L’Egypte face à la menace islamiste

APIC Reportage

Le pouvoir décidé à contre-attaquer

Jacques Berset, Agence APIC

Le Caire, 28février(APIC) Les menaces de mort contre les étrangers – touristes, investisseurs et résidents – proférées début février par les islamistes du Gama’a Al-Islamiya ont semé la panique en Egypte et à l’étranger.

Guerre psychologique et médiatique avant tout, cette entreprise de déstabilisation a des conséquences économiques catastrophiques: l’an dernier, dans

le secteur touristique, la perte directe a dépassé 1,2 milliard de francs

suisses. Le peuple égyptien, profondément pacifique et peu accoutumé à la

violence, rejette pourtant l’extrémisme. Reportage.

Coups de téléphones paniqués ce jour-là quelque part au Caire: «Et si

les terroristes coupaient la route de l’aéroport, comment évacuer les enfants?». Des résidents étrangers – professeurs dans des écoles de langues

ou des collèges de congrégations religieuses – songent à faire leur valise;

les fax des groupuscules terroristes, photocopiés par les ambassades et

distribués à leurs ressortissants, sont décortiqués dans les écoles et les

bureaux des compagnies étrangères…

Sur les sites de Saqqara, de Gizeh, de Louxor ou dans le Vieux Caire, le

touriste, protégé par des policiers en armes qui fouillent les sacs et passent les visiteurs au détecteur de métal à l’entrée des musées, se fait rare. Les vendeurs de souvenirs – rouleaux de papyrus aux motifs pharaoniques, tapis de laine fabriqués par une ribambelle d’enfants rieurs, statues

de sphinx en albâtre ou en granit, reproductions du masque funéraire de

Toutankhamon, pièces d’orfèvrerie – se font de plus en plus insistants: la

nombreuse famille à nourrir, les enfants à envoyer à l’école… Difficile

de résister à cet assaut tout de même bon enfant!

Une peur irrationnelle

Peur somme toute irrationnelle, au regard de la situation réelle, insistent les responsables politiques égyptiens. En général, tout est calme et

sûr pour les étrangers: hôtels et hauts lieux touristiques sont sous haute

surveillance et les forces de police sont de plus en plus aidées dans la

chasse aux poseurs de bombe par une population excédée par les actes de

violence des islamistes.

Certes, les ambassades occidentales, si elles ne découragent pas leurs

ressortissants de venir en Egypte, leur conseillent tout de même d’éviter

d’emprunter bus ou trains pour se rendre dans les gouvernorats de Minya,

Assiut ou Qena, en Haute-Egypte, fiefs des islamistes.

Consensus national contre le terrorisme

«Il y a un consensus national très fort contre le terrorisme», nous confie Mamdouh El-Beltagui, ministre du tourisme, qui nous reçoit avec empressement dans son bureau à Abbasseya. C’est d’ailleurs facile à vérifier dans

la rue, les «barbus» sont plutôt rares. Syndicats, partis politiques de la

majorité et de l’opposition, médias, intellectuels, simples citoyens, «tous

sont contre les extrémistes et condamnent les actions violentes, par définition contre-nature pour ce peuple profondément accueillant et pacifique».

Et pour mieux marteler son propos, le Dr. El-Beltagui brandit des statistiques d’Interpol, qui montrent la position enviable de l’Egypte en matière

de crimes de sang, de viols, d’agressions, de trafic de drogue… Pour le

ministre égyptien du tourisme, les intégristes islamiques n’ont l’appui ni

du peuple ni des bons musulmans dont ils se réclament. L’histoire de l’islam sunnite égyptien le montre et le rôle de l’Université islamique d’AlAzhar, qui joue un rôle mondial, a toujours été de lutter contre le courant

extrémiste dans l’islam.

La filière «afghane»

Grâce au procès qui se tient actuellement devant la Haute Cour militaire

contre les 15 islamistes (dont 6 sont toujours en fuite) qui ont tenté de

tuer le premier ministre Atef Sedki le 25 novembre dernier, on connaît de

mieux en mieux les filières terroristes. «Ce sont des faits établis: ceux

qu’on appelle les «Afghanis» – qu’ils soient Egyptiens ou Libanais – ont

été aidés par les services secrets américains, la CIA, et entraînés pour

lutter contre le communisme en Afghanistan. Ils ont une technique militaire

dont les Egyptiens n’ont pas l’habitude. Ces gens-là ont été arrêtés», précise Mamdouh El-Beltagui.

Des moudjahidines égyptiens ont avoué avoir été entraînés dans des camps

à Peshawar, au Pakistan. Après avoir reçu un «lavage de cerveau» qui les a

rendus fanatiques, ils ont appris le maniement d’armes sophistiquées, comme

des systèmes de bombes télécommandées.

Même si la solidarité familiale, en particulier en Haute-Egypte, fait

que l’on ne «donne» pas le nom d’un membre du clan recherché par la police,

le gouvernement marque depuis quelques mois des points dans sa guerre totale aux terroristes. Ils ont perdu récemment plusieurs de leurs cadres importants au cours d’accrochages avec les forces de sécurité, qui mènent une

«action préventive systématique et très énergique». «Les derniers coups de

filet de la police ont été un succès, et l’opinion publique est très dressée contre eux», tient-il à souligner dans un français parfait.

Et, phénomène politique important, les 13 partis partis politiques légaux de toutes tendances – dont douze de l’opposition – sont unanimes pour

condamner le terrorisme et lutter pour l’éradiquer politiquement aussi,

dans des meetings, des rassemblements de masse. Un dialogue national entre

le Parti National Démocratique (PND) – le parti du président Moubarak, hégémonique sur la scène politique – et l’opposition devrait d’ailleurs débuter en avril prochain. Il s’agit en fait pour le gouvernement de battre le

terrorisme non seulement sur le plan militaire, mais surtout sur le plan

politique – notamment en luttant contre la corruption – et économique, par

des programmes de développement socio-économique et culturel qui battent en

brèche la mobilisation islamiste dans les milieux défavorisés.

L’alarmisme des médias occidentaux: plus de dégâts que le terrorisme

«Je lis tous les jours les journaux étrangers, et j’affirme que certains

médias occidentaux nous ont fait plus de mal que les terroristes», affirme

cet ancien élève des Universités françaises, où il a fait deux thèses de

doctorat. Seize ans de vie à Paris, comme étudiant puis comme ministreconseiller chargé de l’information à l’ambassade d’Egypte à Paris, cela

compte!. D’autant plus amer que ce sont les touristes français – qui occupaient la tête des visiteurs occidentaux – qui ont le plus reculé. Ils sont

désormais au quatrième rang, cédant le premier rang aux Anglais, qui sont

suivis des Allemands et des Italiens.

«Il y a le phénomène du terrorisme en Algérie – qui n’a rien à voir avec

l’Egypte – et surtout le fait qu’avec la chute du communisme, il faille

créer l’image d’un nouvel ennemi: l’islam, les fondamentalistes, les intégristes». Et lui, le francophile, de déplorer que l’Agence France Presse

(AFP) fasse de «l’alarmisme, des répétitions inutiles, du réchauffé», à

propos des attentats contre les touristes et les étrangers.

Et les conséquences économiques sont bien là: «en temps normal, nous

avons annuellement 3,2 millions de touristes; maintenant, nous en avons

perdu près d’un quart, mais en termes de revenu, cela fait dans les 40 % de

diminution, soit 800 millions de dollars de pertes directes. Pour enrayer

cette chute dramatique, Mamdouh El-Beltagui a mis sur pied tout un programme pour les agences de voyages et les journalistes spécialisés dans le tourisme: «C’est la meilleure propagande: amener les gens ici, qu’ils voient

la réalité eux-mêmes et qu’ils tirent leurs propres conclusions, honnêtement». Ces prochains jours, le ministre égyptien du tourisme commencera à

courir les foires touristiques internationales: Berlin, Italie, Genève…

«Car la situation qui nous frappe est injuste».

Encadré

Un courant intégriste minoritaire mais très actif

Le courant intégriste en Egypte s’est structuré dans le mouvement des Frères musulmans, confrérie fondée en 1928 en Egypte par le cheikh Hassan ElBanna, enseignant à Ismaïlia, à l’époque bastion britannique. Ce mouvement

a aussi été influencé par le Pakistanais El-Mawdoudi dans les années 50,

puis par l’Egyptien Sayed Qotb.

Les fondamentalistes des Gamaat Islamiya et de El Djihad représentent le

courant le plus extrémiste de l’islam égyptien. Les Gamaat, apparues sur

les campus universitaires dans les années 70, ont été encouragés un temps

par le président Anouar El Sadate pour faire pièce aux courants nassériens

et marxistes. S’ils prétendent établir la République islamique et imposer

l’application totale de la «charia», la loi islamique, ils visent en réalité la prise de pouvoir par tous les moyens. C’est la mouvance du Djihad qui

est responsable en 1981 de l’assassinat de Sadate, «coupable» d’avoir fait

la paix avec Israël lors des Accords de Camp David en 1978.

Par des attentats contre les chrétiens coptes et les représentants d’un

pouvoir perçu souvent comme corrompu et «coupé des masses» et des soucis de

la rue, les extrémistes cherchent à diviser le pays sur deux plans: musulmans contre chrétiens et peuple contre gouvernement. Les fonds qui financent généreusement ceux que le gouvernement Moubarak qualifie volontiers de

«mercenaires» et de «tueurs à gages» proviennent notamment de milieux sunnites d’Arabie Saoudite et chiites d’Iran. L’Egypte chercherait actuellement à signer des traités d’extradition avec plusieurs pays hébergeant des

terroristes égyptiens, notamment avec le Pakistan.

Les observateurs estiment cependant que le pouvoir, en mettant trop

l’accent sur les infiltrations étrangères, sous-estime les causes endogènes

du terrorisme que sont la corruption omniprésente, l’analphabétisme qui

frappe la moitié de la population, l’absence de perspective d’une jeunesse

nombreuse peuplant les ceintures de misères des métropoles ou les villages

deshérités de la Haute-Egypte. (apic/be)

Encadré

En deux ans, la vague de terrorisme islamique en Egypte a fait officiellement plus de 300 morts, dont une bonne centaine de policiers – et parmi eux

des officiers de haut rang – et trois touristes étrangers. Certaines actions montrent que les groupes extrémistes, disposant parfois de matériel

sophistiqué, sont bien renseignés, entraînés, et déterminés. La preuve:

l’attentat contre un proche du président Moubarak, Safouat El Chérif, ministre de l’information, le 20 avril 1993, la tentative d’assassinat du ministre de l’Intérieur Hassan El-Alfi le 19 août dernier ou encore l’attentat à la voiture piégée le 25 novembre dernier contre le premier ministre

Atef Sedki, qui a causé la mort d’une écolière.

A part la «filière afghane», on évoque aussi des filières soudanaises et

yéménites. Mais d’aucuns en Egypte considèrent qu’il est aussi dans l’intérêt de certains milieux israéliens d’affaiblir le pays arabe les plus important par sa population et par son rôle charnière dans le processus de

stabilisation du Moyen-Orient. Et l’Egypte, avec son tourisme, qui représente une concurrence pour son voisin, et ses 60 millions d’habitants, est

tout de même une puissance économique régionale potentielle. (apic/be)

Les divers reportages que l’agence APIC publiera ces prochains jours sur

l’Egypte et la chrétienté copte sont illustrés par les photos de l’agence

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