APIC – Rencontre
Le «fihavanana», à la base d’une théologie de la libération à la malgache
Jacques Berset, Agence APIC
Madagascar cherche depuis un an à se libérer de l’héritage de la longue
dictature de Didier Ratsiraka qui a ruiné le pays. La Grande Ile de l’Océan
indien s’attelle à la construction de sa troisième République. Le pays,
plus vaste que la France mais parmi les plus pauvres de la planète, compte
beaucoup sur les Eglises chrétiennes pour s’en sortir. Avec l’appui du «fihavanana», la culture de base de la société malgache, qui a permis l’émergence d’une version locale de la théologie de la libération.
Il y aura en effet un an le 10 février, après des années de large mobilisation populaire et de gigantesques manifestations pacifiques – réprimées
parfois dans le sang – que l’amiral Didier Ratsiraka, au pouvoir depuis
1975, mordait la poussière. Le héros des «Forces vives» de l’opposition, le
chirurgien Albert Zafy, «l’homme au chapeau de paille», remportait alors
les élections présidentielles avec près de 67 % des voix.
Dans ce vaste mouvement de conscientisation face à un régime «marxiste»
qui au fil des ans avait enfoncé le pays dans la corruption, le marché noir
et la violence, les Eglises chrétiennes de Madagascar réunies dès 1980 dans
le Conseil des Eglises chrétiennes malgaches (FFKM), ont joué un rôle de
premier plan, confie le Père Philippe Ranaivomanana, de passage à Fribourg.
Recteur du grand séminaire interdiocésain d’Antsirabé, la seconde ville de
Madagascar, avec 5 ou 600’000 habitants, le Père Philippe a confiance dans
l’avenir de son pays, car le président Zafy est «un bon chrétien et un homme intègre» et jouit de l’appui des Eglises.
Si Albert Zafy a été amené au pouvoir grâce aux «Forces vives» de l’opposition, il doit également beaucoup au concours du FFKM. Les Eglises chrétiennes – catholique, anglicane, protestante réformée et luthérienne, – ont
de fait aidé les citoyens malgaches à prendre en charge la vie politique.
16 années de régression morale, culturelle et économique
«Ratsiraka a régné durant 16 ans, autant d’années de régression morale,
culturelle, économique… Les hôpitaux, l’enseignement, la moralité publique, tout s’est dégradé!». Et les conséquences morales, souligne le prêtre
d’Antsirabé, sont les plus désastreuses: «Avant, on reconnaissait quand même le droit des autres, il y avait moins de vols, moins de banditisme, davantage de conscience professionnelle. Aujourd’hui, c’est le sauve-qui-peut
individuel. Celui qui arrive au pouvoir essaye d’abord de se remplir les
poches. Il y a pas mal de gens qui ont commis des vols et que l’on laisse
libres au vu et au su de tout le monde».
Pour le Père Philippe Ranaivomanana, pas de doute, c’est la mauvaise
gestion du régime Ratsiraka qui a provoqué ce manque de sécurité qui se manifeste par des vols de boeufs dans les campagnes, des agressions dans la
rue. Les gendarmes et même l’armée ont bien essayé de faire face aux bandes
armées qui pillaient les troupeaux, «mais du temps de Ratsiraka, ces gens
avaient des soutiens haut placés; ils pouvaient être arrêtés, mais étaient
relâchés sur ordre supérieur».
Les gens ont alors commencé à apprendre leurs droits, à dire non aux exactions, à se défendre collectivement contre les vols de boeufs. Les villageois, excédés, ont fini par faire justice eux-mêmes, car l’Etat était soit
absent, soit complice. «A la fin du régime Ratsiraka, il n’y avait plus
rien qui se faisait selon les lois: c’était le règne de l’arbitraire et de
la corruption».
Au début la révolution a fait illusion
Il est vrai, admet le supérieur du grand séminaire d’Antsirabé, qu’au
début, Ratsiraka a fait illusion avec sa charte de la révolution, le «livre
rouge». Tout le monde était alléché par son projet de Constitution et les
gens y croyaient. Certains secteurs de l’Eglise catholique étaient d’ailleurs favorables à Didier Ratsiraka, car son programme avait des éléments
conformes à l’Evangile, comme la justice, la liberté, la dignité de l’homme. En outre, le marxisme malgache n’a pas exercé de persécution religieuse, car l’enracinement de la religion était trop fort. «Mais très rapidement, au début des années 80, la pratique a contredit les beaux discours».
Le FFKM s’est rendu compte que l’on trompait les gens, note le prêtre
malgache. D’année en année les lettres pastorales des évêques se sont
faites plus précises dans la dénonciation de la dégradation sociale. Dans
les églises, on commençait à conscientiser le peuple. La crise a également
aidé les Eglises à devenir plus oecuméniques. L’oecuménisme était d’ailleurs bien enraciné à Madagascar, car le peuple malgache est très tolérant.
La culture de base malgache, le «fihavanana», englobe les notions de tolérance, d’harmonie, de réconciliation, de lien, de solidarité, de vie, de
paix. «Tout ce qui est famille, communauté, entraide sociale est à la base
de notre culture, souligne le Père Philippe, c’est pourquoi nous avons été
attirés au départ par le socialisme». Dans les faits cependant le régime
Ratsiraka est rapidement devenu le contraire de ce qu’aurait dû être un socialisme à la malgache.
L’individualisme néo-libéral qui s’est désormais installé sur la Grande
Ile ne correspond pas à culture de Madagascar. Etant donné que ces dernières années les structures naturelles se sont effondrées, les gens ont
l’espoir que le président Albert Zafy mette un frein à cet individualisme
forcené qui écrase les autres.
Car c’est la famille, qui s’ouvre sur la société en général, qui est en
réalité le noyau de base de la société malgache. C’est sur elle que se fonde la pastorale des diocèses de Madagascar, qui développe les communautés
ecclésiales de base, un peu sur le modèle de l’Amérique latine. «On part
d’abord de la famille, puis du même village, puis on tient compte d’un contexte plus vaste. Partir ensemble, c’est cela le «fihavanana», une sorte de
socialisme malgache qui a pour point de départ de cette solidarité naturelle».
Les communautés ecclésiales de base malgaches s’orientent à partir d’une
théologie de la libération dont la base est le «fihavanana»: relations
d’abord entre les familles, les clans, les villages et au-delà. Le «fihavanana» est non seulement une relation horizontale entre les hommes mais encore une relation verticale avec Dieu. Les communautés ecclésiales de base
intègrent aussi les autres confessions chrétiennes. Elles ne regroupent pas
que des catholiques, on y rencontre aussi des protestants. «Les membres de
la communauté de base prient ensemble, lisent ensemble la Parole de Dieu,
c’est un oecuménisme de base très fort». On n’en reste pas aux mots: on
pense en même temps concrètement au bien et au développement du village.
«Cela débouche sur l’entraide, une pratique de vie. Ce n’est pas d’abord un
discours».
Les gens, explique le Père Philippe, s’organisent au niveau paroissial,
dans les quartiers. «Si on trouve quelque chose qui ne fonctionne pas,
quelque chose par exemple d’aussi trivial que l’absence de WC dans le village, alors il faut y remédier. A partir d’une lecture de l’Evangile, de la
phrase «Je suis venu pour que vous ayez la vie en abondance», on fait une
conscientisation très pratique. On se met à construire des WC ou une pompe
pour amener l’eau». Cette prise en charge collective de la vie de la communauté, souvent avec l’aide d’ONG, est l’un des moteurs du développement de
Madagascar. L’option du diocèse d’Antsirabé, conclut le Père Philippe, est
d’aider les gens à sortir de la pauvreté, et notre slogan, est: «Evangile
et développement». (apic/be)
Encadré
Les communautés ecclésiales de base – qui ont démarré il y a une quinzaine
d’années -, sont l’un des éléments qui ont renforcé le peuple de Madagascar
du temps de la dictature de Ratsiraka. Elles sont actuellement un demi-millier rien que le diocèse d’Antsirabé, qui compte un million d’habitants
(dont la moitié de catholiques) sur une surface de 16’000 km2.
Les Eglises chrétiennes ont été à la base du processus de libération du
peuple malgache, note le Père Philippe Ranaivomanana, «car c’est leur rôle
d’aider les gens à devenir ce à quoi ils sont appelés, à être des hommes
debout, à être libres, à avoir une vie décente». La théologie appliquée à
Antsirabé est dans un certain sens une théologie de la libération, mais
sans grande théorisation. Conformément à la tradition orale, tout passe par
les palabres.
«Notre théologie est tout à fait conforme à l’Evangile, nous n’avons pas
de problèmes avec le Vatican, ni avec les évêques qui sont avec nous, qui
sont notre point de référence». Pas de problème donc à Antsirabé pour développer en fonction des besoins une «pastorale du soja», une «pastorale du
cochon» ou encore une «pastorale des blés»… «Nous partons des réalités
économiques pour nous élever au niveau spirituel». (apic/be)
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