150 ans de l'égalité des droits pour les juifs de Suisse

Les juifs de Suisse marquent cette année 150 ans d’égalité des droits. C’est en effet le 14 janvier 1866 qu’un vote du peuple suisse leur accorda la liberté d’établissement dans le pays. Jusque-là, ils étaient officiellement confinés dans les deux villages d’Endingen et de Lengnau, dans le Surbtal argovien. Une exposition de photos et diverses manifestations célébreront cet anniversaire. Pour les quelque 18’000 juifs suisses, cette étape de leur histoire a valeur de symbole.

L’émancipation complète des juifs de Suisse fut une démarche longue et complexe qui prit presque un siècle, tant les résistances étaient fortes envers cette minorité religieuse pourtant très peu nombreuse. La votation populaire du 14 janvier 1866 n’en fut d’ailleurs pas l’étape ultime. Seule la nouvelle Constitution fédérale de 1874 scella définitivement le principe de l’égalité de tous les citoyens indépendamment de leur appartenance religieuse.

Une longue lutte pour l’émancipation

Du XVIIe au milieu du XIXe siècle, les deux villages d’Endingen et de Lengnau, dans la vallée de la Surb, dans le comté de Baden, étaient les deux seules localités de la Confédération où les Juifs avaient le droit de s’établir durablement et de former des communautés. Les juifs recevaient une ‘lettre de protection’ qui fixait leurs conditions d’établissement et qu’ils devaient renouveler tous les 16 ans. Limités dans leurs activités professionnelles et sociales, ils étaient considérés comme des ‘protégés étrangers’. Ne pouvant pas être artisans, ni paysans, ils se firent commerçants ambulants, marchands de bétail ou prêteurs d’argent. Au milieu du XIXe siècle, ils formaient entre le tiers et la moitié de la population.

En revanche, les juifs bénéficiaient d’une large autonomie dans leur vie religieuse et communautaire. L’assemblée de la communauté élisait un comité chargé des diverses fonctions, le rabbin exerçait la justice civile selon les usages juifs, il était aussi notaire et officier d’Etat-civil. La communauté s’occupait du culte, mais aussi de l’école, des pauvres et des orphelins. En 1750, les juifs de la vallée de la Surb érigèrent une synagogue et fondèrent un cimetière.

La «guerre des pruneaux» en 1802

La chute de l’Ancien régime, après l’invasion française de 1798, introduisit en Suisse le principe révolutionnaire de l’égalité des droits de tous les citoyens. Sous la République helvétique, les réformateurs suisses tentèrent d’obtenir de la diète d’Aarau l’émancipation des Juifs, mais ils n’y parvinrent pas. Malgré le faible nombre de juifs vivant en Suisse, la lutte entre les partisans de l’Ancien régime et les tenants du changement se cristallisa autour de ce thème. L’exaspération fut si forte que la populace se retourna contre les juifs d’Endingen et de Lengnau dont les villages furent saccagés lors de la «guerre des pruneaux» de 1802. En 1803, Napoléon, par l’Acte de Médiation, rétablit l’ancienne Confédération avec ses cantons souverains. L’égalité des juifs n’est plus à l’ordre du jour.

A noter que les Juifs venus de France bénéficiaient cependant de l’égalité des droits en tant que citoyens français. Même après la chute de Napoléon, ils continuèrent de recevoir le soutien diplomatique de la France.

L’égalité pour les chrétiens, pas pour les juifs

Après la guerre du Sonderbund en 1847, la Confédération suisse moderne vit le jour par la Constitution fédérale de 1848. Ce texte fonda la liberté de mouvement et d’établissements sur tout le territoire fédéral pour les confédérés chrétiens, mais pas pour les juifs. Même si la pratique s’assouplit et si les juifs du Surbtal purent s’établir à Baden et à Zurich, ils n’avaient pas l’égalité des droits. Les choses évoluèrent lentement. En 1862, le canton d’Argovie, où vivait la majorité des juifs du pays, leur accorda l’émancipation. Mais ce sont surtout les pressions étrangères des Etats-Unis, des Pays-Bas, du Royaume-Uni et de la France qui feront sauter le verrou. Ces Etats ne pouvaient en effet pas tolérer que la Confédération suisse ne reconnaisse pas les mêmes droits à leurs citoyens de confession juive. Le 14 janvier 1866, le peuple suisse accepta par 53,2% et 12 ½ cantons «l’égalité des citoyens au point de vue de l’établissement et de la législation». La liberté de conscience et de culte, refusée en 1866, arrivera avec la nouvelle Constitution fédérale de 1874.

Beaucoup de juifs quittèrent alors le Surbtal pour s’installer dans les villes où des communautés se développèrent et construisirent des synagogues. Ils furent rejoints par des vagues d’immigrations successives, d’abord d’Alsace, alors allemande, puis d’Europe orientale. La population juive atteint 20’000 personnes à la veille de la Première Guerre mondiale dans 25 communautés regroupées depuis 1904 au sein de la Fédération suisse des communautés israélites. (FSCI).


Encadré 1 :

Trois questions à Sabine Simkovitch-Dreyfus, vice-présidente, de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI)

Pourquoi célébrer cet anniversaire d’un fait aujourd’hui lointain?

L’objectif de cette commémoration est d’abord historique. Il s’agit de rappeler des faits que beaucoup de gens ignorent. Les juifs sont présents en Suisse depuis très longtemps et ont lutté pour être reconnus. Cet anniversaire rappelle aussi que les droits des minorités n’allaient pas de soi au XIXe siècle. La FSCI avait déjà commémoré les 100 ans en 1966.

Nous voulons aussi parler de la communauté juive sous un angle différent et positif. Cette histoire est finalement celle d’un enrichissement mutuel entre la Suisse et les juifs. La Suisse est faite de diverses minorités. Il faut la volonté de vivre ensemble, malgré les difficultés qui existent et que l’on ne peut pas nier.

L’actualité des juifs se concentre surtout sur l’antisémitisme ou le conflit israélo-palestinien.

Pour nous, il est important de pouvoir parler de notre judaïté aussi au-delà de ces questions d’antisémitisme ou de politique israélienne. Ce sont des réalités, mais ce n’est pas l’objet de cette commémoration. Nous nous sentons à la fois profondément juifs et suisses. Nous sommes intégrés depuis longtemps dans le pays, à un point tel qu’en tant que petite communauté, nous courons aussi le risque d’une assimilation complète et en fin de compte d’une disparition.

Le vecteur principal de cette commémoration est une exposition de photos

L’exposition de photos présente le portrait de quinze personnes juives de Suisse connues ou inconnues qui parlent de leur judaïté et de leur «suissitude». Elle est un moyen de nous faire connaître et de combattre certains préjugés. Après le vernissage à Berne, elle circulera en Suisse.


Encadré 2

Événement du 150e anniversaire

L’événement du 150e anniversaire aura lieu le 17 janvier 2016, au Forum Kornhaus de Berne, en présence du conseiller fédéral Johann Schneider Amman. Cet événement culturel public se tiendra avec la soprano Noëmi Nadelmann, le jazzman Omri Ziegele, les musiciens du monde Omri Hason, Alphorn Experience par Mike Maurer, la poétesse slam Lea Gottheil et le duo de Performance veli&amos. Noëmi Gradwohl, rédactrice de la radio «SRF 2 Kultur».

Exposition

La fête comprendra aussi le vernissage de l’exposition photographique «Juifs de Suisse: 150 ans d’égalité des droits». Elle présente les portraits de 15 personnalités juives, réalisés par le photographe bernois Alexander Jaquemet. Les personnalités choisies ont été photographiées dans leur contexte quotidien, ce qui montre à quel point les juifs font partie intégrante de la société suisse. Après Berne, l’exposition circulera aussi dans les diverses villes de Suisse.

Enfin, un court-métrage «150 ans en 150 secondes» produit par la société d’animation Pixelfarm de Berne récapitule en 150 secondes les principales étapes de l’émancipation des juifs.


Encadré 3

Un chemin culturel juif

Depuis quelques années, le canton d’Argovie et la vallée du Surbtal ont remis en valeur leur patrimoine juif. Un chemin culturel présente divers témoins architecturaux du judaïsme sur plusieurs sites entre les communes de Endingen et Lengnau. Ce parcours a été inauguré en 2009 par l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss, originaire d’Endingen. A côté de maisons de style typiquement juif, on peut voir notamment des synagogues, un abattoir, des bains et des écoles. Le parcours donne un aperçu de la vie cultuelle juive jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Un mémorial en l’honneur des victimes de la Shoah a en outre été inauguré le 29 juin 2014, au cimetière juif d’Endigen. Le monument, installé dans le plus ancien cimetière juif de Suisse, représente deux flammes qui rappellent la mémoire des six millions de juifs victimes de l’Holocauste.


Encadré 4

Juifs en Suisse, une histoire riche et mouvementée

En 2014, les journalistes de RTSreligion se sont penchés pour une série d’émissions «A vue d’esprit» sur l’histoire riche et mouvementée des juifs en Suisse. Si leurs communautés sont actuellement principalement actives dans les grandes villes, la vie religieuse et culturelle juive a laissé son empreinte dans bien d’autres endroits du pays, du Moyen Âge à nos jours. «A vue d’esprit» raconte en 10 épisodes l’histoire des Juifs en Suisse, marquée davantage par les ruptures que la continuité. On peut les réécouter sous http://www.rts.ch/religion/a-vue-d-esprit/5676358-juifs-en-suisse-une-histoire-riche-et-mouvementee-1-10-.html

(cath.ch-apic/mp)

Maurice Page

Portail catholique suisse

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