APIC-Dossier
d’action contre la prostitution enfantine
L’exploitation sexuelle
des enfants est un crime
Jacques Berset, Agence APIC
Rires gras autour d’une table de bistrot. Des «contemporains», pas toujours
d’âge mûr, racontent leur expédition dans les bordels de Patpong ou de Mombasa. Qui n’a pas, une fois ou l’autre, assisté à de telles fanfaronnades
«bien innocentes» ? Aujourd’hui, les séducteurs d’opérette se font discrets, sida oblige: le ministère de la santé thaï avance un chiffre de 200
à 300’000 séropositifs. Mais les «consommateurs» ne sont pas moins nombreux. Ont-ils pris conscience que dans les bordels de Bangkok ou de Manille, les partenaires de leurs aventures sexuelles ne sont souvent que des
enfants mineurs, kidnappés, réduits en esclavage, pris dans les filets de
la misère ou de réseaux de proxénètes violents et sans scrupules ?
Aujourd’hui, en Suisse, des gens sont décidés à montrer que l’exploitation sexuelle des enfants est un crime. C’est sur ce thème que la Campagne
suisse contre la prostitution enfantine lance du 24 au 30 avril prochain
une semaine d’action et de sensibilisation dans plusieurs villes. Les «touristes du sexe» ignorent-ils vraiment qu’exploiter sexuellement un enfant
est un acte criminel, qui relève du code pénal ? Que les enfants qui subissent de tels actes, «même s’ils sont vivants, meurent du dedans», parce
qu’ils sont atteints au plus profond de leur humanité ? Pourquoi certains
touristes des pays riches se permettent-ils dans les pays pauvres ce qu’ils
n’oseraient jamais faire chez eux ?
Malgré la volonté de la Fédération suisse des agences de voyages de défendre un tourisme «irréprochable sur le plan éthique» – après l’enquête de
l’Hebdo, suscitée par le Comité International pour la Dignité de l’Enfant
(CIDE), la Fédération a expulsé de ses rangs l’agence de voyage Partner
Travel à Regensdorf -, il y a encore certains voyagistes suisses «spécialisés» qui favorisent plus ou moins discrètement le tourisme sexuel et la pédophilie. C’est ce que confirme la Campagne suisse contre la prostitution
enfantine, une initiative soutenue par une trentaine d’organisations, mouvements et oeuvres d’entraide, catholiques, protestantes ou confessionnellement neutres.
Le phénomène de la prostitution enfantine, relève-t-elle, prend des proportions dramatiques dans d’autres pays d’Asie, en Amérique latine et en
Afrique, car beaucoup de touristes du sexe cherchent des victimes toujours
plus jeunes dans l’espoir d’être moins exposés au sida. Avec la participation d’intervenantes du tiers monde et de la Suisse, les initiateurs ont
l’intention de dévoiler la face cachée de la prostitution enfantine et de
mettre en évidence les rapports entre cette pratique dans les pays en développement et la violence sexuelle exercée contre les enfants chez nous également. La campagne débutera à l’aéroport de Zurich-Kloten par la présentation de six petites pièces de théâtre sur le thème de l’exploitation sexuelle des enfants. Les oratrices invitées exposeront, dans les villes de
Zurich, Berne, Lucerne, Bâle, Winterthur, Schaffhouse, Lausanne et Genève,
les diverses facettes de cette «nouvelle forme d’esclavage».
Les armes du CIDE
Au 24 de l’Avenue de Florimont, à Lausanne, dans une petite pièce, s’entassent les dossiers et les projets d’enquête : trafic d’organes prélevés
sur les enfants en Amérique du Sud, enquête sur les réseaux de prostitution
enfantine par le biais du Minitel rose (en France voisine, on a découvert
que des parents échangeaient par ce biais leurs enfants pour des «parties»), recrutement d’enfants par les bandes armées au Mozambique, etc…
Le CIDE, le Comité International pour la Dignité de l’Enfant fondé l’an
dernier, est à l’étroit dans ses locaux et sollicite l’aide financière du
public pour mener des enquêtes indépendantes et bien étayées. C’est que
dans de nombreux pays, les organisations non gouvernementales agissant sur
place sont plus ou moins tenues à la discrétion, sinon elles risquent l’expulsion.
Journaliste à la RTSR durant 23 ans, Georges Glatz, le tout nouveau délégué à la prévention des mauvais traitements envers les enfants pour le
canton de Vaud, est le fondateur du CIDE et son président. Des souffrances
infligées aux enfants, il en a vues tellement que c’en est devenu pour lui
insupportable. Il lui fallait agir plus concrètement que par la parole et
l’image. Pour se faire connaître, rien de mieux qu’un coup d’éclat médiatique. Il lui a été fourni en février dernier par l’enquête de Pascal-Arthur
Gonet, dans l’Hebdo, et la plainte pénale déposée contre Bob W. Fischer,
responsable de l’agence de voyage Partner Travel. Le CIDE a une autre agence du même type dans le collimateur, mais en France cette fois-ci.
Battage médiatique et poursuites pénales
Cette affaire, dont la presse a abondamment parlé, prouve une chose, relève Georges Glatz, c’est que nous devons faire aussi le ménage chez nous.
«Les autorités thaïlandaises ont vu dans l’action du CIDE un signe d’encouragement, car elles ont pu se dire que finalement, ce ne sont pas toujours
les mêmes qui sont montrés du doigt; en menant le combat chez nous, dans
les pays de provenance des touristes du sexe, les autorités des pays touchés par la prostitution enfantine sont encouragées à prendre des mesures».
Pour l’ancien journaliste, il faut combiner actions médiatiques et poursuites judiciaires dans notre pays contre les «consommateurs» d’enfants
dans le tiers monde. «En Suisse, la loi permet de poursuivre ces personnes
à leur retour, mais encore faut-il apporter des preuves… Notre idée est
qu’on pourrait le faire sur la base de témoignages de police, car il y a
des touristes suisses ou européens qui se font prendre là-bas». Le CIDE
dispose, sur des pédophiles qui ont été pris puis libérés, d’informations
fournies par des associations humanitaires, notamment aux Philippines.
L’organisation lausannoise ne veut pas jouer le rôle dévolu à la police,
«mais d’abord protéger à tout prix les droits de l’enfant».
En septembre 1987 déjà, INTERPOL, lors d’une réunion européenne à SaintCloud consacrée à l’exploitation de la prostitution et de la pornographie,
il a été convenu que la police devait placer les questions de pornographie
utilisant des enfants sur sa liste de priorité et suivre de près le développement du «tourisme du sexe». Pour le CIDE, INTERPOL est l’une des pistes à suivre en matière de coopération internationale contre le fléau de la
prostitution enfantine.
On ne fait que commencer à découvrir l’ampleur du fléau
Si l’on est resté si longtemps indifférent à ce fléau, regrette le président du CIDE, c’est qu’on ne fait que commencer à découvrir l’ampleur du
phénomène, dans le sillage de l’Année Internationale de l’Enfant et de la
Convention internationale de l’ONU sur les droits de l’enfant. Et la coordination internationale n’est pas ce qu’elle devrait être, surtout que ce
genre de criminalité est organisée en réseaux supranationaux.
Ce marché – plus connu en Allemagne ou en Hollande – est extrêmement juteux. La prostitution enfantine (on a découvert même un marché spécialisé
de jeunes vierges dans une villa près de Rome!), par rapport au marché de
la prostitution «normale», occupe un marché plus restreint et très fermé,
mais son chiffre d’affaires est très élevé. «Un amateur d’enfant est prêt à
payer très cher», note Georges Glatz, et une simple cassette vidéo pornographique avec des enfants comme «acteurs» va se vendre au bas mot un millier de francs.
Aujourd’hui, un certain nombre de reportages ont attiré l’attention sur
les souffrances et la misère morale et matérielle qu’engendre la prostitution forcée et la traite des enfants. Ainsi, grâce au travail des médias,
il est désormais difficile de continuer à prétendre que ce «métier» – prétendûment le plus vieux du monde – est «inoffensif», voire «utile» parce
qu’il procure des moyens de survie à des familles pauvres.
Plus insoutenable encore de lire dans le guide pour homosexuels «Spartacus» – remis dans la documentation de voyage de ses clients par une agence
de voyage comme «Partner Travel» – que les conditions en Thaïlande sont
«quasiment paradisiaques», parce que «les hommes âgés trouvent l’accomplissement de leurs désirs sexuels même quand ils se tournent vers un partenaire beaucoup plus jeune». «Avant, on ne percevait pas ce que signifiait
vraiment être forcé à se prostituer pour survivre, conclut Georges Glatz,
et l’image dorée du commerce du sexe – «c’est dans les moeurs», «ils n’y
voient pas de mal», «on les aide à s’en sortir» – est en train de s’effriter, quand on en découvre toute l’horreur. Grâce à l’éducation et à l’information, on va vers plus de respect… l’image de l’enfant a changé, il a
désormais des droits». JB
Encadré
Des revendications concrètes
La Campagne suisse expose un certain nombre de revendications concrètes
comme la ratification immédiate par la Suisse de la Convention de l’ONU sur
les droits de l’enfant, avec une adaptation correspondante de la législation suisse; une politique étrangère, financière et économique, équitable,
ainsi que des moyens supplémentaires pour la coopération au développement;
un travail de sensibilisation auprès de l’opinion publique; un soutien thérapeutique pour les victimes de violences sexuelles; l’information des touristes et des sanctions contre les agences de voyage qui encouragent la
prostitution au travers de leurs brochures. Notons que Caritas Suisse,
l’Action de Carême, Pain pour le Prochain, l’Entraide protestante EPER,
Helvetas, l’Armée du Salut, Swissaid, l’Oeuvre Suisse d’Entraide Ouvrière
OSEO, Terre des Hommes, la DDA, entre autres, soutiennent activement cette
campagne, qui a déjà été lancée dans d’autres pays. JB
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