Leonardo Boff sur les traces de Saint François d’Assise

APIC – Interview

Une théologie de la libération qui se veut désormais «écologiste»

Jacques Berset, Agence APIC

Leonardo Boff, le célèbre théologien de la libération brésilien, affirme

vouloir affiner sa réflexion théologique et promouvoir désormais une «justice écologique mondiale», dans la ligne de Saint François d’Assise. Le religieux franciscain vient de prendre une année sabbatique pour rédiger un

nouveau livre intitulé «Spiritualité et écologie». Dans une interview accordée à l’agence APIC, Leonardo Boff a esquissé les nouveaux développements de sa théologie. Il prend également congé d’une certaine forme de socialisme – le «socialisme réellement existant» qui a fait faillite à l’Est

– mais reste un ardent critique du capitalisme libéral et de ses effets

dans le tiers monde, qu’il qualifie de «projet de mort».

Dans son approche actuelle, Boff veut montrer comment l’expérience d’un

nouvel accord entre l’homme et la nature présuppose un principe unificateur

de la nature, de la personne humaine et du cosmos. Il va aborder ce principe qui imprègne de vie et d’unité la réalité et le faire dans la perspective de l’Esprit Saint. C’est-à-dire que pour lui, tout ce qui existe est

énergie, articulation de tout avec tout : les êtres ne sont pas juxtaposés;

ils ne forment pas un chaos mais constituent tous ensemble un grand cosmos.

Pour les chrétiens, affirme-t-il, cette réalité qui unifie tout s’appelle l’Esprit Saint, sa présence agissante dans le monde. Leonardo Boff veut

ainsi travailler dans le sillage du théologien byzantin Grégoire Palamas

(1296-1359), pour qui il faut distinguer en Dieu d’une part une essence divine incommunicable et d’autre part des énergies ou manifestations divines

communicables. «Comme en christologie nous travaillons avec la catégorie

d’incarnation, je vais travailler ici avec la catégorie d’habitation, ce

qui signifie que l’Esprit Saint habite dans le monde, dans le cosmos. Je

vais travailler selon les schémas de la théologie orientale de G. Palamas».

APIC:N’êtes-vous pas influencé par la mode du «new age» ?

Leonardo Boff:Le «new age» a une autre orientation. Je m’inspire au contraire d’une réflexion chrétienne très ancienne qui est tombée dans l’oubli

et qui parle de «panenthéisme» : Dieu est dans tout. Cela n’a rien à voir

avec une conception «panthéiste» – tout est Dieu -, une approche rejetée

par l’Eglise. Pour illustrer cette conception, voici une poésie des Indiens

américains Sioux : «L’Esprit dort dans la pierre, rêve dans la fleur, sent

dans l’animal et c’est l’être humain qui sait qu’il sent». L’Esprit a différentes façons de se manifester, c’est le «panenthéisme», qui est une doctrine orthodoxe et qui n’a rien d’hérétique.

Une crise écologique mondiale nous menace

Le problème, c’est que cette doctrine n’a pas été vécue par les chrétiens. Conséquence: la crise écologique mondiale nous oblige à récupérer

d’anciennes catégories chrétiennes et de faire une nouvelle alliance avec

le monde, dans le sens de plus de respect et de sacramentalité. Je pense

travailler dans ce sens. Le grand rassemblement oecuménique de Bâle et la

dernière assemblée du Conseil oecuménique des Eglises à Canberra ont développé une réflexion dans ce sens.

APIC:Vous parlez désormais d’»écologie de la libération», est-ce un

abandon de la théologie de la libération ?

Leonardo Boff:Ce n’est pas un abandon, mais un développement, un affinement. A l’heure actuelle, l’écologie est une réflexion complexe, scientifique. Ce n’est plus seulement aujourd’hui une approche purement romantique.

Au Brésil, je travaille en collaboration avec des groupes de chercheurs de

diverses disciplines scientifiques à Rio de Janeiro et Sao Paulo, des gens

sérieux qui oeuvrent au niveau académique. J’apporte plutôt la dimension

religieuse, du fait déjà de la tradition franciscaine qui m’habite : Saint

François d’Assise était très «écologiste». Je donnerai d’ailleurs probablement un exposé dans cette ligne dans le cadre de la grande Conférence mondiale sur l’écologie, qui se tiendra en juillet 1992 à l’initiative de

l’ONU à Brasilia, Rio de Janeiro et Manaus.

Qu’elle est verte ma théologie

J’aimerais y apporter la dimension de la théologie de la libération,

pour montrer combien «verte» est cette théologie. Montrer comme point de

départ que le processus de domination sur les peuples, sur les pauvres,

s’étend également au pillage de la nature : c’est la même rationalité, ce

sont les mêmes mécanismes de domination et d’exploitation. Et les pauvres

sentent qu’ils sont frères de la nature, des animaux, de la terre… C’est

cette même rationalité, cette même mentalité «moderne» – qui a provoqué les

problèmes sociaux et la misère qui ont donné naissance à la théologie de la

libération – qui pousse à une «écologie de la libération» : il faut libérer

la nature de cette immense mécanique de pillage et d’exploitation.

Je parle beaucoup de «justice écologique», dans le sens qu’il faut faire

justice aux arbres, aux oiseaux, parce que nous les agressons continuellement, comme nous le faisons avec les personnes humaines. Je crois qu’aujourd’hui, dans les relations Nord-Sud, nous ne devrions pas chercher la

confrontation, mais les thèmes communs pour arriver à des perspectives plus

globales, mondiales. L’écologie est l’un des points principaux où nous pouvons nous entendre, car nous avons dans ce domaine des intérêts communs. Je

constate cependant que dans les pays du Nord, on aborde plus l’écologie

dans une perspective «environnementaliste» : moins il y a de gens sur la

terre, mieux c’est, parce que trop de population met en danger les équilibres naturels; il faut préserver la nature seule et pure. Notre perspective

est différente : nous considérons les personnes dans la nature.

Ce n’est pas le panda qui est menacé, mais l’homme

En effet, pour nous, l’espèce la plus menacée n’est pas l’ours panda, ce

ne sont pas les espèces rares d’arbres ou d’oiseaux. Ce sont les pauvres,

qui meurent de plus en plus nombreux chaque jour : au Brésil, quotidiennement, mille enfants meurent de malnutrition, de manque de soins de santé,

d’hygiène, de conditions d’habitation minimales et dignes. Il faut, de notre point de vue, combiner l’écologie avec la justice sociale, la nature

avec la personne humaine. Il faut un processus de «rééducation» de la personne humaine pour qu’elle fasse une alliance avec la nature et ait avec

elle des rapports de fraternité, et pas seulement des rapports d’agression

et d’exploitation. Nous devons considérer les éléments de la nature comme

des sujets de droit : je postule une «démocratie cosmique!»

APIC:Il me semble que vous laissez un peu de côté l’analyse strictement

socio-économique et que vous abandonnez une certaine approche de la théologie de la libération. Qu’en est-il du modèle socialiste ?

LeonardoBoff:Comme je l’ai déjà souligné, le projet de domination qui

exploite les nations et marginalise de grandes masses de pauvres est le même mécanisme qui s’applique à la nature. C’est le même projet de mort! Il

est vrai que le socialisme réel, en matière d’environnement, a fait également faillite. C’est le produit de la même rationalité moderne, qui a deux

pendants : une expression «bourgeoise» qui a généré le capitalisme et la

démocratie libérale; une expression «prolétaire» qui a donné naissance au

socialisme et surtout au socialisme réel qui s’est développé en Europe de

l’Est. Mais toutes les deux travaillent avec les mêmes catégories mentales,

avec la même idéologie et mythologie du développement.

Par contre, la culture andine ou africaine, par exemple, sont totalement

différentes et possèdent un autre concept de développement, basé notamment

sur la convivialité. Il s’agit pour nous de tenter d’intégrer ce type d’attitude face à la vie en commun, la fête, la solidarité, les rapports à la

terre, et d’interroger les paradigmes de notre développement, qui ne sont

pas universalisables. Ainsi, si la Chine devait avoir le même niveau de mécanisation automobile que l’Allemagne, personne ne pourrait plus se mouvoir

dans le pays… c’est matériellement impossible.

Par contre, comme Brésilien, je dois concéder que la Chine, bien que

plus pauvre que le Brésil, a réussi un modèle de développement intégrant

beaucoup mieux sa population que mon propre pays. C’est important pour

nous, car nous voyons de plus en plus dans les pays du tiers monde que dans

le système capitaliste, il n’y a pas de salut pour les pauvres! Il faut

trouver d’autres types de systèmes sociaux, mais je pense que l’on ne peut

plus penser aujourd’hui en termes de modèles régionaux: il faut aborder ces

problèmes dans une perspective mondiale.

Si le modèle du socialisme réel a bel et bien échoué, nous devons proposer au niveau mondial des valeurs de convivialité, de solidarité, de fraternité, et non de profit matériel à tout prix, des valeurs inspirées par

exemple des pauvres d’Amérique latine ou d’Afrique. Un modèle qui prenne en

compte l’importance de la religion comme générateur de valeurs sociales.

Ces valeurs communautaires, non individualistes, non excluantes, devront

s’imposer si nous voulons survivre comme communauté mondiale. (apic/be)

Biographie

Leonardo Boff naît en 1938 dans une famille de onze enfants à Concordia,

dans l’Etat de Santa Catarina, au Sud du Brésil. Ses grands-parents, «réfugiés économiques» comme des dizaines de milliers de leurs compatriotes

d’Italie du Nord, émigrent du Tyrol du Sud vers le Nouveau Monde. La mère

de Leonardo a été toute sa vie analphabète. A vingt ans, Leonardo Boff entre dans l’ordre des franciscains.

Après ses études au Brésil puis en Allemagne – il obtient son doctorat

en théologie systématique à Munich et y rencontre le futur cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi – et après son

ordination sacerdotale, il rentre au Brésil en 1970. Depuis lors, il enseigne à l’Institut théologique franciscain de Petropolis, près de Rio de

Janeiro. Le théologien brésilien souligne qu’il se situe totalement dans la

tradition spirituelle de Saint François, le «poverello» d’Assise.

Auteur de nombreux ouvrages, ce théologien engagé – certainement aussi

connu que le prêtre péruvien Gustavo Gutierrez, «père de la théologie de la

libération» – avait dû accepter en 1985 une période de «silence» d’un an,

la Congrégation pour la doctrine de la foi ayant repéré des tendances dangereuses pour la doctrine de l’Eglise dans son livre «Eglise : charisme et

pouvoir». (apic/be)

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