Cinq ans d'épiscopat pour Mgr Charles Morerod: portrait partiel

Le 11 décembre 2011, Mgr Charles Morerod était ordonné évêque pour le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, à la cathédrale St-Nicolas. Cinq ans après son accession à l’épiscopat, il continue de désarçonner. Il faut dire qu’il entre difficilement dans les cases trop formatées:  progressiste – conservateur, sympathique – distant, tolérant – sévère.

«Si l’on prend un aspect de la vie d’une personne, quelle qu’elle soit, et qu’on essaye de la décrire complètement à partir de cet aspect-là, cela ne marche pas. L’être humain est toujours un peu plus complexe», avertit l’évêque. Cath.ch prend néanmoins le risque d’un portrait partiel, peut-être partial, en six instantanés.

L’homme de Rome

Au moment de sa nomination, comme évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, le 3 novembre 2011, le dominicain n’est guère connu dans le diocèse. Professeur de théologie à Rome, il est «un homme qu’on voyait déjà, comme d’autres Helvètes, faire carrière dans l’entourage du pape», comme l’écrit Bernard Litzler. Il faut dire aussi qu’après treize mois d’attente depuis le décès de Mgr Bernard Genoud, une impatience grandissante s’exprime dans le diocèse.

«Rien dans cette nomination n’a été banal. Un dominicain, enseignant, parti à Rome depuis une quinzaine d’années. Un homme peu connu dans son canton, mis sur la liste des «épiscopables», puis écarté. Un Bullois, enfant unique d’un couple mixte, qui a mené une brillante carrière académique. Un théologien plus habitué des débats de haut niveau avec les orthodoxes ou les anglicans qu’avec ses futurs diocésains. Un homme de son temps, familier de Facebook», ajoute Bernard Litzler.

Romain, Mgr Morerod le reste assurément. Ancien secrétaire de la Commission théologique internationale, membre de la commission de dialogue avec l’Eglise orthodoxe, de la Congrégation pour l’éducation catholique, il est nommé, en mars 2014, membre du Conseil pontifical pour la culture, puis récemment, en octobre 2016, membre de la congrégation pour le culte divin. D’où d’assez fréquentes escapades romaines. Mais il affirme lui-même ne pas rêver d’une carrière de curie. «Il est plus beau de travailler ici avec les gens, dans un diocèse.»

L’homme qui pense

A son entrée en fonction, Mgr Morerod rappela que Mgr Genoud à qui il succédait fut son professeur de philosophie au collège. «C’est en grande partie grâce à lui que je suis croyant.» Pour le professeur qu’il fut durant une quinzaine d’années, l’intelligence de la foi occupe une place centrale. Il insiste sur le lien intrinsèque entre la vérité, la liberté, la justice et la paix. Dans la lignée de Benoît XVI, il relève que sans vérité sur l’homme, la liberté et l’amour s’avilissent, la justice perd son fondement. Selon lui, ce qui fait la force de l’Eglise, c’est sa différence. Pour elle, le danger serait plutôt de s’immerger dans toutes les requêtes de la culture contemporaine. «Jésus n’était pas toujours gentil. Et il n’avait pas tort.»

Lors de la première conférence qu’il donne à Fribourg, après sa nomination, Charles Morerod parle de dialogue œcuménique et interreligieux. Un de ses sujets de prédilection. L’élan de l’œcuménisme est irréversible souligne-t-il. Mais pas question d’estomper les différences. Si l’Eglise respecte les valeurs dans toutes les religions, elle ne renonce pas pour autant à sa mission d’annoncer le Christ. Pour lui, aborder toutes les religions dans une attitude relativiste n’est, au fond, pas une authentique attitude de respect.

«Etre chrétien c’est quoi?» s’interroge-t-il dans sa lettre pastorale de Carême 2016. «Etre chrétien, ce n’est pas d’abord être partie d’un groupe plein de défauts. C’est être avec le Christ, partager sa vie dans son Corps qui est l’Eglise, qui se nourrit de l’eucharistie en écoutant l’Evangile.»

L’homme qui rit

Charles Morerod est rigolo, mais conservateur. Telle est l’image souvent véhiculée dans l’opinion publique. Reflet de la simplicité dominicaine, carapace d’un homme sensible, son humour est sans doute un peu des deux. Etre sérieux sans se prendre au sérieux, tel est son leitmotiv. Sa participation à des émissions humoristiques, ses petites mises en scène, en se renversant un saut d’eau glacé sur la tête, pour «l’Ice Bucket Challenge» ou en se coiffant d’un bonnet d’âne, donnent de lui l’image d’un prélat décomplexé, tout à fait à l’écart de la pompe traditionnelle. Il sait préparer la fondue et les röstis, se déplace à vélo électrique, fait du ski, joue aux cartes avec les conseillers d’Etat. Quand il brasse sa bière «Urbi et Ortie», la presse jubile, même si la boisson laisse un goût amer à quelques-uns. Il ouvre largement les portes de son évêché pour la Fête de la musique, la Nuit des musées ou d’autres manifestations culturelles. Il organise un concours artistique pour redécorer sa cour. Au-delà des ‘coups de com’, il pense que l’Eglise doit s’ouvrir au monde extérieur.

L’homme qui pleure

Les affaires de pédophilie qui ont secoué l’Eglise catholique en Suisse romande ont été sans conteste un rude coup pour l’évêque Morerod. «On peut penser à l’action du diable quand des prêtres agissent ainsi contre les plus faibles et contre la vie de l’Eglise», dira-t-il. On l’a vu verser des larmes lors de la présentation du rapport qu’il avait commandé sur les abus commis sur des enfants dans les années 1930-50, à l’Institut Marini, dans la Broye fribourgeoise. Dès son entrée en fonction, il doit gérer ce lourd héritage. La Conférence des évêques suisses avait établi depuis 2002 des directives pour les cas d’abus sexuels, mais le souci de protéger d’abord l’institution s’est prolongé longtemps.

Mgr Morerod admet que c’est en recevant des victimes qu’il a compris la gravité des abus sexuels. «A la rencontre des victimes, j’ai reconnu que la distance n’annule pas la souffrance, même très longtemps après. Cette souffrance est due aux abus commis, mais aussi à leur négation ou au silence de la hiérarchie.»

L’homme qui gère

«Diminuer le poids des structures, faire connaître Dieu hors-les-murs». Tel était le souci de Mgr Morerod un an après son ordination épiscopale. «C’est un danger que je vois pour les évêques de devenir un peu trop des fonctionnaires, répétait-il en 2016. Quand j’en ai parlé au pape François lors de la visite ad limina, il m’a dit: ‘C’est le grand danger pour vous en Suisse’.» La complexité et la diversité de la situation de l’Eglise dans chacun des quatre cantons du diocèse (VD, GE, FR, NE) rend cette tâche ardue, sinon impossible. Après avoir relancé en 2015 l’idée d’un redécoupage du diocèse, déjà été étudiée dans les années 1970, Mgr Morerod y renonce à fin 2016. «L’indécision est trop grande» constate-t-il. L’heure n’est pas à la séparation d’avec Genève.

Elu en 2015, à la tête de la Conférence des évêques suisses, Mgr Morerod se heurte au même défi. Comment améliorer son fonctionnement, sans surcharger ses membres? Comment la doter d’un secrétariat efficace et dynamique? L’évêque de LGF ne se voit pas comme un président français qui décide, mais comme un président de la Confédération qui doit se contenter de présider les séances.

L’homme-pasteur

«Je suis avec vous depuis cinq ans. Et je suis marié avec vous, car je suis bagué comme un oiseau. L’Eglise est mon épouse, et cette épouse c’est vous», a lancé Mgr Morerod lors du pèlerinage de l’année de la Miséricorde à Rome, en octobre 2016. Plus familier des facultés de théologie que de la vie des paroisses, Charles Morerod avoue avoir trouvé dans le ministère épiscopal quelque chose de «beaucoup plus beau que ce que j’aurais pensé».

La liste de ses visites pastorales accomplies en cinq ans, compte 35 unités pastorales ou autres institutions. En 2015, dans ses orientations pastorales, l’évêque relève l’importance de rassembler la communauté. «La communauté chrétienne ne se constitue pas simplement elle-même, en s’organisant sur un modèle social efficace. L’Eglise n’est pas une organisation non gouvernementale… Ce qui est au cœur de la communauté chrétienne, c’est la présence du Christ: sa présence dans la Parole de Dieu et l’Eucharistie.»

Selon lui une communauté ne peut pas vivre sans pardon. «Nous pouvons faire des discours sur la vie chrétienne, mais il faut que nous montrions ce que cela change en nous. Nous ne nous présentons pas comme des modèles. Le modèle c’est le Christ, mais il vrai que si nous ne témoignons pas que nous vivons de l’Évangile, même un peu et imparfaitement, cela pose problème.»

A l’heure de devenir évêque, Charles Morerod  a choisi comme devise épiscopale la sentence de l’apôtre Paul s’adressant aux chrétiens de Philippes:  »Pour moi vivre c’est le Christ». (cath.ch/mp)

Maurice Page

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