APIC – Interview
« refuge de la nation »
Jacques Berset, Agence APIC
Rencontre avec Mgr Maxim Hermaniuk, archevêque
métropolite de Winnipeg des Ukrainiens (Canada)
Les larmes aux yeux – l’émotion de retrouver sa patrie après plus de 40 ans
d’exil – Mgr Maxim Hermaniuk, métropolite catholique ukrainien de Winnipeg,
au Canada, ne peut cacher ses sentiments à la vue de la foule immense rassemblée en ce dimanche des Rameaux sur la place de l’Opéra de Lviv, capitale de la Galicie. Les fidèles catholiques ukrainiens sont rassemblés par
dizaines de milliers pour accueillir ce jour-là le cardinal Lubachivsky,
chef d’une Eglise qui vient tout juste ici de sortir des catacombes.
Avisant le déploiement des drapeaux bleu et jaune – les couleurs nationales ukrainiennes -, les traditionnels tridents qui les surmontent et les
uniformes de l’ancienne armée ukrainienne portés par la garde d’honneur,
Mgr Hermaniuk nous fait remarquer combien l’Eglise gréco-catholique dans
cette région d’Ukraine a été le refuge de la nation.
APIC:Quel rôle a joué l’Eglise gréco-catholique ukrainienne pour la
sauvegarde de l’identité nationale ukrainienne ?
MgrHermaniuk:Du point de vue historique, surtout en Galicie – un territoire qui est en fait le centre du catholicisme ukrainien – être catholique
de rite oriental voulait justement dire, à l’époque de la domination polonaise, ne pas être Polonais. Ainsi, (jusqu’à la deuxième guerre mondiale,
date à laquelle la Galicie a été intégrée à l’URSS), la Pologne avait une
politique de « latinisation » et de « polonisation » des Ukrainiens. Aussi la
vie culturelle ukrainienne s’est-elle détériorée quand la Galicie – qui appartenait avant la première guerre mondiale à l’empire austro-hongrois – et
une partie de la Volhynie sont devenues polonaises.
Si un Ukrainien adoptait le rite latin, il était automatiquement considéré comme Polonais. Si un intellectuel ukrainien, un professeur par exemple, voulait une place en vue à l’Université ou dans une profession libérale, on lui faisait comprendre qu’il serait bien d’être de rite latin. On
lui demandait le certificat de baptême de l’Eglise latine et on le réenregistrait dans cette Eglise; il devenait Polonais. C’est tout à fait faux
d’un point de vue théologique ou même de justice, mais c’était un fait.
Tentative de « polonisation » des Ukrainiens
Pour rester Ukrainien, il fallait être gréco-catholique, c’était un refuge pour préserver la nationalité. C’est pour cela que l’Eglise catholique
ukrainienne a protégé le sentiment national et la culture ukrainienne. Nos
intellectuels et nos politiciens savaient bien que quand on était grécocatholique, on était ukrainien. En Ukraine orientale par exemple, l’orthodoxie n’a pas pu jouer tout à fait le même rôle, car les rites orthodoxes
ukrainien et russe sont les mêmes. Ainsi, la population de cette région, du
point de vue national, est très assimilée au peuple russe.
C’est d’ailleurs pourquoi l’Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale qui joue fortement sur le sentiment national ukrainien – se développe principalement en Ukraine occidentale, face aux gréco-catholiques et aux orthodoxes ukrainiens dépendant de Moscou. Elle affirme qu’elle est la seule
vraiment ukrainienne, puisqu’elle se déclare dépendante ni de Moscou ni de
Rome. En Ukraine orientale, la population est habituée à l’Eglise orthodoxe
russe et les autocéphales n’ont pas tellement de succès dans cette région.
Relations « correctes » avec les catholiques latins
APIC:Si les rapports entre l’Eglise catholique ukrainienne et les
orthodoxes sont plutôt tendus, quand ce n’est pas franchement empreints
d’hostilité, quels sont-ils avec la minorité catholique de rite latin ?
MgrHermaniuk:Les relations avec la communauté latine – ce sont pour
l’essentiel des gens d’origine polonaise – sont correctes, parce que c’est
la même foi catholique, seul le rite est différent. Mais il y a quand même
des sentiments mitigés, car en Pologne, pour près d’un demi-million de catholiques ukrainiens, nous n’avons qu’un évêque, Mgr Ivan Martyniak, évêque
de Przemysl (Peremysl en ukrainien). Et encore était-il seulement, jusqu’à
récemment, auxiliaire du cardinal Glemp, primat de Pologne, qui était donc
l’ordinaire des fidèles de rite gréco-catholique.
En Ukraine, pour une population latine bien inférieure en nombre, les
Polonais ont un archevêque et ses deux auxiliaires à Lviv, un évêque à Kamieniec et un autre à Zytomir. Les relations sont donc correctes, mais les
fidèles ukrainiens ont un certain sentiment d’injustice face à ce manque de
proportionnalité et de réciprocité.
Les relations avec l’Eglise orthodoxe ukrainienne dépendant du patriarcat de Moscou sont très tendues, étant donné que cette Eglise représente
pratiquement l’Eglise orthodoxe russe qui n’a jamais été acceptée par notre
peuple, mais imposée par le gouvernement de Moscou. Nos fidèles en général
estiment que c’est une Eglise étrangère, russe… et pour les Ukrainiens,
tout ce qui est russe – pour des raisons politiques – est anti-national.
C’est un peu pareil avec les Polonais, bien qu’avec eux, la foi soit la même. Quant aux autocéphales, c’est la même nationalité, le même rite byzantin, mais la foi est différente. On a des villages, des communautés, même
des familles qui sont divisées à propos de la religion, il y a même des
disputes et des violences pour le contrôle des églises, et c’est très pénible !
La vérité sur l’ »uniatisme » et l’Union de Brest-Litovsk
APIC:A voir cette situation conflictuelle, ne devrait-on pas donner
raison à certains oecuménistes qui affirment que l’existence d’Eglises de
rite oriental unies à Rome (Eglises dites uniates) est un obstacle à l’oecuménisme ?
MgrHermaniuk:Je réponds à ces oecuménistes que ce n’est ni vrai ni juste. Tout d’abord je n’aime pas le mot « uniatisme », qui n’est pas correct :
on devrait parler de « l’Union », de l’unité des Eglises orientales avec
l’Eglise catholique de rite latin. Ces « Unions » qui existent depuis des
siècles, comme c’est la cas pour notre Eglise, sont justifiées par l’histoire de ces pays-là du point de vue religieux, culturel et national.
Cela peut être également justifié du point de vue dogmatique par le fait
même que pour la doctrine catholique et orthodoxe tout chrétien a le droit
et le devoir de suivre sa conscience. Au nom de quoi a-t-on le droit d’empêcher quelqu’un d’être catholique s’il pense en conscience que cette Eglise est dans la vérité ?
APIC:Vous allez célébrer solennellement dans cinq ans le 400e anniversaire de l’Union de Brest-Litovsk (1596), acte par lequel une partie des chrétiens d’Ukraine – essentiellement en Ukraine occidentale – rejoignirent
l’Eglise catholique tout en gardant leurs traditions et leur liturgie byzantine. Cela ne sera-t-il pas reçu comme une provocation de la part des
orthodoxes, qui considèrent que les gréco-catholiques ont été forcés de
quitter le giron de leur Eglise sous la pression notamment de la Pologne ?
MgrHermaniuk:Certains croient que cela va alourdir le climat oecuménique, mais nous ne le pensons pas. Nous avons d’ailleurs traité ce problème
lors du Synode des évêques catholiques ukrainiens en février dernier à Rome. Nous aurons deux symposiums : l’un en Ukraine, destiné en premier lieu
à nos fidèles ici, aux intellectuels du pays; l’autre, un symposium international, à Rome. Le but principal sera de prouver scientifiquement les
raisons qui donnent son attrait à l’union. Ainsi, l’unité de l’Eglise du
Christ, qui doit être une, mais sa foi peut être exprimée dans les différents rites : latin, byzantin, copte, melkite, maronite, malabar, malankar,
arménien, chaldéen, etc.
Nous allons certainement inviter des orthodoxes à participer à cette
commémoration de l’Union, notamment des professeurs qui pourraient présenter leur point de vue lors du colloque scientifique. Cela pour donner à
tous les gens de bonne volonté la possibilité de distinguer entre les accusations polémiques et la vérité historique. (apic/be)
Encadré
Quelques repères historiques
Pour mieux comprendre la complexité de la réalité ukrainienne, il faut
d’abord rappeler que c’est bien de Kiev, capitale de ce que l’on appelle la
« Rus’ de Kiev », que le christianisme importé de Byzance en 988 s’est propagé chez les futurs russes, ukrainiens et biélorusses. Jusqu’au 13e siècle,
l’Eglise de Kiev, très florissante, a maintenu des liens étroits avec
l’Orient orthodoxe et l’Occident catholique, malgré la rupture entre Rome
et Constantinople en 1054.
Après quelque deux siècles d’occupation mongole, les chrétiens d’Ukraine
ont suivi deux destinées différentes : ceux de l’Ukraine orientale, de Kiev
à Kharkov, furent rattachés au patriarcat orthodoxe de Moscou et ceux
d’Ukraine occidentale (autour de Lviv), sous occupation polonaise et autrichienne, se rattachèrent pour la majorité à Rome, tout en gardant leurs
traditions liturgiques et spirituelles byzantines, ainsi que leurs moeurs
et discipline (par exemple la possibilité des prêtres mariés). Le pape Jean
Paul II a encore récemment souligné que « le Concile Vatican II donne des
indications claires pour que les Eglises orientales puissent conserver
cette tradition qui vient des Apôtres et qui constitue une partie de
l’héritage indivisible de toute l’Eglise ». « C’est en effet le dessein de
l’Eglise catholique de sauvegarder dans leur intégrité les traditions de
chaque Eglise particulière ou rite ».
Les uniates d’Ukraine affirment n’avoir pas suivi le schisme de Byzance,
étant donné qu’ils ont maintenu des liens avec Rome après 1054, et affirment que le « pseudo-synode de Lvov » de 1946 qui les a intégrés de force au
patriarcat de Moscou est l’oeuvre de Staline et du NKVD.
De leur côté, de nombreux orthodoxes affirment que l’Union de Brest est
« contre-nature », qu’elle a été imposée par la force à des croyants à l’époque orthodoxes et que l’Eglise uniate a été créé artificiellement « par le
fer et le feu ». « L’Orient n’a jamais accepté les uniates », affirmait encore
il y a trois ans le métropolite Philarète de Minsk. Le métropolite Philarète de Kiev affirmait à la veille de la reconnaissance légale de l’Eglise
gréco-catholique en 1989 que « l’Eglise uniate n’existe plus en Ukraine depuis quarante ans ». On sait ce qu’il en est aujourd’hui : les orthodoxes
ukrainiens dépendant du patriarcat de Moscou ne sont plus qu’une minorité
en Galicie, face aux gréco-catholiques (uniates) et aux orthodoxes ukrainiens autocéphales. (apic/be)
Encadré
Biographie
Agé de 80 ans, Mgr Maxim Hermaniuk est né à Nove Selo, en Ukraine, en 1911.
Il fait ses études au collège des rédemptoristes belges près de Lviv. Ces
derniers étaient venus comme missionnaires en Ukraine à l’invitation du célèbre métropolite de Lviv, Mgr Andrej Szeptyckyj. Comme les rédemptoristes
belges n’ont pas de maison d’études supérieures en Ukraine, Maxim Hermaniuk
se rend à Louvain pour étudier la philosophie, puis à Beauplateau, dans les
Ardennes, pour étudier la théologie. En 1938, il retourne à Lviv, en
Ukraine occidentale alors sous occupation polonaise, pour son ordination
sacerdotale, avant de poursuivre ses études pour l’obtention du doctorat en
théologie.
Accepté par les Dominicains à l’Angelicum à Rome, il ne peut s’y rendre,
les autorités polonaises refusant de lui délivrer un visa. « En ce temps-là,
les Polonais ne voulaient pas que l’Eglise ukrainienne dispose d’un clergé
avec une formation académique! ». Au bénéfice de son visa belge, il peut y
retourner et y obtenir son doctorat avant de devenir maître agrégé de
l’Université catholique de Louvain. Ses supérieurs l’envoient en 1948 au
Canada comme supérieur des rédemptoristes Ukrainiens au Canada et aux
Etats-Unis. Pas question en effet de retourner en Ukraine à l’époque, puisqu’on était en pleine persécution stalinienne et que l’Eglise catholique
ukrainienne venait d’être liquidée. Mgr Hermaniuk a été consacré évêque en
1951. (apic/be)
Les photos de ce reportage peuvent être obtenues à CIRIC, tél. 021/25 28 29
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