Fribourg: le bien commun, un capital social à défendre

Fribourg, 05.09.2015 (cath.ch-apic) Du 3 au 5 septembre, à l’Université de Fribourg, le colloque sur «Le bien commun entre passé et avenir», a ouvert la réflexion sur une notion négligée par l’individualisme contemporain. Plus d’une centaine de personnes ont suivi ces trois jours de haute volée, entre apports théoriques et relations d’expériences concrètes.

Marie Nowak, présidente de l’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie), a de la conviction à revendre. Depuis 1988, elle milite pour la microfinance en faveur des sans emploi, des personnes en situation précaire et de ceux auxquels les banques refusent un crédit. Et ça marche… «Nous avons trois postulats de base: le potentiel de créativité des personnes, le fait que la microfinance est un vrai modèle et enfin que les gens à qui nous prêtons remboursent comme les autres».

Résultat: en France, 16’000 prêts sont octroyés chaque année avec un taux de réinsertion de 84% (les personnes aidées sortent des systèmes d’aide étatique). «Accompagner une personne qui emprunte à l’Adie revient à 1700 euros, affirme Marie Nowak, alors que l’Etat dépense en moyenne 14’000 euros par an pour un chômeur».

Et la banque du Vatican?

Sa présentation a constitué un temps fort de la deuxième journée du colloque «Bien commun, entre passé et avenir», le 4 septembre. La centaine de personnes présentes à l’Université de Fribourg a suivi son apport avec un vif intérêt. Les photos de bénéficiaires de prêts de l’Adie, souriants, ont accompagné son propos. «La microfinance est un chemin intermédiaire entre le bien privé et le bien commun», a plaidé celle qui milite pour une «finance vertueuse».

En ce sens, Marie Nowak interpelle la Banque du Vatican et les organes financiers liés à l’Eglise. «Car, dit-elle, la préoccupation du bien commun recule avec la mondialisation». Et «la victoire du profit individuel» la préoccupe, comme elle préoccupait Jean Paul II dans l’encyclique Sollicitudo Rei Socialis, en 1987. Ce texte pontifical a constitué pour elle un encouragement puisqu’elle y a puisé ce droit à l’initiative économique, qui fait son combat. «Il faut retrouver le sens d’une économie pour tous», affirme la présidente d’Adie. Une économie qui prend mieux en compte l’être humain.

La notion de totalité

Autre intervenant du colloque, le professeur Stefano Zamagni, de l’Université de Bologne, constate un retour vers la notion de bien commun. Parce que tout ne peut pas être régulé par le marché. Parce que les inégalités se développent dans le monde (même si la pauvreté est en recul). Et parce que le corporatisme, incarné par de puissants lobbies, va à l’encontre du bien commun. De fait, la construction de soi, postulat contemporain, défend une vision opposée au bien commun, qui postule la participation de tous, donc l’inclusion.

Chantal Delsol, spécialiste de la philosophie politique contemporaine, s’est interrogée sur la notion de bien commun dans une société multiculturelle. Elle a rappelé que, dans toutes les sociétés précédant nos sociétés occidentales, la notion de totalité est fondamentale: le bien commun englobe tout.

L’intérêt général

Et cette notion totalisante ou holistique existe encore dans beaucoup de sociétés africaines ou asiatiques. Ainsi, en Inde, le meurtre de nouveau-nés mal formés reste une réalité, au nom du groupe. Et un Africain qui réussit doit souvent faire vivre sa famille élargie, car la loi du groupe prime sur l’individu. D’où ce paradoxe: «En Occident, en raison de la culture chrétienne qui valorise la personne, le bien commun devient limité».

Au XVIIIe siècle, le bien commun a perdu son sens spirituel et symbolique avec Jean-Jacques Rousseau: le bien commun devient l’intérêt général. Le bien commun devient alors l’addition des biens individuels. Un énorme problème se pose alors à nos sociétés multiculturelles: comment définir le bien commun si on considère que toutes les cultures ont voix au chapitre? Définir ce bien suppose donc un équilibre entre la politique et la morale, un équilibre «que nous n’avons pas encore trouvé», selon l’universitaire parisienne.


Encadré

L’Union de Fribourg a-t-elle réellement influencé Rerum Novarum?

L’union de Fribourg a été réunie à la fin du XIXe siècle pour «préparer une encyclique sur les questions sociales et économiques», affirme le Dictionnaire historique de la Suisse, qui précise: «Les idées de cette association de notables catholiques européens influencèrent de manière significative l’encyclique Rerum novarum». Or, cette affirmation fait débat parmi les historiens. Certains chercheurs estiment «que la ‘doctrine sociale catholique’ de Fribourg est fortement réprimandée dans l’encyclique», relève Grzegorz Sienkiewicz, en guise d’ouverture du colloque. Le maître de recherche de l’Université de Fribourg s’est ainsi interrogé sur «la part d’influence véridique» de l’Union quant à l’encyclique sociale de Léon XIII. En basant sa réflexion sur celle de l’historien dominicain Guy Bedouelle, Grzegorz Sienkiewicz retient, parmi l’ensemble des thèses élaborées par l’Union, «deux insertions implicites»: «sa réflexion sur le salaire (…) qui trouve un écho direct dans l’expression de Léon XIII concernant la ‘loi de la justice naturelle’ dans le cas du salaire octroyé à un ouvrier»; ainsi que «la problématique du crédit (…) qui condamnait expressément les abus du capitalisme». Reste, selon le maître de recherche, une seule thèse susceptible d’avoir exercé une influence tangible sur l’encyclique: «Celle des corporations, envisagées à l’instar des organismes sociaux du Moyen Âge. C’est sur ce point que Fribourg sut se profiler, livrant une définition des régimes corporatifs capable de convaincre le pape», explique Grzegorz Sienkiewicz qui précise que «celui-ci l’adopta en la reformulant. Ces régimes se verront retenus dans la version finale de l’encyclique sous l’appellation d’un régime ‘purement privé des corporations'». En définitif, selon Grzegorz Sienkiewicz, «Rerum Novarum ne s’aligne pas entièrement sur les propositions de l’Union de Fribourg», mais «le concours de cette dernière n’est nullement négligeable». (apic/bl/pp)

Bernard Litzler

Portail catholique suisse

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