L'encyclique du pape François Laudato si’ fait salle comble à Genève

Près de 200 personnes – diplomates auprès des Nations Unies, ONG catholiques, responsables des Eglises chrétiennes, représentants d’autres confessions, scientifiques et membres de la société civile – étaient réunies vendredi 15 janvier 2016 au Centre international de Conférences de Genève. Il s’agissait de mener une réflexion sur l’encyclique du pape François Laudato si’, dans le but de «sauvegarder notre maison commune».

Face au dangereux réchauffement de la planète, «nous avons besoin de tout le monde à bord, il est urgent d’agir si nous voulons faire de cette planète une place plus vivable pour tous», a lancé d’emblée Mgr Silvano Tomasi, observateur permanent du Saint-Siège auprès des Nations-Unies à Genève. Le nonce apostolique organisait la manifestation en collaboration avec le «Forum des ONG d’inspiration catholique – Genève».

Critique du «paradigme technocratique»

Mgr Tomasi a plaidé pour une approche intégrative «afin de protéger tant la nature que la dignité de tous», notamment des plus pauvres et des plus vulnérables, qui sont les plus exposés aux conséquences des changements climatiques. Pour le nonce, la dégradation de l’environnement tout comme, par exemple, le non accès pour beaucoup à l’eau potable, sont des atteintes aux droits de l’Homme. Il a critiqué le «paradigme technocratique» et mis en cause la croissance sans limites «alors que les ressources de la planète sont limitées».

Dans un hommage appuyé à Mgr Tomasi, qui quitte son poste pour raison d’âge début février, Michael Møller, directeur général de l’Office des Nations Unies à Genève, a souligné la contribution du nonce à la Genève internationale et à la diplomatie humanitaire.

Nécessité d’une «conversion écologique» pour assurer l’avenir de la planète

Invité principal, le cardinal Peter Kodwo Appiah Turkson, président du Conseil pontifical «Justice et Paix», a relevé la richesse de l’encyclique du pape François, à la rédaction de laquelle son Conseil a été appelé à participer. Grâce à sa fonction au sein du Saint-Siège, en charge de l’environnement et du développement humain intégral, le cardinal ghanéen est responsable de propager les enseignements et les recommandations formulés dans l’encyclique Laudato si’. Il a lui aussi souligné la nécessité d’une «conversion écologique» pour assurer l’avenir de la planète.

«Dans quel monde voulons-nous vivre, nous et nos enfants? Le pape nous invite à entendre à la fois le cri de la terre et celui des pauvres de la terre», a lancé le cardinal Turkson. Citant abondamment l’encyclique et plaidant pour une «écologie intégrale» qui respecte en même temps la dimension humaine et sociale, il a relevé que ce n’est pas seulement la protection de l’environnement qui est en jeu, mais bien le sens de la vie humaine dans son ensemble. «C’est à la fois la terre et les pauvres de la terre qu’il faut protéger, nous demande la pape François, dans l’esprit du Poverello d’Assise».

Pour une «écologie intégrale» qui respecte la dimension humaine et sociale

Le cardinal Turkson, qui a souligné à plusieurs reprises l’interaction constante entre la nature et la société humaine, a insisté sur le fait que la nature ne peut être vue comme séparée de l’être humain. Et de rappeler aussi la relation de chaque personne avec le Créateur et la Création.

Il a également relevé que d’autres Eglises et communautés chrétiennes – comme aussi d’autres religions – se préoccupent de cette crise. Il a cité nommément le Patriarche Œcuménique Bartholomée, qui fait, lui aussi, le lien entre la sauvegarde de l’environnement et la protection de la personne humaine.

La science et la technologie ne sont pas neutres

Sans condamner la science et la technologie, qui toutefois «ne sont pas neutres», le cardinal a cependant mis en cause un certain «anthropocentrisme moderne» qui a fini par mettre la raison technique au-dessus de tout. Et de rappeler que la crise actuelle est à la fois environnementale et sociale et qu’il faut trouver des solutions humaines en évitant les écueils du relativisme, du mépris de la vie, de la déshumanisation.

«Mais le pape, saluant la prise de conscience face à cette crise, est optimiste et pense que l’humanité peut changer le cours des choses et peut intervenir dans le destin du monde. Tout n’est pas perdu!»

Les autres Eglises ont salué l’encyclique avec enthousiasme

Rappelant que le Conseil Œcuménique des Eglises (COE) débat de la question environnementale depuis plus de quatre décennies, le pasteur Olav Fykse Tveit déclare que les Eglises membres du COE ont salué avec enthousiasme l’encyclique du pape François. «Elle a peut-être été encore davantage reçue dans nos Eglises qu’au sein de l’Eglise catholique, et elle a également été saluée notamment par des leaders bouddhistes et musulmans», a confié à cath.ch le secrétaire général du COE.

A la veille du Forum économique mondial (WEF) de Davos, du 20 au 23 janvier prochain, il a rappelé qu’il ne faut pas seulement interpeller les organisations religieuses ou le monde politique et scientifique sur la problématique du développement durable, mais avant tout les milieux économiques et financiers. «Ce sont avant tout eux qui disposent de moyens financiers, pourquoi ne pas les impliquer davantage?»

Interpeller les milieux économiques et financiers

Lors des débats d’experts, Raymond Torres, directeur de l’Institut international d’études sociales du Bureau International du Travail (BIT), a souligné les convergences rencontrées entre l’encyclique du pape François et les constatations faites par son organisation. Il a ainsi déploré la dégradation des conditions dans le monde du travail au niveau mondial, qui correspondent de moins en moins à des «critères de décence». Il note que ces dernières années l’insécurité, l’instabilité et la précarité ont augmenté au plan économique, et la classe moyenne dans le monde est de plus en plus menacée.

Directeur général de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), l’Américain William Lacy Swing a relevé les relations étroites entre la dégradation de l’environnement et les migrations. L’ambassadeur s’est dit très reconnaissant pour cette encyclique qui n’a jamais été autant d’actualité qu’aujourd’hui. «Nous sommes dans une nouvelle ère, a-t-il confié à cath.ch. Des dizaines de millions de personnes vont être déplacées de force dans le futur en raison du changement climatique, affluant de régions qui souffrent de sécheresses à répétition ou d’inondations».

Les plus pauvres sont les premiers touchés

Tout cela s’ajoute aux conflits armés qui ravagent certaines régions. «Nos sociétés occidentales vont devoir s’y préparer: elles vont devenir de plus en plus multi-ethniques, multiculturelles et multi-religeuses!», a conclu l’ambassadeur américain.

Rappelant que le pape François avait obtenu un diplôme de technicien en chimie avant d’entrer au séminaire, le Belge Jean-Pascal van Yperselee, professeur de climatologie et de sciences de l’environnement à l’Université catholique de Louvain, a souligné lui aussi que les changements climatiques «impactent en premier lieu les plus pauvres».

Il est encore temps d’agir

Ancien vice-président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), une institution internationale fondée en 1988 pour évaluer de manière objective les informations scientifiques, techniques et socio-économiques disponibles sur la question du changement climatique, le climatologue belge estime qu’il est encore temps d’agir.

«L’humanité a les moyens de limiter le réchauffement de la planète en promouvant un développement plus durable. Il faut stimuler le courage des décideurs, afin qu’ils prennent des mesures urgentes. On voit partout le recul des glaciers. Le niveau des mers est déjà monté de 20 cm, et il pourrait monter d’un mètre à la fin du siècle si on continue sans rien changer. Rien que pour le Delta du Nil, en Egypte, 10 millions de personnes seraient déplacées…»

Pendant 800’000 ans, le cycle du carbone était équilibré, mais depuis l’ère industrielle, avec l’utilisation intensive des énergies fossiles et la déforestation, on émet deux fois plus de CO2 que la nature ne peut en absorber. «Si on ne fait rien, d’ici à la fin du siècle, la température aura augmenté de 5 à 6 degrés par rapport au niveau préindustriel». Le scientifique belge affirme sans pathos qu’il faut d’urgence prendre des mesures pour rétablir l’équilibre, notamment en visant une plus grande efficacité énergétique et en recourant aux énergies renouvelables. (cath.ch-apic/be)

 

 

Jacques Berset

Portail catholique suisse

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