Haïti: Mgr Willy Romélus, évêque de Jérémie de passage à Bruxelles

«Mon peuple peut-il compter sur vous pour obtenir sa seconde indépendance?»

Bruxelles, 17février(APIC) Mgr Willy Romélus, évêque du diocèse de Jérémie en Haïti, est cette année le principal «visiteur du Sud» invité en Belgique à l’occasion du Carême de Partage. Au cours d’une conférence de presse à Bruxelles le 16 février, il a livré aux journalistes un témoignage

sans ambiguïté sur la situation de son pays dont le peuple aspire à «une

seconde indépendance».

«Haïti est la première terre de l’Amérique où les Conquistadors venus

d’Europe ont posé les pieds et planté la croix pour s’approprier cette terre au nom du Christ», rappelle tout d’abord Mgr Romélus. «Mais nous avons

appris que la croix du Christ est victorieuse, et qu’il n’y a pas de Vendredi-Saint sans dimanche de Pâques. Notre Vendredi-Saint dure depuis des

années. Il s’est prolongé le 30 septembre 1991, date du coup d’Etat militaire qui a renversé le président Aristide. Depuis, le peuple cherche à retrouver la démocratie perdue. Ses efforts, jusqúà présent, ont été vain.

Toutefois, nous ne perdons pas espoir. Le peuple haïtien est patient. Il

sait qu’il finira par arriver. En Haïti, les slogans d’autrefois ont refleuri sur les murs: «La liberté ou la mort», clamaient nos ancêtres. Ce

cri a porté Haïti en 1804 à l’Indépendance. Il le portera, nous le croyons,

à une seconde Indépendance.»

D’un colon à l’autre

«Car la première Indépendance n’a guère profité aux Haïtiens. On est

passé des colons français aux colons haïtiens. Depuis 1804, le peuple lutte

pour ses droits, mais il est écrasé. Les paysans qui portent sur leur dos

le poids du pays sont écrasés, avilis. Nous avons connu de nombreuses dictatures. Actuellement, c’est la plus féroce, la plus criminelle, la plus

sanguinaire. Dès les premiers jours, le coup d’Etat a fait coûté la vie à

des milliers de victimes et ce nombre n’a cessé de croître.

En juillet 1993, un Accord a été signé à Washington, ou plus exactement

à Governors Island, pour permettre à la démocratie de reprendre pied en

Haïti. Mais l’Accord a été violé par le général Cédras au pouvoir. Les organisations populaires continuent d’être écrasées. Elles ne peuvent plus se

réunir. Elles butent sur des difficultés de tous genres. Ceux qui ne sont

pas tués sont emprisonnés ou sont obligés de fuir à l’étranger ou de se cacher à l’intérieur du pays.

Dans le pays, il y a une forte résistance: le peuple ne veut pas céder

devant les militaires. On veut lui faire crier «A bas, Aristide !». Mais il

est déterminé à aller de l’avant pour obtenir la liberté. «La communauté

internationale semble vouloir aider Haïti à s’en sortir. Mais dans quelle

mesure s’agit-il d’une prise de position réelle? Aidez-nous donc à convaincre la communauté internationale et les Etats-Unis qu’il faut sortir le

pays du marasme économique et politique, insiste Mgr Romélus.

«Chaque jour, les militaires et les groupes paramilitaires sortent pour

tuer, avilir, violer, voler. Le peuple subit cela tous les jours. Le 22

janvier dernier, un bateau faisait de Port-au-Prince son premier voyage

vers Jérémie. A peine avait-il accosté qu’on y appréhende trois jeunes

gens. Ils sont battus, torturés. L’un d’eux a le tympan perforé. «Avouez

que vous êtes des terroristes et que vous êtes venus livrés des armes à Mgr

Romélus !», réclamaient les militaires.

Aux Cayes, le 5 février, un homme de 42 ans est en train de faire ciré

ses chaussures sur le marché quand soudain des militaires l’arrêtent comme

«inconnu», le battent et le jettent pour cinq jours en prison. Du nord au

sud du pays, c’est pareil: pas de liberté de parole, pas de liberté de circulation. Or, Dans le même temps, l’armée insiste pour qu’on accorde l’amnistie aux auteurs des méfaits d’hier.

Le peuple, néanmoins, ne perd pas courage. Il n’est même pas découragé

par l’embargo décrété sur Haïti. Cela le fait souffrir, bien sûr. Mais il

accepte : car il sait que le véritable embargo vient des militaires et des

putschistes. Il demande donc que les militaires s’en aillent afin qúon lève

l’embargo. Il réclame une police enfin disciplinée et distincte des militaires. D’ailleurs, faut-il une armée en Haïti? interroge Mgr Romélus.

«La base, c’est le peuple!»

Devant les journalistes, l’évêque de Jérémie n’esquive aucune question,

mais préfère se tenir à des réponses laconiques sur les sujets délicats.

Mgr Romélus ne peut pas dire grand-chose d’un plan américain, non encore

rendu public, visant à instaurer en Haïti un gouvernement «de base». Mais

l’évêque insiste: «La base, c’est le peuple. Un gouvernement doit d’abord

tenir compte du peuple. Or, dans sa grande majorité, le peuple réclame Aristide.» Peut-être les militaires ne toléreront-ils le retour d’Aristide

qu’à l’approche des élections, après avoir tout fait pour que celles-ci les

installent cette fois légitimement au pouvoir? «C’est ce que les militaires

voudraient!», confirme l’évêque de Jérémie. Interrogé sur les positions de

la Conférence épiscopale haïtienne, Mgr Romélus ne cache pas les divergences de de vue. «La Conférence épiscopale n’intervient pas directement pour

débloquer le pays», dit-il, mais il juge excessif qu’on reproche à l’épiscopat «un silence complet».

Mgr Romélus n’a guère apprécié l’envoi d’un nonce apostolique à Port-auPrince et comprend que beaucoup y voient, de la part du Vatican, une reconnaissance tacite du gouvernement putschiste haïtien. «Ce n’est pas une approbation, mais c’est tout comme. Je partage à ce sujet le point de vue du

peuple qui très mal vu la nomination d’un nonce à Port-au-Prince, d’autant

plus qu’aucun autre Etat n’a reconnu les militaires putschistes!»

Pour conclure, l’évêque ne cache pas que la marche de Haïti vers la démocratie sera très longue. Il exprime d’ailleurs un jugement peu complaisant sur les partis politiques actuels de son pays : «Ils parlent beaucoup.

Mais peu sont conséquents avec ce qúils disent. Ils sont très changeants.

Ils ne visent que les élections. Aider le peuple à prendre sa situation en

mains ne les intéresse guère.» (apic/cip/mp)

Encadré

Mgr Romélus : un évêque aux côtés des jeunes et des paysans

Né en 1931, Willy Romélus est ordonné prêtre en 1958. Nommé aussitôt vicaire de paroisse, puis directeur de lycée, il n’a pas encore fêté cinq ans de

sacerdoce qúil se retrouve en mai 1962 en prison pour avoir dénoncé des mesures arbitraires prises par le dictateur Duvalier. Est-ce pour cela qúil

se montre ensuite timide et peu loquace ? En 1965, alors que se termine le

concile Vatican II, on envoie le jeune prêtre dans une des paroisses les

plus pauvres, où beaucoup ont du mal à s’adapter. Lui profite d’un séjour

au Canada pour recueillir des fonds et, rentré au pays, il se concerte avec

les paysans pour concevoir un projet de développement pour sa paroisse. Il

fait bâtir une école qúil confie à des religieuses, crée un dispensaire,

une cantine, un centre d’art ménager, puis fonde une coopérative, érige la

première école secondaire du pays.

En 1977, Mgr Romélus est nommé évêque de Jérémie. Ordonné évêque le 26

juin de la même année, il poursuit ses efforts pour la promotion et le respect des droits humains. Il fonde le Petit Séminaire de Jérémie à Callas,

fait construire l’évêché, fonde un mouroir, met sur pied un service de placement des enfants pauvres et abandonnés, crée Radio Tet Ansanm «Tous ensemble», voix de la conscientisation et de la solidarité, station mitraillée par les militaires le 23 octobre 1991. Il fonde encore, à la demande

des jeunes, le Foyer Culturel de Jérémie, qui comprend une cafétaria, une

auberge, des salles de travail pour étudiants, une bibliothèque, une infirmerie et un auditorium.

Mgr Romélus a créé à Léon, à 16 km de Jérémie, un centre diocésain centré sur un Projet Régional d’Education et de Développement (PRED). Ce projet est considéré par des organisations non gouvernementales étrangères

comme un modèle de développement pour le pays. Ancien président de la Commission nationale Justice et Paix de 1989 à 1993, Mgr Romélus met l’accent

sur les déplacements de population et les migrations. Le cas d’Haïti illustre bien la tragédie des personnes contraintes de migrer à l’extérieur ou

à l’intérieur de leur pays. (apic/cip/mp)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/haiti-mgr-willy-romelus-eveque-de-jeremie-de-passage-a-bruxelles/