Les chrétiens égyptiens sont dans le collimateur des islamistes, dénonce l'évêque d'Assiout

Les chrétiens des bords du Nil sont toujours soumis à de graves discriminations, malgré l’engagement décidé du président Abdel-Fattah Al-Sissi à défendre les citoyens coptes, qui forment  près de 10% de la population. Témoignage de Mgr Kyrillos William, évêque copte-catholique d’Assiout, en Haute-Egypte.

Le président Al-Sissi est apprécié de la population copte (*), mais il ne peut pas tout contrôler, confie à cath.ch le prélat égyptien de passage en Suisse à l’invitation de l’œuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED), basée à Lucerne (**). «Il y a de la corruption dans tous les ministères… on découvre tous les jours des scandales. Le président Al-Sissi, qui est très loyal, est entouré d’hommes de l’ancien régime: il doit souvent nager à contre-courant!»

Le président Abdel-Fattah Al-Sissi a à cœur l’unité du peuple égyptien

L’évêque d’Assiout estime que le président égyptien a démontré une attitude positive en faveur de tous les Egyptiens: «L’unité du peuple égyptien lui tient à cœur. Il affirme haut et fort que tous sont égaux. Les chrétiens voient un grand changement. Le président n’a pas peur d’être critiqué pour cette raison par les intégristes musulmans».

Le président Abdel-Fattah Al-Sissi a ainsi reçu palais d’Ittihadiya, le 28 juillet dernier, le pape Tawadros II, patriarche de l’Eglise orthodoxe, pour lui apporter son soutien après les graves incidents sectaires, répétant que «chrétiens et musulmans sont égaux face à la loi conformément à la Constitution».

Violences sectaires dans la région de Minya

Le pape Tawadros II a mis en garde contre l’exploitation des tragiques événements confessionnels par ceux qui cherchent «la destruction de notre pays». Des déclarations qui intervenaient à une semaine du meurtre d’un copte par des assaillants musulmans au cours d’une rixe dans le gouvernorat de Minya, en Haute-Egypte.

Le président a aussi salué le rôle joué, lors des crises confessionnelles, par «la Maison de la famille», une organisation formée d’oulémas d’Al-Azhar et de prêtres de l’Eglise copte. Le grand imam d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayeb, était déjà intervenu par le biais d’une déclaration publique dans laquelle il invitait les habitants de la région de Minya, théâtre de violences sectaires, à choisir le chemin de la raison pour empêcher la propagation de la sédition sectaire.

L’organisation «Initiative égyptienne» a comptabilisé au moins 77 épisodes, plus ou moins graves, de violences sectaires dans la région de Minya depuis janvier 2011, date de la révolution qui a abouti au départ du président Hosni Moubarak.

La vengeance des pro-Morsi

Deux ans de suite à Noël, en effet, le président Al-Sissi est venu saluer le pape Tawadros à la cathédrale Saint-Marc d’Abbasseya, siège primatial de l’Eglise copte orthodoxe. Il a présenté les excuses de l’Egypte aux coptes suite aux destructions et incendies de quelque 80 églises, écoles et institutions sociales chrétiennes. Le 14 août 2013 au matin, «dans une action planifiée dans toute l’Egypte», 86 églises et couvents étaient incendiés à l’aide de cocktails Molotov ou endommagés par les islamistes pro-Morsi, le président membre des Frères musulmans qui avait été destitué par l’armée une dizaine de jours auparavant.

A Assiout, souligne Mgr Kyrillos William, les émeutiers ont incendié une église catholique, une église orthodoxe, deux  églises protestantes et une autre à Abnub, à une quinzaine de km de la ville, ainsi que le siège de la Société biblique. «Presque toutes les églises ont été reconstruites à l’aide de l’armée».

Dès avant le 14 août 2013 – date de la sanglante répression des manifestants pro-Morsi qui occupaient les places du Caire à Al-Nahda et Rabiya Al-Adawiya -, les violences contre les chrétiens coptes étaient monnaie courante.

L’armée égyptienne a financé la restauration des églises

«Sur ordre du président, l’armée égyptienne s’est occupée en partie de la restauration des églises incendiées par les islamistes. Un autre geste qui a beaucoup touché les chrétiens: il a ordonné que l’Etat finance ‘l’Eglise des Martyrs’ dans le village d’El-Awar, dans le district de Samalout, d’où provenaient une partie des vingt coptes décapités par Daech en Libye en février 2015. Il a décrété 7 jours de deuil national et aussitôt fait bombarder les positions des terroristes en Libye». Après l’annonce du crime, le président Al-Sissi s’était immédiatement rendu au Patriarcat copte-orthodoxe pour présenter ses condoléances.

L’évêque d’Assiout relève aussi que le président Al-Sissi déploie des efforts énormes pour faire face à la crise économique et attirer les investisseurs étrangers. «On voit par exemple des changements en ce qui concerne l’électricité, alors qu’auparavant les coupures étaient monnaie courante. Il a fait appel à des entreprises étrangères et l’approvisionnement est désormais garanti… L’avenir paraît prometteur en ce qui concerne l’énergie: le géant italien de l’énergie ENI a annoncé la découverte d’un immense gisement offshore de gaz en Méditerranée, dans les eaux égyptiennes».

La discrimination des chrétiens est ancrée dans les mentalités

Malgré ces éléments positifs, Mgr Kyrillos William déplore que la discrimination des chrétiens reste ancrée dans les mentalités en Egypte. «Cela a commencé sous le régime de Nasser, qui avait adopté un ton nationaliste arabe, alors qu’avant tous se sentaient citoyens et vivaient en paix: chrétiens, musulmans, juifs».

Ces derniers sont partis suite à la fondation d’Israël. L’émigration des chrétiens – des familles riches, surtout melkites et arméniennes – a pris de l’ampleur avec la nationalisation de leurs biens. «Nasser, poursuit Mgr Kyrillos, s’est attaqué à la propriété privée, il n’y avait plus d’égalité entre les Egyptiens. Autrefois, la plupart des directeurs de banque étaient des chrétiens. Ils avaient des postes à responsabilité. La discrimination des chrétiens s’est aggravée sous Sadate, et rien n’a changé sous Moubarak. Sous le régime des Frères Musulmans, c’était le cauchemar…  Ils voulaient de plus rester 500 ans au pouvoir, c’est un miracle qu’ils soient partis!»

Le président Al-Sissi sévère avec Al-Azhar

«Le président Al-Sissi est sévère avec Al-Azhar, car si ses responsables tiennent en public un discours ouvert, rien dans les textes utilisés dans cette prestigieuse institution sunnite ne correspond à cette ouverture… Il y a encore là beaucoup d’intégristes!» L’évêque copte-catholique d’Assiout  déplore également que le Ministère de l’éducation n’ait pas non plus nettoyé les manuels d’enseignement dans les écoles publiques de leurs biais anti-chrétiens.

La réislamisation de l’Education nationale s’est accentuée vers la fin des années 1980, notamment avec le retour d’enseignants imprégnés de l’idéal wahhabite saoudien après un passage dans les pays du Golfe.

«Assiout compte 30% de chrétiens, et on en compte la même proportion parmi les quelque 100’000 étudiants à l’Université de la ville, mais dans les Facultés, il n’y a plus de doyens d’origine chrétienne. On essaye toujours d’écarter les chrétiens des postes à responsabilité, alors ils quittent le pays!», déplore-t-il.

Projet de loi sur la construction et la rénovation des églises

La construction des églises, une revendication des communautés chrétiennes en Egypte, se heurte toujours aux règles en vigueur depuis l’époque ottomane: certaines formes de discrimination sont toujours inscrites dans la loi, comme le décret Hamayouni de 1856 qui impose que toute construction de lieux de culte pour les non-musulmans soit soumise à l’autorisation du chef de l’Etat.

Cette loi a été complétée en 1934 par un décret du vice-ministre de l’Intérieur  Al-Ezabi Pacha, qui posait dix conditions pour la construction d’églises. «Ces conditions étaient si restrictives qu’elles rendaient de fait impossible la construction d’églises… Finalement, Moubarak avait délégué aux gouverneurs provinciaux le pouvoir d’octroyer des permis pour restaurer ou agrandir les églises. Il y avait encore cependant de nombreux obstacles. Mais cela dépend des endroits: depuis 26 que je suis évêque à Assiout, j’ai pu construire trois nouvelles églises et en restaurer une vingtaine. Des fois il y a des problèmes, des procès, mais aussi des dessous-de-table. Le cardinal Naguib disait: ‘nous, les coptes, nous devons acheter nos droits!'»

Un nid de Frères Musulmans

Au niveau de l’administration, de la police, Mgr Kyrillos William remarque que l’on a tendance à défendre les musulmans, même s’ils sont dans leur tort. «A Assiout, on a de la chance, car on a toujours eu de bonnes relations avec les préfets de police, mais ce n’est pas le cas partout…» Les députés au Parlement égyptien devraient discuter dans les prochains jours d’un nouveau projet de loi sur la construction et la rénovation des églises. L’évêque espère qu’elle donnera enfin satisfaction aux chrétiens d’Egypte.

Assiout fut un temps le nid des Frères Musulmans, avant qu’ils n’en soient chassés par le gouverneur de l’époque et ne se replient sur Minya, où la situation est bien plus tendue.

Les salafistes sont encore plus sectaires que les Frères Musulmans

A présent que les Frères Musulmans ont été mis hors la loi, ce sont les salafistes qui créent des soucis aux chrétiens. «Ils sont encore pire: ils prêchent une vision très littérale du Coran et de la tradition, sans rien contextualiser. Ils veulent imposer la charia, la loi islamique. Ils refusent même de saluer les chrétiens, alors qu’ils ont mis – parce que la loi les y oblige –   des chrétiens sur les listes du parti salafiste Al-Nour. Ce parti ne les accepte pas, et après les élections, ils les ont évincés».

Les salafistes ne trouvent plus de chrétiens sur leurs listes, et s’il n’y en a pas, ils ne pourront pas se présenter aux prochaines élections, car la Constitution de 2014 a réintroduit dans son article 74 l’interdiction de former des partis politiques sur une base religieuse.

Dans la Constitution de 2014, l’islam reste la religion d’Etat

L’article 2 de la Constitution égyptienne, voulu par Sadate, est par contre resté dans la Constitution de 2014. Il stipule que l’islam est la religion de l’Etat, l’arabe sa langue officielle et les principes de la charia islamique constituent la source principale de la législation. «Cet article est toujours en vigueur!»

Bien que le cheikh Yasser al-Burhami, l’un des responsables du parti Al-Nour, émanation de l’Appel salafiste, qui prône un retour à l’islam des origines, n’ait de cesse d’insulter les chrétiens sur les ondes de la télévision salafiste, la justice ne lui fait aucun problème. «Par contre – c’est là que l’on voit le ‘double standard’ toujours appliqué aux chrétiens par les autorités judiciaires ! – ceux-ci se voient appliquer la loi sur le blasphème dans toute sa rigueur, tout comme les penseurs et les écrivains musulmans laïcs. La loi sur le mépris des religions adoptée en 1982, dite loi sur blasphème, encore en vigueur, est «très élastique», déplore l’évêque copte-catholique d’Assiout, et il est plutôt rare que les islamistes soient arrêtés et poursuivis pour diffamation du christianisme. JB


Condamnations pour «mépris de l’islam»

Dans l’Egypte du président Abdel Fattah al-Sissi, les condamnations pour «mépris de l’islam», en vertu de l’article 98 du code pénal égyptien qui incrimine les atteintes à la religion, se multiplient depuis quelques temps. En mars dernier,  trois adolescents coptes avaient été condamnés par le tribunal correctionnel de Minya, en Moyenne-Egypte, à cinq ans de prison en vertu de l’article 98 du code pénal égyptien qui incrimine les atteintes à la religion. Ils ont été accusés du crime d'»outrage à l’islam» pour avoir parodié, dans une vidéo, une scène de prière musulmane, en voulant se moquer des terroristes de  Daech, le soi-disant «Etat islamique».

Cible depuis longtemps des islamistes salafistes et des Frères Musulmans, la jeune écrivaine égyptienne Fatma Naout n’a pas été épargnée par la Cour correctionnelle du Caire. Cette dernière a confirmé la condamnation de l’intellectuelle libérale, infligée lors d’un premier jugement, à trois ans de prison ferme pour «mépris de l’islam». Fatma Naout avait dénoncé sur sa page Facebook la cruauté représentée par l’égorgement en public d’animaux lors de la fête du sacrifice, l’Aïd al-Adha, qualifiant cette façon de faire de «vraie boucherie».

Un islam dévoyé

L’an dernier, un tribunal correctionnel du Caire avait condamné par contumace le chercheur et présentateur de télévision Islam el-Béheiry à de la prison ferme. Cet islamologue rénovateur purge actuellement une peine d’une année de prison. Il appelait à un renouveau de l’islam qui, selon lui, a été dévoyé par les exégèses des premiers oulémas. Ces interprétations de l’islam, avait-il estimé, ont posé les bases de l’intolérance religieuse servant de lit à l’extrémisme du groupe «Etat islamique». JB


Mgr Kyrillos William

Mgr Kyrillos William, né en 1946 à Assiout, en Haute-Egypte, est entré au petit séminaire à l’âge de 9 ans. Il suit des études de philosophie au séminaire de Maadi, au Caire. Entre 1965 et 1969, il étudie la théologie à l’Université pontificale Urbaniana à Rome. De retour en Egypte, il doit faire son service militaire, qui dure de novembre 1969 à avril 1974, en raison de la Guerre des Six Jours. Le 10 juin 1974, il est ordonné prêtre et enseigne au séminaire. Entre 1978 et 1981,  il suit des études bibliques auprès du Pontificio Istituto Biblico de Rome, puis retourne au séminaire de Maadi, où il devient recteur. Le 16 mai 1990, il est nommé évêque d’Assiout. En février 2012, il est administrateur patriarcal d’Alexandrie des coptes catholiques en raison de la maladie du cardinal Antonios Naguib, alors patriarche d’Alexandrie, auquel a succédé en 2013 Mgr Ibrahim Isaac Sidrak, actuel primat de l’Eglise copte catholique. (cath.ch-apic/be)

(*) Malgré l’arrivée en Egypte des conquérants arabo-musulmans au VIIe siècle, les chrétiens coptes furent certainement majoritaires dans le pays jusqu’au XIVe siècle.

(**) AED soutient les projets pastoraux de l’Eglise copte-catholique, qui compte quelque 200’000 fidèles, et la formation de ses prêtres, pour une somme annuelle d’environ 700’000 francs suisses.

 

 

Jacques Berset

Portail catholique suisse

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