Genève: Face aux migrants, «serions-nous devenus des bêtes féroces ?»

Cri d’alarme du frère franciscain Alain Richard, initiateur des «Cercles de Silence»

Genève, 8 novembre 2014 (Apic) «Frontières : halte à la déshumanisation», tel était le thème de la journée organisée vendredi 7 novembre 2014 à Genève à l’Espace solidaire Pâquis. L’événement était placé sous l’égide de l’Institut romand de systématique et d’éthique, de l’Eglise catholique et de l’Agora, l’aumônerie œcuménique auprès des requérants d’asile.

Face au déferlement d’attitudes négatives envers les migrants, le frère franciscain Alain Richard, initiateur des «Cercles de Silence», a lancé: «Serions-nous devenus des bêtes féroces ?»

Il appartenait à Bernard Rordorf, professeur honoraire de la Faculté de théologie de Genève, d’introduire la journée. «Nous sommes tous des descendants de migrants, quand nous ne sommes pas migrants nous-mêmes», a d’abord rappelé le pasteur, avant de mettre en parallèle le droit historique d’un peuple sur son territoire et le droit à l’hospitalité.

Aujourd’hui, en Europe, on traite l’immigration comme une menace

«On ne peut pas vouloir la paix et refuser l’hospitalité. Or aujourd’hui, en Europe, on traite l’immigration comme une menace. D’où une politique sécuritaire pour se protéger. C’est néfaste. Cela entretient le rêve pervers d’une société homogène, alors qu’il n’y a de vie que dans l’échange. Et provoque une régression morale. Certes, l’accueil ne va pas sans problèmes, mais la xénophobie nous conduit à accepter la mort de milliers de personnes dans la Méditerranée ou ailleurs. Nous perdons le sens de la valeur d’une vie humaine».

Cristina Del Biaggio, docteure en géographie à Genève, a ensuite expliqué comment cette politique sécuritaire se matérialise sur le terrain. Sur les 250’000 kilomètres de frontières existant sur la planète, plus de 10 % sont fermés par des murs.

«Il y a une différence entre une frontière et un mur qui cache l’autre côté», souligne la géographe. Se sont aussi créées une multitude de «jungles», comme à Calais, où l’on attend de passer ailleurs, quelques jours ou des semaines si l’on a de l’argent, longtemps si l’on n’en a moins ou pas. Des personnes en quête de refuge connaissent ainsi des «parcours à rallonge», souvent périlleux.

Les frontières de l’Europe sont parmi les plus meurtrières

Les frontières de l’Europe sont parmi les plus meurtrières, a souligné Cristina Del Baggio. En fait, il s’agit d’une triple barrière. Une pré-frontière au nord de l’Afrique, la frontière en tant que telle et les lieux de détention des migrants qui ont réussi à pénétrer dans l’espace Schengen et qu’on veut expulser.

Marie-Claire Kunz, juriste au Centre social protestant (CSP) à Genève, a encore évoqué un autre mur, légal et administratif, auquel se heurtent les requérants d’asile. Si les dispositions en la matière ont été fixées par la Convention de Genève de 1951, il n’existe aucun tribunal pour veiller à leur application. Seul recours, les instances internationales dans le domaine des droits de l’homme.

Une cure d’humanisation

Après avoir écouté des paroles de migrants, émus et émouvants, les participants à cette journée ont entendu une spécialiste de la question, la politologue et sociologue française Catherine Wihtol de Wenden.

Au début du 20ème siècle, il était difficile pour les gens ordinaires de sortir de leur pays, mais facile pour l’élite d’entrer, sans passeport, à peu près partout. Aujourd’hui, il est facile de sortir, mais, pour une grande partie de la population, difficile d’entrer dans d’autres pays, faute de visa, a-t-elle relevé.

Il n’empêche que les migrants circulent dans tous les sens, autant du Sud au Sud, du Nord au Nord, que du Sud au Nord ou du Nord au Sud avec des retraités qui vont chercher une existence agréable et bon marché sous le soleil ou des jeunes en quête d’emploi. Il existe une contradiction entre la facilité avec laquelle circulent marchandises et capitaux et les obstacles que l’on met aux déplacements des humains peu favorisés. Cette «prohibition» génère une économie frauduleuse d’une grande ampleur, notamment avec les passeurs.

«La xénophobie met en danger notre humanité»

Face à la manière dont sont traitées les personnes ne possédant pas de titre de séjour, «nous avons besoin d’une cure d’humanisation, car la xénophobie met en danger notre humanité», a averti Alain Richard. «Serions-nous devenus des bêtes féroces ? Nous devons nous entraîner, comme des sportifs ou des musiciens, à poser des actes d’humanité, à manifester notre respect aux étrangers», a-t-il insisté. «Si je les considère comme des choses, je me dégrade moi-même».

Pour cela, il s’agit de faire confiance à la non-violence. C’est la philosophie à la base des «Cercles de Silence» instaurés par le franciscain qui, après avoir lancé le premier «cercle» à Genève, en janvier 2011, est revenu pour le vingtième, le samedi 8 novembre. Il s’est réjoui de voir le mouvement continuer, mais, avec toute la force de conviction de ses 90 ans, il a demandé aux personnes rassemblées sur le parvis de l’église du Sacré Cœur «d’intensifier leur action en faisant grandir l’humanité en elles».

Rappelons que les «Cercles de Silence», fondés en 2007, sont des rassemblements qui dénoncent les conditions d’enfermement des sans-papiers. En sept ans, les «Cercles de Silence» ont essaimé dans plusieurs villes de France et en Europe (Espagne, Italie, Suisse, Angleterre, etc.) (apic/mba/be)

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