Emmaüs par l'Abbé Pierre

De passage à Genève en 1988, l’Abbé Pierre expliquait à l’agence de presse internationale catholique (APIC) le rôle et l’action d’Emmaüs.

Abbé Pierre: Nous avons trois principes. Premièrement, nous refusons toute subvention de subsistance pour nous efforcer de vivre de notre travail de récupération de tout ce qui est gaspillé. Il n’y a que pour les vieillards et les malades que, comme tout le monde, nous acceptons de l’aide. Mais tant qu’on a la santé, nous voulons avoir la dignité de vivre de notre travail.

Ensuite, il y a le partage. Le costaud qui peut abattre beaucoup de travail n’a pas plus que le petit vieux qui ne peut que balayer.

Et troisièmement, nous voulons travailler plus que ce qui nous suffirait, afin que nous – qui étions des humiliés, considérés comme de trop dans la société – nous puissions nous offrir le luxe de donner.

Et la misère aujourd’hui?
La détresse majeure, la plus grande souffrance actuelle – c’est évident, mais on n’ose pas l’avouer – est pour la jeunesse de ne pas avoir de projet. Alors comment veut-on que cette jeunesse ne soit pas dans une espèce de tristesse? Cela aboutit soit, pour les plus doués, à devenir des bêtes fauves, des brutes pour conquérir des places en écrasant ceux qui sont autour d’eux; soit à plonger dans un désespoir qui peut aller jusqu’à la drogue. Ce n’est pas un hasard si la drogue se répand tellement aujourd’hui.

Vous interpellez constamment la classe politique ?
Le problème de tous ceux qui ont du pouvoir, c’est que ce pouvoir les éloigne de la connaissance directe de la situation des autres gens. Quand je parle avec des hommes politiques, je leur dis: «Même si vous êtes le plus intelligent, le plus courageux, le plus généreux des hommes politiques, il vous semblera toujours plus urgent de moderniser l’Opéra que d’améliorer les conditions de vie dans les taudis. Ce n’est pas que vous n’avez pas de coeur, mais votre fonction vous fait un devoir d’aller de temps en temps à l’Opéra; elle ne vous fait jamais un devoir d’aller visiter les taudis. Alors que si c’était votre fille qui, ce soir, devait dormir avec dix personnes dans une pièce, sans hygiène ni commodités, et bien, vous trouveriez une solution tout de suite!»

Un jour après avoir tenu ce discours, un Premier ministre m’a fait demander où il pourrait trouver, incognito, ce qui lui ferait mal. Il ne connaissait la misère que par la statistique. Or on ne pleure pas devant une statistique.

Je pense qu’il faudrait que, de temps en temps, tous les hommes politiques veuillent, comme ce Premier ministre, faire des retraites de misère. (cath.ch/mp)

Maurice Page

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