par la réforme liturgique, nous avons initié la lecture des textes bibliques en créole. Le peuple, mille fois frappé par l’oppression et les désastres naturels, s’est aussitôt approprié le Livre avec foi et enthousiasme et reçut les histoires bibliques comme un miroir de sa propre réalité», écrit-il sur le Réseau Culture et Foi (RCF), qui regroupe au Québec des croyants catholiques critiques en dialogue avec le monde.

La soif de connaître la Bible conduisait à l’engagement social et politique

«Durant mes onze années au Chili sous les bottes de Pinochet, poursuit-il, la Bible fut un lieu de résistance contre l’oppression. Inspirés par le mouvement biblique du Brésil, nous avons amorcé une lecture populaire de la Bible dans les grands quartiers périphériques de Santiago et en province. Dans une situation de répression permanente, de tortures, de menaces, de brutalités sans fin de la part des forces de sécurité (sic!), la méditation communautaire de la Bible en petites communautés a apporté force et courage dans la lutte pour la récupération de la liberté. La Bible amena les croyantes et les croyants à comprendre que leur foi les invitait à donner leur vie pour que tout le peuple vive pleinement».

Claude Lacaille se rappelle avec émotion les chemins de croix du Vendredi saint à Santiago, où, année après année, des milliers de personnes se mobilisaient dans une longue procession de trois heures, parcourant les lieux où la répression avait frappé: sites de grèves réprimées, d’enlèvements, d’assassinats politiques. Le peuple chrétien actualisait de cette façon la passion de Jésus dans sa propre chair et affichait sa foi sur des milliers de pancartes et de banderoles portant des textes bibliques. «La Bible incitait les peuples à faire retentir la parole prophétique. Chez les jeunes, la soif de connaître la Bible les conduisait à l’engagement social et politique».

Des clercs qui se sont trop souvent acoquinés avec des régimes répressifs

Si l’ouvrage autobiographique de Claude Lacaille propulse le lecteur dans le tumulte d’une vie passée à côtoyer des régimes répressifs en Haïti, en Equateur et au Chili, il dévoile aussi les moments de déception. La déception de voir ses coreligionnaires, prêtres, évêques ou cardinaux «tourner trop souvent le dos aux plus démunis pour s’acoquiner avec des régimes répressifs», écrit le jeune théologie Philippe Vaillancourt, rédacteur en chef du Service d’information Proximo, de l’émetteur chrétien «Radio Ville-Marie» à Montréal.

D’abord proche des oblats, la première mission de Claude Lacaille l’amène en Haïti au contact des plus pauvres. Il y «refait sa théologie». Sa rencontre avec une jeune maman agonisant d’un cancer, sans soins, alors que ses deux enfants nus et affamés rampent sur elle, déclenche sa «plus profonde crise de foi». Haïti deviendra le lieu de son «baptême de feu».

«J’ai plongé dans le message subversif de Jésus de Nazareth et j’ai décidé alors que, jusqu’à mon dernier souffle, mon alliance serait scellée avec les opprimés, les exclus, les appauvris de ce monde», conclut-il à l’issu de son séjour haïtien écourté par la maladie.

Aux premières loges des exactions commises par la dictature de Pinochet

Puis vint l’Equateur, où il découvrit la rude vie menée par les autochtones, dont les riches propriétaires terriens et une partie des autorités catholiques ont abusé au fil des ans. Dans une Amérique latine marquée par des mouvements révolutionnaires, il prit acte du décalage entre les espoirs suscités par le Concile Vatican II et la conférence de Medellin, dans les années 60, et la réalité sur le terrain. Surtout, ce fut pour lui une prise de contact avec la théologie de la libération: «enfin une théologie qui éclairait mon vécu».

La maladie l’oblige à rentrer au Québec en 1972. En 1975, il partit «faire de la résistance» au Chili, deux ans après le coup d’Etat de Pinochet. Il y restera pendant onze ans, à vivre parmi les défavorisés des poblaciones, les quartiers pauvres de Santiago. Torture, arrestations, disparitions, violence, répression: il était aux premières loges des exactions commises par le régime. L’accent est mis sur le travail de mise en place d’une communauté chrétienne engagée. Et sur ses remises en question personnelles.

«Lettre ouverte à mon frère Benoît XVI»

Parfois, écrit Philippe Vaillancourt, la rage explose, et certains des propos les plus durs de Claude Lacaille sont réservés au pape Jean Paul II et au cardinal Joseph Ratzinger. Le prêtre révolté leur reproche d’avoir été «un obstacle redoutable à l’évangélisation dans le continent» en rejetant la théologie de la libération.

Il a ainsi adressé en 2007 une «lettre ouverte à mon frère Benoît XVI», où il écrit: «Dans l’avion qui t’amenait au Brésil, tu as une fois de plus condamné la théologie de la libération comme un faux millénarisme et un mélange erroné entre Eglise et politique. J’ai été profondément choqué et blessé par tes paroles. J’avais déjà lu et relu les deux instructions que l’ex-cardinal Ratzinger avait publiées sur le sujet. On y décrit un épouvantail qui ne représente en rien mon vécu et mes convictions. Je n’ai pas eu besoin de lire Karl Marx pour découvrir l’option pour les pauvres. La théologie de la libération, ce n’est pas une doctrine, une théorie; c’est une manière de vivre l’Evangile dans la proximité et la solidarité avec les personnes exclues, appauvries».

Le pape François amène «un vent de fraîcheur» et donne du souffle aux chrétiens

Dans ce «livre coup de poing», Claude Lacaille «ébranle les colonnes du temple». Le temple néolibéral, que le missionnaire dénonce à de multiples reprises, «mais aussi le temple ecclésial, accusé de lâcheté et de couardise envers trop de démunis», conclut Philippe Vaillancourt. A la fin de son livre, le missionnaire québécois exprime l’espoir «qu’un autre monde est possible», et parmi les signes de cet avènement, il mentionne l’arrivée du pape François, «déterminé à entrer de plain-pied en dialogue avec notre monde moderne, dans une attitude de compassion et d’ouverture». «François dit non à la nouvelle idolâtrie de l’argent» et dénonce «un système social et économique injuste à sa racine». Ce pape «amène dans notre Eglise un vent de fraîcheur et nous donne du souffle». (apic/be)

«En mission dans la tourmente des dictatures: 1965-1986», Claude Lacaille, Novalis, 2014

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