«Dans le projet divin, il y a une place pour le rattrapage», confie L. Elkaïm

«Dans le projet divin, il y a une place pour le rattrapage. Dieu se montre patient avec les pécheurs pour les induire à la techouva (retour), il est miséricordieux», confie Lionel Yehochoua Elkaïm, rabbin de la Communauté Israélite de Lausanne et du canton de Vaud (CILV). Il dessert également la Communauté Israélite de Fribourg.

«La valeur de la miséricorde dépasse les frontières de l’Eglise, écrit le pape François dans la ‘bulle d’indiction’ du Jubilé de la Miséricorde, elle est le lien avec le judaïsme et l’islam qui la considèrent comme un des attributs les plus significatifs de Dieu».

Le judaïsme connaît en effet lui aussi la miséricorde, qui est un attribut de Dieu, comme  le démontre le rabbin Lionel Elkaïm.

La miséricorde dépasse tout autre concept

Ce dernier reçoit cath.ch à l’Avenue Georgette 3, dans les locaux du Centre Communautaire de la CILV, à deux pas de la synagogue de Lausanne située en haut de l’avenue de la Gare, à l’angle des avenues Juste-Olivier et Florimont.

Tenant dans ses mains la Torah ou Pentateuque, les cinq livres que Moïse, selon la tradition, a écrits au mont Sinaï sous la dictée de Dieu, le rabbin confirme que dans le judaïsme, la miséricorde dépasse tout autre concept.

Dieu est patient et lent à la colère

Au début, dans la Bible hébraïque, au premier chapitre de la Genèse, pour Dieu, on utilise le mot Elohim: c’est le Dieu de la rigueur, de la justice, qui crée des lois qu’aucun être ne peut contourner et qui marquent le fonctionnement du monde. Au 2e chapitre, on a l’Eternel,  l’Eternel Dieu. «Ce n’est pas un autre Dieu, mais le croyant l’aperçoit sous un autre angle!»

Au départ, relève le rabbin Elkaïm, Dieu voulait créer un monde qui puisse mériter son existence, un monde qui soit capable de le servir, sans qu’il y ait de la miséricorde, uniquement de la justice. «Ce que Dieu voulait au départ, il le veut toujours, mais il voit que l’homme n’a pas la force, qu’il doit grandir pour y arriver. Quand Dieu voit que le monde ne peut pas assumer tout de suite cette exigence, il a associé à la justice l’attribut de la miséricorde».

Il faut que la justice elle-même soit déjà mêlée de bonté

En hébreu, la notion biblique de «miséricorde» se traduit par le terme «RaHaMim», fait sur la racine «ReHeM», qui signifie «utérus»,  »matrice». C’est l’organe qui donne la vie. Or le don de la vie dans la tradition juive est l’acte même de «Hessed» (bonté, générosité). Il y a donc dans la racine de «RaHaMim» une idée de bonté.

A la fin de sa première lecture talmudique, le philosophe français d’origine lituanienne Emmanuel Levinas (1906-1995) définit ainsi cette notion de «RaHaMim»: «La justice stricte, même flanquée de bonté gratuite et d’humilité, ne suffit pas à être un juif. Il faut que la justice elle-même soit déjà mêlée de bonté – et c’est ce mélange que désigne le mot RaHaMim que nous avons mal traduit par pitié. Il s’agit de cette forme spéciale de pitié qui va vers celui qui subit les rigueurs de la loi». (Cf. Quatre Lectures Talmudiques. Emmanuel Levinas commente ici des textes sur le pardon, la révélation, la conquête d’un pays et le rapport entre la justice et la moralité privée). «RaHaMim», c’est donc savoir «connaître la pitié et être capable d’actes gratuits» au moment du jugement.

L’Homme est souvent paresseux: il a besoin que Dieu soit miséricordieux

Ainsi le Créateur, en créant une distance entre Lui et l’Homme, a voulu cette miséricorde. Il  permet ainsi à la créature dotée du libre-arbitre de prendre le temps de tendre vers la perfection. L’Homme est souvent paresseux: il a besoin que Dieu soit miséricordieux et lent à la colère. C’est l’idée de la miséricorde: «créer un espace dans lequel l’Homme lui-même doit pouvoir grandir, rencontrer Dieu et le servir».

Comme il est dit dans les Proverbes (Proverbes, 24, 16), «Sept fois le juste trébuche et se relève». En effet, souligne le rabbin, «s’il est juste, pourquoi il tombe ? Parce que c’est un être humain, mais il se relève avec la force de Dieu, parce que Dieu est patient et ne l’abandonne pas. Si Dieu n’était qu’un Dieu de justice, l’Homme tombé ne pourrait pas se relever!»

Dans ce sens, Dieu fait confiance à l’Homme, qui cherche à être en harmonie avec la mission que Dieu lui donne. «Il n’y a pas de compromis, pour Dieu, mais dans sa compassion, Il sait que l’Homme est faible et qu’il a besoin de Sa patience pour l’aider à se relever quand il tombe. L’attribut divin de Miséricordieux ne supplante pas la qualité initiale de ce Dieu de Justice; il l’accompagne. L’Homme a donc toujours l’occasion de se relever, et sa chute n’est pas définitive, tant qu’il place son entière confiance dans les mains du Créateur et se dédie au devoir constant de tendre à gagner dignement son existence!»


 

Lionel Elkaïm, 56 ans, marié et père de trois enfants, a été engagé à Lausanne comme assistant du rabbin en 2007, puis après des études à Jérusalem pour obtenir le diplôme rabbinique, il est devenu le rabbin de Lausanne en 2010. A Fribourg, au sein de la Communauté israélite, il mène les offices de Shabbat à la synagogue depuis de nombreuses années.

Né en Algérie dans un milieu séfarade, il n’avait que quelques mois lorsque ses parents durent quitter leur pays natal pour s’installer à Nice. S’il a passé son bac français à l’Institut Talmudique de Montreux, il enseignait la bible et le judaïsme dans l’école juive de Lausanne quand il a été appelé à remplacer le rabbin de Lausanne. Il a dû alors compléter sa formation à Jérusalem.

La CILV compte quelque 700 membres, tant ashkénazes (juifs de originaires d’Europe occidentale, centrale et orientale) que séfarades (juifs habitant à l’origine la Péninsule ibérique, puis expulsés d’Espagne et dispersés en Afrique du Nord et au Levant). Lui-même d’origine séfarade, Lionel Elkaïm défend une vision unitaire tout en observant les exigences de la tradition orthodoxe. «A Lausanne, toutes les tendances du judaïsme sont les bienvenues», assure-t-il, «et nous couvrons un large spectre!»

Membre du comité de l’Arzillier, la Maison du dialogue à Lausanne, qui œuvre en faveur du dialogue interreligieux, Lionel Elkaïm plaide pour une ouverture à l’autre, mais impérativement assortie de «l’affirmation de sa différence». Cette association a pour but de construire sans confusions de doctrines et sans pressions prosélytes des ponts de convivialité entre fidèles de différentes Eglises, religions et spiritualités, entre croyants et incroyants. (cath.ch-apic/be)

Jacques Berset

Portail catholique suisse

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