APIC – Interview
Rencontre avec le théologien camerounais
Marc Ntetem, vicaire épiscopal de Douala
Le prochain Synode africain, une chance pour l’inculturation
Jacques Berset, Agence APIC
« L’inculturation, c’est être chrétien à 100%, tout en restant 100% Africain… le christianisme n’est pas lié à une anthropologie particulière;
chaque culture, chaque peuple est capable d’accueillir le Christ: il est là
pour tous! » A la veille du Synode africain, qui s’ouvrira à Rome le 10 avril prochain, premier dimanche après Pâques, le théologien camerounais Marc
Ntetem plaide pour un christianisme couleur d’ébène.
L’aura d’un patron, un début de cheveux blancs qui lui confère un surcroît
de dignité, Marc Ntetem, vicaire épiscopal de l’archevêché de Douala, est
un personnage haut en couleurs qui en impose d’emblée: n’est-il pas d’ailleurs le petit fils d’un ancien grand chef de l’ethnie bakoko qui avait 72
femmes!
Facétieux, Marc Ntetem aime d’ailleurs surprendre son interlocuteur en
lui parlant de « ses » 15 enfants. Des enfants abandonnés ou sans père, adoptés bien sûr, dans le cadre d’une communauté paroissiale qui leur sert de
famille ! Car à Douala aussi, la crise économique fait des ravages et la
grande famille africaine n’est plus toujours là pour assurer un filet
social à ceux qui perdent pied. Comme sa paroisse n’a pas de homes pour ces
enfants, il les a confiés à diverses familles, mais c’est lui, le curé, qui
pourvoit à leur entretien…
Ainsi, ce docteur en théologie dogmatique de l’Université bavaroise de
Wurtzbourg – qui a consacré sa thèse aux rites d’initiation africains traditionnels et aux rites d’initiation chrétiens – est également un homme de
terrain. Curé de la paroisse CITESIC, dans un quartier populaire du port de
Douala, il se frotte aux dures conditions de vie de la population, avant
d’aller donner ses cours au grand séminaire, de superviser des projets de
développement ou d’accompagner au niveau de l’archidiocèse le Mouvement des
intellectuels catholiques, la Légion de Marie, les foyers catholiques, les
chorales ou le Renouveau charismatique.
Enraciner le christianisme dans la réalité africaine
Le Synode va nous permettre de faire avancer les choses dans le domaine
de l’inculturation, confie-t-il à l’agence APIC. Une inculturation qui ne
concerne pas que l’africanisation de la liturgie, mais qui prenne en compte
toute la vie des gens. « C’est très important pour l’Afrique, car sans cet
effort, il n’y a pas d’enracinement du christianisme. L’inculturation est
pour moi la réponse à l’offre que me fait le Christ en tant qu’Africain,
que Camerounais, confronté à un milieu culturel particulier ». Un milieu
imprégné de valeurs communautaires, « une communauté qui n’est pas faite
seulement de vivants, mais également des morts et de ceux qui ne sont pas
encore nés ».
Car pour le théologien noir – ami d’autres apôtres de l’inculturation,
comme son camarade de classe, le Camerounais Jean-Marc Ela, le professeur
zaïrois Benezet Bujo, de l’Université de Fribourg ou l’évêque de Bobo-Dioulasso, Mgr Anselme Titianma Sanon – la pensée occidentale ne peut revendiquer pour elle seule l’universalité. Elle commence d’ailleurs à abandonner
le dualisme âme/corps – une notion que les Africains ne sauraient saisir pour considérer l’homme comme une entité globale. « Le dualisme cartésien a
assez fait de dégâts, on en venait à vouloir sauver des âmes, en oubliant
que les gens ont un corps et qu’ils doivent aussi se nourrir ».
Nos ancêtres les Gaulois…
Des générations de Camerounais ont été catéchisés – jusque dans les années 70 ! – avec un vieux catéchisme originaire d’Allemagne et apporté par
les missionnaires pallotins. Un catéchisme dont le langage était tout à
fait extérieur au mode de pensée africain: « Certes, on a pu faire des
saints ainsi, l’Esprit-Saint aidant; moi-même, j’ai appris le catéchisme
par coeur; l’on réussissait quand on savait répondre par coeur, même si
l’on ne comprenait rien au fond ». A l’école, Marc Ntetem devait aussi apprendre des choses étranges comme « Nos ancêtres les Gaulois… », car les
manuels scolaires étaient les mêmes qu’en France.
Mais dans quelques mois, les catholiques Camerounais devraient enfin
pouvoir disposer d’un nouveau catéchisme adapté à leur réalité. Le cardinal
Christian Wiyghan Tumi, archevêque de Douala et l’un des trois présidents
délégués du Synode africain, a en effet chargé ses quatre vicaires
épiscopaux de former des groupes pour étudier chacun des parties du nouveau
catéchisme de l’Eglise catholique. Il s’agit de l’adapter à la réalité
africaine, car malgré les améliorations déjà apportées en matière de
catéchèse, « on bricole toujours à partir du vieux catéchisme, car on n’a
pas de vrai catéchisme diocésain, encore moins un catéchisme national ».
L’inculturation du christianisme en Afrique est un rude travail
Pour Marc Ntetem, l’inculturation du christianisme en Afrique est un rude travail, qui n’est pas sans danger et qui réclame un grand discernement.
Il faut éviter que l’on dérive vers le paganisme. « Qu’il y ait des craintes
au Vatican, c’est normal: il doit veiller à l’intégrité de la foi, à ce
qu’elle soit transmise sans erreur ».
Mais le théologien africain considère aussi que cette méfiance romaine
vient souvent d’une méconnaissance de la culture et des réalités africaines. « Certes, nous avons besoin d’une instance internationale comme Rome
pour pouvoir exister, et cela a tout autant une dimension politique qu’ecclésiale; nous pouvons ainsi dire que nous ne sommes pas isolés, nous faisons partie d’une grande communauté d’amour et de prière, une grande famille avec le même père ».
Dans ce sens, l’assemblée spéciale du Synode des évêques pour l’Afrique,
sur le thème choisi par Jean Paul II « L’Eglise en Afrique, sa mission évangélisatrice. Vous serez mes témoins », sera une grande chance de faire progresser l’enracinement du christianisme en Afrique. Marc Ntetem voit dans
la culture africaine des valeurs à prendre en compte: les valeurs communautaires, la valeur de la personne humaine, les relations qui font qu’on est
une personne humaine.
Ainsi, au lieu de les regarder avec méfiance, on pourrait prendre en
considération les rites traditionnels africains, par exemple la cérémonie
d’initiation, qui est comme une nouvelle naissance. Il s’agit ensuite de
voir comment les mettre en relation avec les sacrements de l’Eglise catholique comme le baptême, l’eucharistie, la confirmation… « qui sont aussi
des rites d’initiation ». Enrichir le christianisme des valeurs africaines,
de cette riche conception de l’homme et de la communauté, tel pourrait être
l’un des fruits du prochain Synode des évêques pour l’Afrique. (apic/be)
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