«Chez nous, 70% des gens survivent grâce à l'économie informelle»

Congo RDC: Rencontre avec l’abbé Alphonse Nkongolo Mulami, coordinateur de la Caritas de Mbuji-Mayi

Fribourg/Mbuji-Mayi, 11 décembre 2014 (Apic) «L’entreprise domestique est le refuge de la population pauvre. Si on veut aider les pauvres, il faut aller les rejoindre là où ils sont. Chez nous, à Mbuji-Mayi, 70% des gens survivent grâce à l’économie informelle: c’est cela l’économie réelle, pas la spéculation financière!», lance l’abbé Alphonse Nkongolo Mulami. Ce jeune prêtre congolais, qui vient d’achever ses études à Rome, est coordinateur de la Caritas Développement du diocèse de Mbuji-Mayi (CDM), dans le centre de la République démocratique du Congo (RDC).

De passage à Fribourg, où il a travaillé cet automne durant un mois comme aumônier à l’Hôpital fribourgeois (HFR), le jeune abbé né en 1969 à Mbuji-Mayi, dans la province du Kasaï-Oriental, a confié sa vision du développement de sa région natale à l’Apic.

Après avoir étudié la philosophie à l’Université catholique de Kinshasa et la théologie dans l’archidiocèse de Kananga, au Kasaï-Occidental, Alphonse Nkongolo Mulami a poursuivi ses études à l’Université pontificale grégorienne à Rome, dans le domaine de l’économie du développement. En juillet dernier, il a défendu sa thèse de doctorat intitulée «Efficacité et efficience des stratégies locales de développement en contexte globalisé. Analyse SWOT de l’Entreprise domestique au Kasaï Oriental/RDC».

Depuis octobre de l’année dernière, l’abbé Alphonse Nkongolo Mulami est à la tête de la CDM de Mbuji-Mayi, une vaste agglomération de quelque deux millions d’habitants qui a vu l’effondrement de la Société minière de Bakwanga (MIBA), l’entreprise d’extraction de diamants qui avait fait sa fortune.

Seules les petites entreprises domestiques permettent aux gens de survivre

«La ville vivait de cette entreprise, qui a fait faillite. Quand il y avait de la vie à la MIBA, il y avait de la vie dans toute la région, mais les employés ne sont plus payés. Certains continuent de se rendre sur les lieux pour travailler, mais c’est de la fiction. La plupart des diamants sont désormais extraits avec des machines. Les écoles, les services sociaux, les hôpitaux, tout marchait avec l’argent de la MIBA. Cela ne fonctionne plus comme avant: il faut se procurer soi-même les médicaments avant de se faire hospitaliser, et ils sont chers. Tous ne peuvent pas se les payer… Les enseignants gagnent 30 dollars par mois, alors ils doivent compléter avec d’autres activités pour simplement surnager. Même un professeur d’Université a sa boutique à la maison. Seules ces petites entreprises domestiques permettent aux gens de survivre!»

L’abbé Alphonse rappelle que lui aussi est le fruit de ce type d’entreprises. «Ma mère vendait de petites choses le long de la route: des légumes, des cacahuètes, de la braise, du charbon de bois, des mesurettes de farine… L’entreprise domestique, c’est le refuge des pauvres de la RDC. Les opportunités d’emplois salariés sont minimes dans le pays, chacun doit se débrouiller pour trouver des ressources pour faire vivre sa famille. Dans mon engagement, je veux voir dans quelle mesure je pourrai soutenir des pauvres comme ma maman. On ne peut pas développer durablement un milieu sans la propre participation des plus pauvres… C’est pourquoi, je vais les trouver dans leur maison, car on ne peut pas faire du développement depuis le haut. Il faut travailler avec la base».

Pas grand-chose à attendre de l’Etat congolais

Le coordinateur de la CDM veut partir de la réalité de son milieu, motiver la population pour qu’elle prenne conscience et se mobilise. Car il n’y a pas grand-chose à attendre de l’Etat congolais: «On ne sent pas vraiment sa présence, la ville est complètement en ruines, il n’y a pas de routes ou alors elle sont délabrées. Les écoles et les hôpitaux ont été confiés à l’Eglise, c’est la seule institution qui fonctionne».

Depuis deux ans, relève le prêtre, l’Etat a commencé à redonner des salaires réguliers, mais en passant par la Caritas, car il n’y avait pas alors de véritable système bancaire qui fonctionnait. «Il y avait toujours des magouilles et des détournements quand l’argent était versé aux directeurs. Pour le moment, les paiements passent encore par la Caritas, car l’Etat a confiance dans les instances de l’Eglise, ce sont des structures où il y a très peu de corruption».

Avertissement à Kabila: l’Etat congolais «est une République et non une monarchie»

L’Eglise a un rôle très important en RDC et elle est en général respectée par l’Etat, même si il y a des tiraillements, notamment quand les évêques dénoncent la corruption ou les tentatives de révision de l’article 220 de la Constitution. Cette révision permettrait au président Joseph Kabila de briguer un nouveau mandat présidentiel en 2016, alors qu’il est au pouvoir depuis 2001. Les évêques congolais, qui s’opposent à un troisième mandat de Kabila, ont écrit le 27 juin 2014 que l’Etat congolais «est une République et non une monarchie».

Actuellement, le coordinateur de la CDM affirme que malgré ces tensions, il n’y a pas actuellement de persécution de l’Eglise en RDC. Ce n’était pas le cas au cours de la guerre avec le Rwanda: dans l’Est du pays, des religieuses et des prêtres ont été assassinés, des églises saccagées. Mgr Christophe Munzihirwa, archevêque jésuite de Bukavu, a été exécuté par un commando du Front Patriotique Rwandais (FPR), le 29 octobre 1996, lors de l’attaque de la RDC par l’armée de Paul Kagamé. Après la seconde guerre d’août 1998, son successeur, Mgr Emmanuel Kataliko, fut contraint à l’exil à Butembo par les autorités du RCD-Goma qui contrôlaient alors la région. Suite à la mobilisation populaire et grâce à la communauté internationale, il a pu revenir à Bukavu en septembre 2000, mais il décédait d’épuisement à Rome le 4 octobre suivant.

La chute de la MIBA a laissé la ville en ruines

Si le Kasaï – qui est une région enclavée – ne connaît pas la vague de banditisme de haut niveau qui touche d’autres régions de la RDC, elle a grandement souffert de la chute de la MIBA. «Rien ne l’a remplacée, si ce n’est quelques commerçants ou des entreprises téléphoniques. Très peu d’entreprises étrangères se sont implantées dans la région, et les ONG internationales l’ignorent».

C’est l’Eglise qui doit prendre en charge les services que l’Etat n’assume pas. «Elle se substitue pratiquement à l’Etat dans les domaines de l’éducation, de la santé et des affaires sociales. Pour tout le diocèse de Mbuji-Mayi, qui compte plus de 4 millions d’habitants, dont moins de deux tiers de catholiques, l’Eglise prend en charge 16 hôpitaux, 45 dispensaires et centres de santé, 29 orphelinats, 15 homes pour personnes âgées et 2 centres pour handicapés. L’immense province du Kasaï, avec 7 millions d’habitants, ne dispose d’aucun scanner dans ses hôpitaux.

Le manque d’équipement est criant: les femmes doivent parcourir un millier de kilomètres, jusqu’à Kinshasa, pour faire une mammographie…

Seuls les riches peuvent être bien soignés

«Tout le monde ne peut se le permettre, alors seuls les riches peuvent être bien soignés. Les pauvres sont abandonnés à leur triste sort: ils vont prier le Seigneur et attendent la mort sans pouvoir rien faire! Dans nos hôpitaux, où il n’y a souvent pas d’électricité, on opère à la lumière de lampes torches, alors que l’électricité produite par les grands barrages hydro-électriques d’Inga alimente d’autres pays voisins, jusqu’en Afrique du Sud…»

Parmi ses priorités, le nouveau coordinateur de la Caritas Développement du diocèse de Mbuji-Mayi entend s’engager en faveur de la jeunesse défavorisée. Il s’agit notamment des enfants travaillant dans les mines et des enfants abandonnés. «Le futur de la province est menacé si on ne s’occupe pas de ces enfants!»

«Personne n’est si pauvre qu’il ne peut rien donner»

D’autre part, insiste-t-il, «qui dit développement vrai et durable dit en même temps participation des bénéficiaires eux-mêmes. Car, on ne peut pas développer un pauvre sans sa participation. La CDM doit faire en sorte, avec l’aide de nos partenaires, que nous arrivions à nous développer, à produire et à viser à terme l’autosuffisance, car le but n’est pas que nous restions toujours dépendants! Je suis convaincu de ce proverbe qui dit que personne n’est si pauvre qu’il ne peut rien donner, et si riche qu’il ne peut rien recevoir». (apic/be)

Des photos de l’abbé Alphonse Nkongolo Mulami sont disponibles auprès de l’apic au prix de 80.– la première, 60 les suivantes.

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