Le journaliste russe Konstantin von Eggert attend qu’elle retrouve son indépendance en tant qu’autorité morale
Fribourg, 13 novembre 2013 (Apic) L’Eglise orthodoxe russe, depuis plusieurs années, suit de trop près l’agenda du Kremlin, au lieu de développer ses propres positions en tant qu’autorité morale. C’est du moins l’analyse que fait le journaliste russe Konstantin von Eggert. Le rédacteur en chef de la radio privée «Kommersant FM» à Moscou était l’un des orateurs invités aux Journées d’études sur l’Europe de l’Est 2014 organisées à l’Université de Fribourg du 12 au 14 novembre par l’Institut d’études œcuméniques (*). L’Apic l’a interrogé sur le rôle du Patriarcat de Moscou dans la Russie de Vladimir Poutine.
Konstantin von Eggert, qui se définit lui-même comme chrétien orthodoxe, et du point de vue politique comme un «monarchiste constitutionnel», admet que la hiérarchie de l’Eglise orthodoxe russe est certainement en syntonie avec la majorité de la population de la Fédération de Russie. Il souligne que l’Eglise orthodoxe aspire à devenir le dépositaire quasi officiel de l’identité et de l’âme russes.
Le journaliste constate également qu’actuellement, la majorité du peuple russe est favorable à Poutine. «Ce n’est pas étonnant, du fait que près de 50% de la population russe est dépendante de l’Etat, que ce soient les enseignants, les policiers, les militaires, les fonctionnaires et autres bureaucrates. La société civile, qui n’existait pas il y a 15 ans, est encore très faible…De toute façon, seule une minorité souhaite un modèle de société européen occidental».
«De son côté, l’Eglise russe, qui ne se considère pas comme appartenant au monde occidental, rejette les valeurs d’autonomie de la personne, de responsabilité individuelle et de démocratie», insiste le journaliste, ancien rédacteur en chef du bureau de Moscou du Service russe de la BBC. Mais, il ne faut pas se faire d’illusion: si pour le moment, cette attitude de l’Eglise russe lui convient, le Kremlin considère tout de même l’Eglise comme un «junior partner», un associé qui doit rester minoritaire.
«Le régime en place – un régime autoritaire, qui n’est pas encore une dictature – veut maintenir l’Eglise sous son contrôle, veillant à ce qu’elle ne parvienne pas à une position dominante». Et Konstantin von Eggert d’affirmer que le pouvoir instrumentalise l’Eglise pour sa politique, qui ne consiste pas principalement à défendre l’intérêt national, mais à se perpétuer au pouvoir.
De son côté, depuis au moins cinq ans, la hiérarchie orthodoxe, avec en tête le patriarche, se voient comme les garants de l’identité nationale, en entonnant l’hymne du nationalisme anti-occidental. Certes, reconnaît le journaliste, l’Eglise russe, s’inspirant de la tradition de l’Eglise de l’Empire byzantin, a toujours eu cette tendance de soumission au pouvoir de l’Etat. Mais l’orthodoxie russe n’a pas de statut de religion d’Etat, du point de vue légal, comme c’était le cas au temps des tsars. «Mais il faut rappeler qu’en Russie, les lois ne signifient rien… S’il n’y a pas de dépendance de l’Etat, en ce qui concerne la loi, et que l’on n’est plus au temps où le tsar désignait les évêques, il y a tant d’autres manières de maintenir l’Eglise sous le contrôle du pouvoir».
Le journaliste de «Kommersant FM» mentionne les exemptions de taxes, la restitution des propriétés confisquées par le régime communiste, l’accès de l’Eglise aux médias étatiques, le rôle des tribunaux, complètement contrôlés par le pouvoir… «Avec tous ces leviers, l’Etat peut exercer toutes sortes d’influences sur l’Eglise».
De plus, l’Eglise se méfie fortement des valeurs de modernité et de démocratie. «Pour elle, ce ne sont non seulement des valeurs étrangères, mais encore des valeurs dangereuses pour l’Eglise, une menace contre ses principes doctrinaux. Le monde occidental est vu comme porteur de valeurs contraires à l’orthodoxie: l’Ouest veut imposer ses propres valeurs, comme les droits de l’homme, une éthique sexuelle considérée comme dénaturée; à preuve le mariage gay! L’Eglise orthodoxe veut être celle qui conserve les valeurs et les attitudes traditionnelles. Elle se considère comme la gardienne de ce qui ne doit pas être changé. Pour elle, le monde séculier menace l’Eglise».
A la chute de l’Union soviétique, l’Eglise orthodoxe et la religion avaient été perçues comme des porteurs d’espoir et de valeurs; elles étaient censées offrir une alternative au communisme. Mais l’Eglise n’a pas su fonctionner sur un modèle différent de ce qui existait à l’époque impériale et soviétique, alors que la société russe changeait. Sa proximité avec le pouvoir, quelle que soit sa nature, a déçu pas mal de gens en Russie. «Le fait que la société voit de plus en plus l’Eglise orthodoxe comme partie du pouvoir politique est dangereux pour elle. Cela crée un certain scepticisme. A mes yeux, dans cette période, l’Eglise russe devrait être moins présente dans le champ politique et médiatique, et être plus contemplative, tout en redevenant une autorité morale indépendante».
(*) En collaboration avec l’Institut interfacultaire de l’Europe Centrale et Orientale, la Fondation Gebert Rüf et l’Academic Swiss Caucasus Net.
Encadré
Une carrière de journaliste de près d’un quart de siècle
Konstantin von Eggert a travaillé de 1992 à 1998 comme correspondant diplomatique et plus tard comme vice-rédacteur pour les affaires étrangères au quotidien moscovite «Izvestia». De 1998 à 2009, il a été correspondant puis rédacteur en chef du bureau de Moscou du Service russe de la BBC. En 2009-2010, il a travaillé comme vice-président pour les relations publiques et les rapports avec le gouvernement pour le compte de l’entreprise Exxon Mobil Russie. Il est actuellement rédacteur en chef à la radio «Kommersant FM» à Moscou. Il a commencé sa carrière de journaliste en 1990, après la fin de son service militaire, en tant que reporter pour le quotidien moscovite «Kuranty». (apic/be)
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