L’abbé Jacques Rime raconte la présence progressive de l’Eglise dans l’espace montagnard
Courtion, 9 novembre 2014 (Apic) L’amour de la montagne, je le dois à mes parents, qui m’ont emmené tout jeune déjà en excursion sur l’Alpe. Mon père était contrôleur laitier, et je l’ai souvent accompagné dans ses tournées par fermes et chalets… L’abbé Jacques Rime, dont l’ouvrage «Bergers des âmes au pays des armaillis» vient de sortir aux éditions Cabédita, à Bière, a passé son enfance à La Tour-de-Trême, avec pour horizon le Moléson, la Dent de Broc et tant d’autres sommets qu’il s’est plu à gravir.
Enfant à La Toua, La Tour en patois gruérien, il ne parlait pas encore la langue des armaillis. Il s’y est mis entre-temps, du moins essaie-t-il de le lire, pour mieux comprendre le milieu qu’il nous fait découvrir dans ce livre de 224 pages qui décrit la présence progressive de l’Eglise dans l’espace montagnard fribourgeois. L’idée de cet ouvrage est née d’une demande d’Eric Caboussat, directeur des Editions Cabédita, suite à un article du journal «Terre et Nature» sur l’abbé Nicolas Glasson l’aumônier des armaillis.
L’éditeur vaudois a sollicité le jeune curé de Grolley et de Courtion, qui avait déjà rédigé chez lui un ouvrage intitulé «Lieux de pèlerinage en Suisse – Itinéraires et découvertes». L’abbé Jacques Rime devait en fait trouver un auteur qui pourrait recueillir des témoignages et rédiger un livre sur ce ministère original. Ayant fait chou blanc, l’abbé a décidé d’écrire lui-même l’ouvrage demandé, mais en élargissant la perspective.
Etudiant en théologie à l’Université de Fribourg, Jacques Rime s’était déjà frotté à l’histoire de l’Eglise, en rédigeant auprès du Père dominicain Guy Bedouelle sa thèse de doctorat sur «Charles Journet: un prêtre intellectuel dans la Suisse romande de l’entre-deux-guerres». La tâche lui a plu. Mais très vite, il a voulu élargir le sujet, pour finalement analyser comment des prêtres, ces «bergers des âmes», sont allés à la rencontre des pasteurs de troupeaux, les armaillis.
«J’ai trouvé plus intéressant d’étudier dans la longue durée le rapport de l’Eglise avec la montagne dans le canton de Fribourg, et je me suis alors plongé dans les archives, celles de l’évêché, de l’Etat, des paroisses, de la Bibliothèque cantonale et universitaire», confie-t-il à l’Apic. «Mais j’ai aussi recueilli des témoignages».
Une croix sur un sommet, une chapelle dans le repli d’une combe, un chant qui proclame la beauté du Créateur par les merveilles de l’Alpe, le troupeau béni par le prêtre, le rameau brûlé en cas d’orage, la prière des armaillis et les messes d’alpages: la présence de la religion est forte sur la montagne, souligne Jacques Rime. Comme le montrent les légendes de l’Alpe ou les signes protecteurs sur les chalets, les armaillis n’étaient pas coupés de la relation au sacré. Cette affinité, que l’on considère comme naturelle, est cependant sous bien des aspects le produit d’une longue histoire qui voit une présence progressive de l’Eglise à l’espace montagnard.
Si le public aujourd’hui a l’impression qu’il y a toujours eu des messes en patois et des visites aux armaillis sur les pâturages, ces réalités sont plus récentes, note l’abbé Rime. Les premières messes où le curé prêchait en patois pour exalter la tradition ne datent que des années 1950, et le premier aumônier des armaillis a été installé en 1957.
Les visites fraternelles aux armaillis dans la montagne ne remonteraient qu’à un siècle. Auparavant, la bénédiction des troupeaux se serait faite principalement en plaine, avant la montée à l’alpage. De plus, ces prestations étaient tarifées: une offrande de beurre ou de sérac était remise au prêtre qui avait présidé la célébration.
Dans son analyse fouillée, l’auteur s’inspire du concept «d’invention de la tradition» rendu populaire par l’historien britannique Eric Hobsbawm, selon lequel il existe nombre de traditions qui ont été forgées récemment alors qu’elles semblent ou se prétendent anciennes. Ces «traditions inventées» sont souvent des réponses à des temps de crise, qui essaient de se gagner une certaine légitimité en se renvoyant au passé.
A Fribourg, l’Eglise est entrée dans ce mouvement sans grande stratégie, relève le prêtre, qui souligne que le rapport des armaillis avec la religion est toutefois ancien. Et de relever que l’on trouve dans les chalets, souvent placés sur le crucifix, des rameaux d’arbres verts, comme le sapin, le houx, etc. On orne aussi le bord des chalets de «mais», des hêtres au feuillage tendre, qui avaient la réputation de protéger de la foudre. La fleur de foin, en patois le «hyoujin», est bénite et ensuite donnée au bétail avec le foin et du sel. Ce «béni», qui était surtout distribué par les capucins, va le protéger de toute sorte de maladies, mais aussi parce qu’en ce temps-là, le vétérinaire était hors de prix. Les colliers des cloches des vaches, ornés de labyrinthes ou d’entrelacs, passaient aussi pour des «repousse-mauvais», et avaient une «fonction apotropaïque», pour parler savant.
La présence du sacré dans la montagne remonte à la nuit des temps, et les plus anciennes attestations des croix sommitales dans les Alpes datent du XVe siècle. Et si pendant très longtemps, les armaillis ont été regardés avec un peu de méfiance par les prêtres, parce qu’ils représentaient une fraction des fidèles, momentanément coupés du village pendant qu’ils étaient sur l’Alpe, échappant au contrôle clérical et à la «civilisation paroissiale», « au fil des ans, en revanche, note Jacques Rime, on constate une magnification du rôle du berger».
La montagne n’étant pas dépourvue de références transcendantes, l’auteur constate que, depuis quelques décennies, l’Eglise n’est plus la seule à pouvoir revendiquer leur monopole, avec ses croix, ses chapelles et son patrimoine culturel. Ces «hauts lieux» chers aux écologistes, qui ouvrent au transcendant, inspirent également d’autres spiritualités.
Jacques Rime est né en Gruyère en 1971. Après ses études à Fribourg, il est ordonné prêtre en 1997. Passionné pour l’histoire religieuse, il publie en 2011 une enquête sur les «Lieux de pèlerinage en Suisse» (Editions Cabédita). Il signe auprès du même éditeur un petit ouvrage proposant des itinéraires à la découverte de saint Nicolas de Flue. Il collabore également à L’Echo magazine. (apic/be)
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