Rencontre avec Paul Bhatti, ancien conseiller du Premier ministre pour l’Harmonie nationale
Fribourg, 6 novembre 2014 (Apic) Les minorités religieuses au Pakistan – dont le nom signifie le «pays des purs» – sont dans la mire des islamistes radicaux. Dans un pays à 95% musulman, les minorités chrétiennes (2% de la population), les ahmadis, sikhs et hindous sont qualifiés par les extrémistes de menace contre la nation. Ces derniers veulent un Pakistan «purement musulman». Les chrétiens sont particulièrement visés, les fondamentalistes les assimilant au monde occidental, confie à l’Apic l’activiste pakistanais Paul Bhatti.
L’ancien conseiller du Premier ministre pour l’Harmonie nationale, en charge des minorités religieuses au Pakistan, était de passage le 5 novembre à l’Université de Fribourg à l’occasion de la publication du Rapport 2014 de l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED) sur «La liberté religieuse dans le monde».
Paul Bhatti exerçait son métier de chirurgien dans la région italienne de Trévise, en Vénétie, quand, le 2 mars 2011, des extrémistes musulmans ont assassiné son frère cadet, Shahbaz Bhatti, alors ministre des Minorités religieuses dans le gouvernement fédéral. Catholique convaincu, Shahbaz Bhatti est tombé sous les balles de fanatiques hostiles au combat qu’il menait depuis des années en faveur des minorités religieuses. Il luttait contre les discriminations et les lois anti-blasphème dont elles sont régulièrement victimes. Paul Bhatti, à la demande du président du Pakistan, a repris en mars 2011 le flambeau politique de son frère, qui avait fondé le mouvement «All Pakistan Minorities Allliance» (APMA), engagé dans la défense des minorités.
«J’étais conseiller du Premier ministre pour l’Harmonie nationale jusqu’en avril 2013, mais après la défaite électorale du Parti du Peuple Pakistanais (PPP), j’ai perdu mon poste, ce n’était pas mon choix», poursuit le médecin, qui vit en Italie, mais conserve d’étroits liens avec Islamabad et a gardé la présidence de l’APMA.
Encore secoué par la nouvelle des derniers meurtres de chrétiens (voir encadré), Paul Bhatti souligne que la situation des minorités dépend beaucoup du milieu social dans lequel elles vivent. «Dans un environnement moderne et éduqué, les minorités rencontrent peu de problèmes. Les chrétiens, en principe, ne sont pas plus discriminés que les autres minorités, mais les fondamentalistes les accusent souvent d’être des agents de l’Occident. A leurs yeux, ils représentent le monde occidental, qu’ils combattent. Les chrétiens sont pourtant présents dans le pays depuis des siècles, mais ils sont les premiers visés par les attaques sectaires».
Au Pakistan, insiste-t-il, toutes les minorités souffrent en raison de la situation générale du pays: l’instabilité politique, sociale et économique les frappe en premier, car elles sont faibles et marginalisées. «Les chrétiens, illettrés dans leur grande majorité, sont les plus pauvres des pauvres, les plus faibles des faibles. Ils n’ont pas accès aux bons emplois, car ils n’ont souvent aucune qualification. Ils vivent dans des villages de la campagne. Dans les villes, ils se retrouvent confinés dans des slums. Leur situation économique et sociale précaire en fait des cibles faciles pour les extrémistes».
Selon la Constitution, poursuit le défenseur des minorités, les chrétiens devraient être, comme tous les autres citoyens, protégés par la justice.
«Mais en raison de l’instabilité que vit le pays dans tous les domaines, on voit que la justice subit les influences et la pression de la rue, comme c’est le cas pour Asia Bibi».
Cette mère de famille de cinq enfants a été condamnée à mort sous l’accusation d’avoir commis un blasphème en 2009. Ayant interjeté appel de la décision devant la Haute Cour de Lahore, Asia Bibi a vu sa condamnation à mort confirmée le 16 octobre 2014.
«Je pense qu’il y a des chances qu’elle soit libérée par la Cour Suprême, car hors des pressions de la rue et des religieux fondamentalistes, les juges pourront se prononcer plus sereinement».
Paul Bhatti estime que la clef des problèmes du Pakistan passe par la promotion de l’éducation, la lutte contre l’analphabétisme, la pauvreté et l’intolérance entre les communautés. Le dialogue interreligieux est crucial: «Nous avons déjà enregistré des succès, avec le mouvement «All Pakistan Minorities Allliance», en dialoguant avec des leaders musulmans. Ce sont des modérés, mais nous essayons aussi de convaincre les plus extrémistes, en apportant un message de respect, de paix et de coexistence pacifique. Nous disons qu’aucune religion n’exprime la haine, que nous avons des valeurs communes de respect de l’humain. On ne peut pas tuer et mourir au nom de la religion, cela doit être considéré comme un crime et non comme une exigence de la foi».
Encadré
Répondant à l’appel des mosquées, mardi 4 novembre dernier dans le village de Kot Radha Kishan, à quelque 60 kilomètres au sud-ouest de Lahore, une foule fanatisée a assassiné un jeune couple de chrétiens, après les avoir été torturés. Travailleurs asservis dans une fabrique de briques, Shama, une mère de trois jeunes enfants enceinte, âgée de 25 ans, et son mari Shahzad Masih, ont été torturés et brûlés vifs dans le four à briques. Ils étaient accusés d’avoir profané le Coran. Ce ne sont là que les dernières d’une très longue liste de victimes de l’intolérance religieuse.
Le 4 janvier 2011, le gouverneur du Pendjab Salman Taseer, qui avait publiquement défendu Asia Bibi, est assassiné. Le 2 mars, le ministre fédéral des Minorités religieuses, Shahbaz Bhatti, de confession catholique, qui l’avait lui aussi publiquement soutenue, et avait appelé à un amendement de la loi sur le blasphème, est à son tour assassiné par des hommes se réclamant d’une mouvance islamiste. JB
Des photos de Paul Bhatti sont disponibles auprès de l’Apic au prix de CHF 80.– la première, CHF 60.– les suivantes. (apic/be)
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