Frère Ibrahim à Fribourg: à Alep, j'ai vu le visage du Christ souffrant!

Dans l’enfer d’Alep, j’ai vu le visage du Christ souffrant sur la croix!, lance Frère Ibrahim Alsabagh. Le religieux franciscain, qui vit depuis deux et demi dans l’ancienne capitale économique de la Syrie, témoignait mardi 25 avril 2017 à l’Université de Fribourg des conditions de survie de la population dans cette ville historique dévastée par la guerre.

Dans cette cité en ruines, tour à tour pompier, infirmier, surveillant, enseignant, je ne suis qu’en dernier lieu prêtre, lance le religieux franciscain, invité à Fribourg par l’Echo Magazine et le mouvement catholique Communion et Libération (CL). L’assistance, composée en bonne partie de jeunes et de familles, était si nombreuse qu’il a fallu se déplacer dans une des aulas de l’Université. Et les auditeurs ont été «scotchés» par ce témoignage de la vie quotidienne concrète d’une ville martyrisée par la guerre, où quasiment toutes les infrastructures ont été endommagées ou détruites.

Malgré cet enfer, 1,4 million de personnes sont restées dans la ville, dont 200’000 vivaient dans la partie orientale évacuée par les rebelles en décembre dernier, alors que la métropole du nord de la Syrie abritait quelque 4 millions d’habitants avant le début de la guerre.

«Alep a changé ma vie»

Curé de la paroisse latine St-François d’Assise à Alep, à quelques dizaines de mètres du front (avant que la ville ne soit finalement réunifiée en décembre dernier), Frère Ibrahim Alsabagh a suivi des études de médecine à Damas, puis de théologie au Liban, avant d’entrer dans l’Ordre des frères mineurs pour la Custodie de Terre sainte. Depuis 2014, il occupe la charge de vicaire épiscopal à Alep.

«Je voulais poursuivre des études à Rome, mais mon supérieur m’a envoyé à Alep, en pleine guerre, et cela a changé ma vie», a-t-il lancé d’une voix douce. Ses chroniques sur internet ont donné naissance à un livre, «Juste avant l’aube». (*)

Une grande blessure pour la dignité humaine

«Comment vivre dans les quartiers, alors que tombent les missiles dans la rue ou sur les maisons, alors que des parents mènent leurs enfants à l’école… Pendant des mois, des années, les écoliers et les étudiants ont dû préparer leurs cours à la lumière des bougies. Les familles doivent acheter très cher de l’électricité produites par des générateurs. Pas question de faire fonctionner un frigidaire ou une machine à laver. Pendant 70 jours sans eau, comment peut-on prendre une douche, faire la cuisine ou simplement boire ? Alors les hommes doivent passer 4 ou 5 heures par jour à chercher de l’eau dans les puits creusés en ville. Une eau pas toujours potable, ce qui cause de graves problèmes de santé. Toutes ces restrictions sont une grande blessure pour la dignité humaine !»

«Nous avons vécu tous les jours sous les bombardements, alors quand le 22 décembre dernier un accord entre l’armée et les rebelles de la partie orientale de la ville a été signé, c’était comme un miracle. Depuis cette date, il n’y a plus de bombardements, les rebelles ont été évacués. Mais les conditions de vie sont restées les mêmes: les prix augmentent sans cesse, et pas seulement les médicaments, également la nourriture. Avoir de la viande est un rêve, trouver du fromage est très difficile. Mais le pire est le manque d’assistance sanitaire: de simples maladies, faute de soins, peuvent devenir fatales…»

Plus de 60% des églises endommagées ou détruites

Bien qu’il ne hasarde pas à faire des analyses politiques ou à prendre parti, Frère Ibrahim laisse bien entendre d’où venaient les attaques dans cette partie de la ville, notamment les missiles sophistiqués longs de plusieurs mètres pouvant détruire des immeubles de plusieurs étages: de la partie occupée par les groupes armés de la rébellion.

Le public n’a pas toujours été informé de manière objective par les grands médias occidentaux, peut-on en déduire. Ils ont longtemps donné une image biaisée de la réalité d’Alep, tandis que les missiles tombaient à cadence régulière sur la partie occidentale de la ville, détruisant écoles, hôpitaux, églises et mosquées. Plus de 60% des églises ont été tellement endommagées qu’on ne peut plus y dire la messe.

Avec les leaders musulmans, relever les défis du pardon et de la paix

La majorité de la population d’Alep est musulmane, et elle a subi, elle aussi, les bombardements venant de la partie orientale aux mains des rebelles. Outre les rencontres hebdomadaires entre responsables chrétiens, Frère Ibrahim participe également régulièrement à des discussions avec les chefs musulmans, pour savoir comment, ensemble, relever les défis de la reconstruction, mais surtout du pardon et de la paix. C’est pour faire passer ce message qu’il s’est rendu, après l’accord du 22 décembre, auprès des déplacés d’Alep Est vivant sous les tentes. «C’est de là que nous recevions les missiles qui ont tué nombre de nos enfants, mais c’est Jésus que nous devons servir, montrer notre pardon à ceux qui nous ont fait du mal. Nous avons besoin d’un miracle et de beaucoup de charité pour reconstruire, alors que le pays est profondément divisé par la haine…»

Si les chrétiens étaient 30% il y a quelques décennies à Alep, ils sont désormais moins de 4%, a-t-il répondu à cath.ch. Deux familles sur trois ont quitté la ville, un exode qui n’a pas seulement touché les chrétiens.

«L’argent des pauvres!»

Le frère franciscain s’est demandé ce qu’il pouvait faire pour ce peuple souffrant, lui qui était prêt au martyre. Ayant reçu 15’000 dollars, il dit avoir vaincu la tentation de penser au lendemain et a distribué immédiatement cet argent – «l’argent des pauvres!» – aux plus nécessiteux, faisant confiance à la Providence divine. Et celle-ci ne l’a pas déçu.

«Alors que je n’avais pas beaucoup d’expérience pour faire face à tant de difficultés, j’avais la charité dans le cœur, une charité courageuse. L’instinct spirituel et humain permet de répondre avec créativité aux besoins de chaque personne. C’est ainsi que nous avons lancé plus de 30 projets d’assistance humanitaire. Depuis le 22 décembre, nous avons relevé, avec des collaborateurs, des ingénieurs, le défi de la reconstruction des maisons endommagées, sans attendre l’aide du gouvernement».

Le gouvernement sans argent pour la reconstruction

Après l’évacuation par les rebelles de la partie orientale d’Alep, le Premier ministre syrien s’est rendu dans la ville avec six autres ministres. La délégation gouvernementale a rencontré les leaders chrétiens et musulmans, et ne lui a pas fait de grandes promesses: Daech et les autres groupes armés n’ont pas disparu, et ils peuvent en tout temps endommager ou détruire les canalisations pour l’alimentation de l’eau. De plus, la délégation a fait savoir que le gouvernement avait déjà de la peine à assurer le salaire de ses employés, «alors la reconstruction, pour le moment… «

C’est pourquoi, avec l’aide reçue notamment de l’étranger, Frère Ibrahim et son équipe ont déjà pu organiser la reconstruction de quelque 200 maisons depuis le début janvier. «40 à 50 maisons sont restaurées chaque mois, c’est peu, mais c’est un début». Le religieux rappelle que la population d’Alep est travailleuse: avant le conflit, la ville fournissait le 60% de la production industrielle du pays. «Maintenant, de producteurs, nous sommes devenus uniquement des consommateurs, nous dépendons totalement de l’aide extérieure. Des personnes qui connaissaient la prospérité avant la guerre font maintenant face à la famine».

L’espoir n’est pas absent

Mais l’espoir n’est pas absent: 740 couples ont choisi de se marier et d’avoir des enfants. «Ils ont dit oui à la vie, je suis plein d’espoir. Il n’y plus seulement la mort, désormais, la vie doit avoir le dernier mot! Mais les conditions de vie restent difficiles: il faut les aider pour les couches et le lait pour les bébés, c’est pourquoi nous leur fournissons un paquet alimentaire mensuel de 40 dollars, ainsi que 20 dollars pour payer l’électricité. Nous aidons également 400 enfants musulmans en fournissant également des couches et du lait, ainsi que 200 autres enfants musulmans souffrant de handicaps».

Frère Ibrahim – dont des extraits de son livre ont été lus au Vatican durant la retraite de carême – remercie de tout cœur le pape François, qui a envoyé 100’000 euros pour les pauvres d’Alep, notamment grâce aux dons reçus de la part de la curie romaine. «La somme est arrivée à Alep le 17 mars, dont la moitié a été utilisée rapidement pour les jeunes couples. Le Saint Père a ainsi attiré à nouveau l’attention du monde sur la détresse de la population d’Alep. C’est encore une fois l’intervention de la Providence divine!» (cath.ch/be)

 

(*) Paru d’abord en italien, désormais disponible aux Editions du Cerf (Collection Actualité, mars 2017) sous le titre «Juste avant l’aube – Lettres de guerre et d’espérance du curé d’Alep», ce récit par Frère Ibrahim Alsabagh de la vie quotidienne de quartiers d’Alep soumis au pilonnage des groupes rebelles est désormais également publié en espagnol. Il va être traduit en anglais, en polonais et en arabe.

Jacques Berset

Portail catholique suisse

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