APIC – Interview

Jacques Berset, Agence APIC

Le 1er juin prochain, intronisation du nouvel archevêque de Prague

Mgr Vlk, un homme simple, passionné de réconciliation

Genève, 22mai(APIC) Le 1er juin, juste après le fameux festival de musique du Printemps de Prague, le nouvel archevêque de la capitale tchécoslovaque, Mgr Miloslav Vlk, sera solennellement intronisé dans la cathédrale

Saint-Guy. C’est en effet Mgr Vlk, évêque de Ceské Budejovice depuis un an,

que le pape a nommé le 27 mars dernier pour succéder au cardinal Tomasek,

le «vieux lion» âgé de 91 ans. Une lourde tâche pour cet homme de 59 ans,

cordial, à l’abord facile, mais à la foi chevillée au corps. Un homme simple qui a dû, comme prêtre clandestin, gagner sa vie des années durant comme laveur de vitrines. Mgr Vlk était mardi de passage à Genève.

Avec la démocratie retrouvée, l’Eglise en Tchécoslovaquie entre dans une

ère nouvelle et doit faire face à de nouveaux défis… après quatre décennies de persécution : c’était «l’école du désert», comme Mgr Vlk aime à caractériser cette époque. Lui-même se considère plus comme un praticien que

comme un théoricien. «Je ne suis pas un grand théologien, avoue-t-il modestement, je n’ai pas suivi de hautes études universitaires, j’ai seulement

étudié à la Faculté de Litomerice, le seul séminaire ouvert en Bohème et en

Moravie durant de longues années».

Les communistes préféraient une Eglise préconciliaire

L’image de l’Eglise tchécoslovaque est un peu vieillotte, affirme le

nouveau primat de Bohème, parce que les communistes l’ont voulue ainsi. Ils

ont voulu conserver une situation préconciliaire, où l’Eglise était confinée à la sacristie, vivant dans une sorte de ghetto, coupée de la société.

Les communistes savaient que cette situation n’était pas favorable à la

mission de l’Eglise et qu’elle lui ferait du tort. Les prêtres étaient ainsi «enfermés» dans leurs presbytères, dans une position un peu paternaliste, cléricale et surtout passive : des contacts vivants avec les autres

prêtres et les laïcs étaient interdits, surtout pas avec la jeunesse.

Le pouvoir ne souhaitait pas l’engagement des laïcs dans l’Eglise, par

exemple dans la catéchèse. Les secrétaires chargés par l’Etat de la surveillance de l’Eglise – des gens de la police secrète – étaient partout, en

particulier à la campagne. On les trouvait au niveau de chaque district et

de chaque canton et c’étaient ces gens-là qui exerçaient le véritable pouvoir dans l’Eglise, qui était totalement entre les mains de l’Etat. Ces secrétaires, qui dépendaient de l’administration, pouvaient à tout moment et

sous n’importe quel prétexte révoquer l’autorisation obligatoire de l’Etat

pour exercer le sacerdoce.

Le problème des prêtres de «Pacem in terris» est résolu depuis longtemps

Des années durant, il n’y avait que trois évêques pour les treize diocèses que compte le pays. Ainsi, les diocèses étaient confiés en partie à des

gens que l’Etat pouvait contrôler en raison de leurs faiblesses humaines et

de fautes qu’ils avaient commises (alcoolisme, affaires de moeurs, etc.).

Certains de ces administrateurs ou vicaires capitulaires étaient membres du

mouvement pro-gouvernemental «Pacem in terris», «ce qui voulait dire attitude loyale envers l’Etat… mais en fait collaboration!»

Maintenant, le problème de «Pacem in terris» appartient au passé, affirme Mgr Vlk : «Nous l’avions déjà résolu auparavant, parce que nous avions

vu que c’était très dangereux de se laisser catégoriser et diviser, notamment entre adhérents de ’Pacem in terris’ et non membres». En effet, l’intention de l’Etat était de semer encore plus la discorde au sein de l’Eglise dans le but de l’affaiblir, affirme-t-il. «Dès avant la révolution, nous

avons décidé que nous accepterions aussi ces prêtres de ’Pacem in terris’

et que nous devions les traiter fraternellement – tout en déclarant que

nous n’étions pas d’accord avec leurs positions – sinon nous courions le

risque de faire le jeu du pouvoir».

Ces prêtres de «Pacem in terris» n’étaient pas tous des gens mal intentionnés. Certains n’ont pas eu le courage de résister ouvertement ou ont

pensé, à tort, que c’était là un moyen de préserver l’Eglise. Ces prêtres,

s’ils ont la compétence voulue pour les postes qu’ils occupent, affirme-til, sont restés en place : «Il n’y aura pas de chasse aux sorcières et de

martyrs de ’Pacem in terris’! Nous résolvons le problème pacifiquement et

dans un esprit de réconciliation»

Pas encore une vue d’ensemble claire au sujet des prêtres clandestins

C’est également dans un esprit de réconciliation que l’Eglise tchécoslovaque aborde la délicate question des nombreuses ordinations sacerdotales

et épiscopales clandestines effectuées durant la période de persécution religieuse. Actuellement, affirme Mgr Vlk, «nous n’avons pas encore une vision claire de cette situation, même si une enquête a été entreprise par la

Congrégation romaine pour la doctrine de la foi du cardinal Ratzinger». Cet

examen est nécessaire, estime-t-il, car il y a parmi les prêtres plusieurs

évêques clandestins dont il faut vérifier si la succession apostolique est

vraiment garantie. S’ils ont été ordonnés selon les règles, ils seront acceptés.

Mgr Vlk relève qu’il existe cependant diverses catégories de prêtres

clandestins. Pour ceux qui ont été ordonnés à l’étranger – par exemple par

l’archevêque de Cracovie d’alors, Mgr Karol Wojtyla, le futur pape Jean

Paul II – par des évêques officiellement installés, il n’y a aucun problème. Ils sont reconnus et travaillent actuellement dans la pastorale. Pour

ceux qui ont été ordonnés par des évêques eux-mêmes clandestins, leur situation est examinée. C’est le cas de ceux qui ont été ordonnés par un

scientifique du nom de Felix Davidek, «évêque clandestin» de Brno, en Moravie et décédé en 1988. Des bruits courent qu’il a ordonné des hommes mariés

et des femmes et que cela pose des problèmes réels. De l’avis de Mgr Vlk,

les médias ont fait grand bruit de cette affaire, mais très peu de monde a

une vue d’ensemble de ce problème : il y a eu à son avis trop de généralisations au sujet des prêtres et évêques clandestins.

L’héritage communiste : une Eglise divisée entre clercs et laïcs

Nous avons hérité des communistes cette situation : notre Eglise est

dans un certain sens divisée entre clercs et laïcs, affirme Mgr Vlk. Et de

rappeler que, d’après le Concile Vatican II (Lumen Gentium), la

collaboration entre prêtres et laïcs est une vérité fondamentale de l’Eglise : «Nous sommes peuple de Dieu, cela signifie tous ensemble, et pas l’une

ou l’autre partie». Actuellement, relève le nouvel archevêque de Prague,

«il est de la plus haute importance que nous devenions vraiment un peuple

de Dieu».

Si la pratique religieuse est élevée en Slovaquie (près de 50 % des catholiques sont pratiquants), en Moravie, mais surtout en Bohème – depuis

des siècles on y est plus sensible à l’influence de l’Occident, à son positivisme et à son matérialisme – la pratique s’approche des normes occidentales, avec 7 ou 8 % de pratique dominicale. Cette situation en Bohème

n’est pas à proprement parler un héritage du communisme. Il est vrai cependant que durant la persécution, des groupes et des petites communautés de

base se sont organisés au sein de l’Eglise dans le but de mettre sur pied

une formation religieuse qu’ils ne pouvaient avoir ailleurs.

Il en est resté quelque chose, mais cela ne compense pas le manque de

laïcs formés. C’est la raison pour laquelle Mgr Vlk a encouragé dans son

diocèse le développement de mouvements laïcs. La jeunesse tchécoslovaque

n’est pas encore perdue pour l’Eglise, car il existe de bons noyaux de jeunes organisés : à part les jeunesses diocésaines et salésiennes, des mouvements comme les charismatiques et les Focolari rencontrent aujourd’hui pas

mal de succès dans la République fédérative tchèque et slovaque. En résumant sa riche «expérience du désert», le nouvel archevêque de Prague souligne encore une fois son leitmotiv : «C’est à travers la croix, quand on

l’accepte, que l’on arrive à la vie!». Ni regret ni amertume face au passé,

ni haine contre ceux qui l’ont persécuté lui et son Eglise: Le Christ sur

la croix n’a-t-il pas demandé : «Père, pardonne-leur…!»

Encadré

Biographie

Mgr Miloslav Vlk est né le 17 mai 1932 dans le village de Lisnice-Sepekov,

dans le diocèse de Ceské Budejovice, en Bohème du Sud. Elevé dans une famille modeste, enfant, il gardait les vaches. Lorsqu’il découvre sa vocation de prêtre, il n’ose d’abord pas en parler à son entourage : «Imaginez,

un garçon qui garde les troupeaux, penser si haut!» Lors du coup d’Etat

communiste de 1948, le jeune Miloslav, agé de 16 ans, est devenu étudiant

au petit séminaire. Après sa maturité, il voulait entrer au grand séminaire

de Ceské Budejovice pour étudier la théologie, mais en 1950 tous les séminaires sont fermés par l’Etat, sauf un à Prague, créé par les autorités.

Parce qu’il n’est pas membre des jeunesses communistes, ses notes finales ne correspondent pas à ses excellentes moyennes, et il ne peut poursuivre des études supérieures. N’oublions pas que dans les années 50, on

était en plein combat idéologique et les chrétiens pratiquants étaient des

citoyens de seconde zone en Tchécoslovaquie. Les séminaires clandestins

n’étaient pas encore organisés à cette époque et les évêques, alors en prison, interdisaient aux candidats prêtres d’entrer dans l’unique séminaire

ouvert, contrôlé par l’Etat. Il doit par conséquent travailler dans une

usine de machines, avant de pouvoir enfin étudier à l’Université Charles à

Prague. «Toujours sous la menace d’exclusion à cause de ma foi!».

Il peut finalement entrer au grand séminaire en 1964, un séminaire où la

méfiance est entretenue par les infiltrations constantes et les manipulations de la police secrète du STB : «Qui parmi nous était un mouchard ? Même le recteur était soupçonné de collaborer avec le STB : la devise du pouvoir était d’atomiser, d’isoler, d’empêcher la ’communio’». Ordonné prêtre

en 1968 durant le Printemps de Prague – la libéralisation de Dubcek – il

perd en 1978 l’autorisation de l’Etat d’exercer le sacerdoce – une obligation absolue – et doit durant dix ans gagner sa vie comme nettoyeur de vitrines de magasins pragois : il avait, selon les autorités communistes,

violé la «Loi sur la surveillance de l’Eglise par l’Etat». C’est seulement

en janvier 1989 – on sent déjà alors les prémisses de la «Révolution de velours» de Vaclav Havel – que Miloslav Vlk peut reprendre officiellement ses

activités sacerdotales. Il devient évêque de Ceské Budejovice 14 mois plus

tard. (apic/be)

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