Inquiétude après la condamnation pour «blasphème»du gouverneur chrétien de Djakarta

La condamnation à deux ans de prison pour «blasphème» du gouverneur chrétien de Djakarta, Basuki Purnama, dit Ahok, le 9 mai 2017, a provoqué une onde de choc en Indonésie. Certains craignent qu’il s’agisse d’un prélude à un important essor du «populisme islamique» dans le pays.

En automne 2016, Ahok avait cité une sourate du Coran pour critiquer certains de ses adversaires qui s’efforçaient de convaincre l’électorat musulman de ne pas voter pour lui parce qu’il est chrétien. La sourate en question recommande aux musulmans d’éviter à ces derniers de prendre pour amis les juifs et les chrétiens, au risque de «devenir un des leurs».

Interrogé par l’agence vaticane Fides, le Père Franz Magnis-Suseno, un jésuite d’origine allemande vivant depuis 50 ans en Indonésie, estime que la condamnation d’Ahok est une décision injuste, «prise par les juges à cause des fortes pressions des islamistes». Au-delà du verdict, le jésuite met en garde contre la montée d’un «populisme islamique» dans l’archipel. Selon lui, les extrémistes chercheront à poursuivre leur campagne en vue des élections présidentielles de 2019 afin de battre le président Joko Widodo. Le missionnaire précise que le bénéficiaire en serait principalement Prabowo Subianto, l’homme que l’actuel chef de l’Etat a battu lors des élections de juillet 2014.

Calomnies anti-chrétiennes

Agé de 65 ans, Prabowo est loin d’être un inconnu, souligne Eglises d’Asie (EdA), l’agence d’information des Missions Etrangères de Paris. Ancien général, ancien chef des forces spéciales de l’armée, les Kopassus à la réputation de violence bien établie, Prabowo a laissé un souvenir traumatisant lors de l’occupation du Timor-Oriental par l’Indonésie. Il a également été impliqué dans des enlèvements et tortures de manifestants pro-démocratie lors de la chute de Suharto en 1998.

Lors de la campagne pour les élections présidentielles de 2014, la stratégie employée par le camp de Prabowo pour discréditer Joko Widodo a été étrangement similaire à celle mise en œuvre lors de la campagne électorale qui vient de s’achever pour l’élection du gouverneur de Djakarta. Joko Widodo avait dû faire face à une campagne surgie sur les réseaux sociaux le présentant comme un chrétien d’origine chinoise. Même si la manœuvre n’a finalement pas réussi, Widodo ayant été élu, ce n’était pas la première fois que l’entourage de Prabowo recourait à des rumeurs visant à disqualifier son adversaire en le désignant comme chrétien.

Dans les dernières années du régime Suharto, alors que Prabowo était chargé de courtiser les groupes musulmans conservateurs, des rassemblements furent organisés et des brochures distribuées pour affirmer que la crise financière de 1997-98 faisait partie d’un complot antimusulman orchestré par des intérêts chrétiens, sionistes et chinois.

Une coalition silencieuse entre les anciens généraux et les islamistes?

Pour le Père Magnis-Suseno, l’aspect le plus préoccupant est que depuis plus d’un an, semble se mettre en place une coalition silencieuse faite de généraux à la retraite et de militants islamistes. Une montée des désordres et du chaos social pourrait contraindre les militaires à prendre le pouvoir, avec l’appui des islamistes. Les vieux généraux n’ont jamais accepté les réformes démocratiques mises en œuvre après la chute du dictateur Suharto, au pouvoir de 1967 à 1998, explique encore le jésuite. Ce dernier pointe le spectre d’un changement dans l’islam indonésien: les radicaux, en se proclamant représentants de l’ensemble de l’islam du pays et en insistant sur l’identité islamique, pourraient jouer un rôle central sur la scène politique. Jusque-là, les partis clairement revendiqués comme islamistes n’ont jamais dépassé, ensemble, les 13-14 % de suffrages aux élections nationales.

Dans l’immédiat, les Indonésiens chrétiens, qui représentent 10% de la population, ont offert à Ahok un appui pacifique. En signe de solidarité, ils l’ont accompagné jusqu’aux portes de la prison, en chantant l’hymne national et en lançant ce message: «les baptisés ne sont pas prêts à laisser l’Indonésie tomber entre les mains des fanatiques et des extrémistes». Ailleurs dans le pays, des musulmans, des chrétiens, des hindous et des bouddhistes ont manifesté pour demander la révision du procès du gouverneur de Djakarta.

Campagne de désinformation

Avant les présidentielles de 2019, le prochain test électoral sera celui des élections locales d’avril 2018. Les habitants de la province de Java-Ouest, la plus peuplée du pays, seront appelés à élire leur gouverneur. Après deux mandats, Ahmad Heryawan, du Parti de la Justice et de la Prospérité, une formation islamiste, ne peut pas se représenter. Mais sa femme pourrait le faire à sa place. Son adversaire sera l’actuel maire de Bandoung, le très populaire architecte et progressiste Ridwan Kamil. Ces derniers jours, les réseaux sociaux ont colporté l’information – fausse – selon laquelle Ridwan Kamil, qui est musulman, a autorisé en tant que maire de Bandoung la construction de 300 lieux de culte destinés à d’autres religions que l’islam. (cath.ch/eda/ag/rz)

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

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