Salvador: Il y a 25 ans, le « bataillon d’élite » Atlacatl massacrait les jésuites de l’UCA
San Salvador, 19 novembre 2014 (Apic) Il y a 25 ans, durant la nuit du 16 novembre 1989, des membres d’Atlacatl, un « bataillon d’élite » de l’armée salvadorienne, assassinaient de sang froid six prêtres jésuites de l’Université catholique centraméricaine (UCA), à San Salvador, ainsi que leur cuisinière Elba Julia Ramos et sa fille Celina. Le Père jésuite José María Tojeira affirme que le parti « Alliance républicaine nationaliste » (ARENA) n’a jamais assumé sa responsabilité dans ces assassinats.
L’opération avait été planifiée les jours précédents par le Centre des opérations conjointes de la Force armée (COCFA), en présence du président Alfredo Cristiani, du parti ARENA, et de conseillers militaires américains. (*) A cette époque, le gouvernement des Etats-Unis, obnubilé par la « subversion », apportait au régime salvadorien un soutien militaire, stratégique et financier considérable. Washington menait une politique décidée de « contention du communisme », qui allait entraîner la mort de dizaines de milliers de civils en Amérique centrale. Parmi eux, une foule de chrétiens et de militants, considérés comme subversifs à cause de leur engagement pour la justice. Avec leur « option préférentielle pour les pauvres », les jésuites assassinés étaient dans la même ligne que celle que défend aujourd’hui le pape François, lui aussi jésuite.
Le 16 novembre 1989, les prêtres jésuites espagnols Ignacio Ellacuría, recteur de l’Université, Ignacio Martín-Baró, psychologue et vice-recteur, Segundo Montes, directeur de l’Institut des droits de l’homme, Armando López, professeur d’éthique, Juan Ramón Moreno, professeur de théologie, et le jésuite salvadorien Joaquín López, ont été froidement exécutés par des soldats gouvernementaux après avoir été mis à genoux dans le jardin de leur résidence, à l’intérieur du campus de l’Université centroaméricaine « José Simeón Cañas ».
Ces jésuites, dans le collimateur du pouvoir, étaient des personnalités connues, engagées dans la lutte contre la pauvreté et pour une solution négociée de la guerre civile qui ravageait le pays. Lors de l’attaque de l’UCA, les militaires avaient également ravagé le Centre Monseigneur Romero, consacré à la mémoire de l’archevêque de San Salvador assassiné le 24 mars 1980 par un tueur mandaté par des milieux d’extrême-droite.
Depuis, la Compagnie de Jésus et l’UCA essaient d’obtenir justice. En vain. Des personnalités civiles et militaires trop influentes sont impliquées dans cet assassinat. Les auteurs intellectuels de ce crime n’ont pas été inquiétés.
Le Père jésuite José María Tojeira, qui était à l’époque provincial de la Compagnie de Jésus pour l’Amérique centrale, estime que l’ARENA, en tant qu’institution politique, doit accepter la responsabilité de l’assassinat des jésuites, étant donné qu’il était au pouvoir sous l’administration d’Alfredo Cristiani, et à cette époque, « on incitait à tuer des personnes innocentes », rapporte le journal salvadorien « Diario Co Latino » (diariocolatino.com).
« A cette époque, le gouvernement [salvadorien] était pleinement impliqué dans l’affaire, il niait tout et accusait le FMLN [la guérilla] d’être l’auteur du massacre des pères jésuites. Il y a 25 ans, j’entendais sur la Radio nationale dirigée par Mauricio Sandoval, qui fut plus tard membre des services de renseignements de l’Etat puis directeur de la police nationale, qu’ils [les militaires] exigeaient la mort des jésuites, en particulier d’Ellacuria, d’Ignacio Martin-Baro, de Segundo Montes, ainsi que celles de Mgr Rivera y Damas et de Mgr Gregorio Rosa Chavez ».
Le Père Toreija, lors de l’émission « El Salvador Ahora », retransmise par « Televisión de El Salvador » (TVES) et « Radio Nacional », a rappelé qu’en ce temps-là, la chaîne nationale ne laissait parler que ceux qui demandaient de tuer, « et cela pendant deux heures! ».
Pour l’ancien recteur de l’UCA, il y au Salvador « un problème de tradition à ne pas assumer ses responsabilités dans les cas graves, comme par exemple dans celui des massacres [commis par les forces armées gouvernementales] d’El Sumpul, Las Hojas et El Mozote, entre autres, qui, jusqu’à maintenant, sont restés impunis ».
« Les jésuites n’ont pas participé à la guerre, ils étaient engagés dans la construction de la paix, mais pour beaucoup, demander la paix en temps de guerre était une sorte de menace pour eux », estime le Père José María Tojeira. Le religieux jésuite se dit convaincu qu’un jour, les Forces armées demanderont publiquement pardon « pour un crime qui était institutionnel dans les Forces armées ».
Mais sur le terrain, les Forces armées salvadoriennes n’ont pas encore complètement achevé leur mue idéologique: à San Miguel, dans le département de Morazan, la caserne de la Troisième Brigade d’Infanterie porte aujourd’hui encore le nom du boucher d’El Mozote, le « Teniente coronel Domingo Monterrosa Barrios », responsable le 11 décembre 1981 du massacre planifié d’un millier de villageois à El Mozote et dans les hameaux environnants de la juridiction de Meanguera, dans la zone orientale du Salvador, dont 448 avaient moins de 12 ans.
Les jésuites du Salvador ont fait mémoire de l’assassinat par l’armée de leurs six confrères dimanche 16 novembre dans la crypte de la cathédrale métropolitaine de San Salvador qui abrite le corps de l’archevêque assassiné Oscar Arnulfo Romero, au cours d’une messe présidée par Mgr Gregorio Rosa Chávez. L’évêque auxiliaire de la capitale a rappelé à cette occasion que ce crime est largement resté impuni. Si certains des auteurs matériels de l’assassinat ont été jugés et depuis amnistiés, les commanditaires – les auteurs intellectuels de ce crime – n’ont jamais été inquiétés.
En 1991, un jury acquitta sept des onze accusés. Deux ans plus tard, un rapport d’enquête des Nations Unies démontrait la compromission des plus hautes autorités de l’armée salvadorienne dans ces assassinats. La Compagnie de Jésus et l’Eglise salvadorienne n’ont jamais cessé de réclamer que la justice fasse la lumière sur ces crimes, mais 25 ans après, l’enquête se poursuit dans un contexte difficile marqué par la persistance d’une culture de l’impunité. Elle est de plus considérablement entravée par la loi d’amnistie proclamée en 1993 qui interdit d’enquêter sur les faits passés. Une nouvelle demande d’extradition des militaires mis en cause, émise par un juge espagnol, devrait pouvoir relancer la recherche de la vérité et de la justice.
(*) Cf. « Una muerte anunciada: El asesinato de los jesuitas en El Salvador », Marta Doggett, UCA Editores 1994. (apic/be)
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