Suicide assisté et sacrements: 'Le Christ n'a jamais abandonné quiconque'

Pour le Frère dominicain Michel Fontaine, théologien et soignant, l’assistance au suicide est une très mauvaise réponse à une vraie question, celle de la fin de vie. Ce qui ne l’empêche pas de penser qu’un aumônier peut et doit accompagner une personne candidate au suicide qui en ferait la demande. Il doit accepter d’entrer dans une ‘zone grise’. ‘Le Christ n’a jamais abandonné quiconque’, souligne-t-il.

Face à la problématique de l’assistance au suicide, la Commission de bioéthique de la Conférence des évêques suisses a décidé de mener une réflexion sur la question de l’accompagnement pastoral des personnes qui envisagent le suicide assisté. Le travail, confié à une sous-commission, a duré environ un an. Le groupe formé de trois personnes, dont le dominicain de Genève Michel Fontaine, a soumis ses propositions à la commission de bioéthique. Le résultat devrait être remis à la Conférence des évêques suisses en principe au mois de septembre. La CES se prononcera sur le contenu et décidera enfin de la date et de la forme de la publication. Le Frère Michel Fontaine a livré à cath.ch quelques réflexions personnelles sur ce sujet.

La question de l’assistance au suicide interpelle notre société contemporaine.
Frère Michel Fontaine: Comme théologien et comme soignant, j’estime que l’assistance au suicide est une très mauvaise réponse à une vraie question, celle de la fin de vie. Elle touche l’anthropologie et la sociologie de la mort. Quelles que soient nos références religieuses, une société se doit d’encourager d’autres réponses que celle du suicide assisté, telle que la démarche des soins palliatifs qui propose d’accompagner la vie jusqu’à sa fin dans le respect de la dignité humaine.

«Tout à coup la porte se ferme, le soignant est dehors»

Aujourd’hui, la mort a été renvoyée à la sphère strictement individuelle. Sa dimension sociale est occultée. Un des nœuds de la question n’est-il pas là?
Nous avons basculé vers un individualisme exacerbé. Il est naturel que le primat de l’autonomie du sujet domine. On ne se pose même plus la question de l’impact sur les autres et la société. La mort touche bien plus de gens que la personne qui est en train de mourir. Elle concerne la famille, les proches, l’environnement, la société. C’est aussi une perturbation forte pour les soignants et même pour le personnel administratif des EMS ou autres. Dans le suicide assisté, il y a quelque chose d’inabouti, l’accompagnement n’a pas été finalisé. Une rupture fondamentale se produit dans le continuum des soins. Tout à coup la porte se ferme, le soignant est dehors. Le patient absorbe la potion létale et agonise. Cette parenthèse déstabilise totalement la démarche d’humanité et du ‘prendre soin de l’autre’ jusqu’au dernier moment de sa vie. Même si sur le plan personnel on respecte la volonté de l’individu, l’impact est énorme pour les autres.

Dans notre société suisse, n’y a-t-il pas un paradoxe entre l’important effort de prévention du suicide et l’autorisation du suicide assisté?
Nos sociétés font tout pour essayer de prévenir le suicide. Tout un ensemble de mesures sont mises en place pour l’éviter. Lorsqu’une personne risque d’attenter à ses jours, on essaie d’anticiper les événements. On entend le cri de la personne, on ne démissionne pas. Dans le cas du suicide assisté, c’est presque l’inverse. Dès que, dans un service, on connaît la décision d’une personne de recourir au suicide, il est pratiquement impossible d’entrer en discussion avec elle. Les soignants sont déstabilisés et la hiérarchie dit «c’est la décision de cette personne, vous n’avez pas à intervenir». Je trouve que c’est une démission non seulement sur le plan humain mais aussi sur le plan de la responsabilité du soignant, dans la mesure où soigner c’est accompagner les grands passages de la vie.

La sous-commission bioéthique de la CES a donc réfléchi à la question de l’accompagnement spirituel des personnes qui ont fait une demande de suicide assisté.
Nous entendons en effet de plus en plus les interpellations d’aumôniers confrontés à ce genre de situations. Comment faire pour y être le plus attentifs possible? La Conférence des évêques suisses prend ainsi au sérieux une pastorale complexe qui se passe sur le terrain et dans la relation personnelle..

Votre démarche est donc essentiellement pastorale.
Il ne s’agit pas de la production d’un texte de type magistériel ou catéchétique pour rappeler les grands principes dogmatiques. Nous ne voulons pas les mettre de côté, mais plutôt éviter l’alternative du ‘ou bien – ou bien’ pour entrer dans une démarche ‘et – et’. En travaillant sur la singularité des situations, nous pouvons ainsi avancer avec l’autre, progressivement en prenant en compte la complexité de la situation.

Comment cet accompagnement peut-il se concevoir?
Ce type d’accompagnement ne peut s’établir que dans la temporalité, dans la durée. On ne saurait en aucun cas se limiter à la seule célébration du sacrement des malades. Concrètement, nous entrons en matière si une personne nous approche en déclarant avoir adhéré à une association d’assistance au suicide. L’aumônier doit être capable d’entendre sans jugement. Dans le respect de la personne, il faut d’abord comprendre avec elle pourquoi elle a effectué cette démarche. Souvent, s’inscrire à Exit signifie vouloir se préserver d’une fin dans la souffrance et la solitude: c’est comme une pseudo-assurance. Ce qui est tout de même assez éloigné de la question du suicide en soi. En ce sens, il est utile de rappeler que les ‘directives anticipées de fin de vie’ ne peuvent pas prévoir l’assistance au suicide.

Cette première démarche, grâce à cette écoute et cette pédagogie du pas à pas, permet assez souvent de ‘désamorcer’ le processus du suicide. Si la personne persiste ou évolue peu à peu vers l’acceptation de l’idée du suicide, l’accompagnement ne doit pas pour autant cesser. Il ne faut pas couper les ponts. Nous ne sommes pas là pour juger, mais pour rester proches et ne pas démissionner devant la réalité du suicide, même si elle nous met mal à l’aise et nous déstabilise. Il est important de rappeler que la conscience est comme un sanctuaire inviolable.

Comment agir lorsque des personnes engagées dans cette démarche demandent le sacrement des malades?
Nous devons développer une réflexion théologique et pastorale dans le respect d’une certaine gradualité, autrement dit, une approche progressive dans l’espérance bien sûr de faire émerger une nouvelle dynamique qui permet d’accompagner la vie jusqu’à la mort. Si, sur ce chemin très souvent ‘clair-obscur’, la personne demande la grâce du pardon parce qu’elle est consciente de sa fragilité, de ses limites, au nom de qui et de quoi pourrions-nous la lui refuser? Nous ne savons pas ce qui se passe au plus profond d’elle-même. Il se peut en effet, que dans un temps qui échappe autant à elle qu’à nous, sa demande resurgisse de prendre la potion létale. L’accompagnement, si la personne continue à le demander, reste toujours ouvert. La temporalité de ce processus est imprévisible. Une seule exigence nous incombe: être disponible. N’avons-nous pas à prendre en compte la réalité de cette incertitude fondamentale qui vient creuser toute fin de vie, quelle qu’elle soit ? Le sacrement  des malades, comme celui de la réconciliation, est le lieu de la grâce où la personne doit se sentir entendue, écoutée, reconnue et portée par une confiance, celle que Dieu lui fait au plus profond de son humanité. C’est là que se réalise le mystère du sacrement.

«Pas de schéma standard ou de protocole»

Il est vrai que la situation demande à l’aumônier d’entrer dans une zone grise dans laquelle il ne faut pas avoir peur de se laisser conduire ‘jusque dans les méandres les plus secrets’ de l’autre. Nous sommes incapables de mesurer les conséquences de notre écoute et de notre présence: elles peuvent être l’ouverture à une décision différente.

La question de la cohérence avec la foi catholique et avec le sens d’un sacrement se pose tout de même.
Il s’agit à la fois de montrer l’importance de cette cohérence tout en tenant compte de la fragilité humaine d’une personne confrontée à sa propre fin et effrayée par la mort. Nous ne pouvons donc pas proposer un schéma standard ou satisfaire à un protocole établi à l’avance. On reste dans la singularité déjà évoquée et on laisse l’aumônier maître de sa décision quant à la manière de vivre cet accompagnement.

Comme dans tout accompagnement spirituel, la démarche de cohérence et de vérité concerne autant l’aumônier que la personne. Quelqu’un qui demande la grâce du pardon se trouve probablement à un point nodal de son existence. Il cherche à redécouvrir comment le Seigneur peut encore être présent dans sa vie et comment retrouver l’espérance et la force. C’est là aussi toute l’importance de la temporalité.

Sans critères de jugement objectifs, l’aumônier peut être en difficulté.
La difficulté est déjà là au moment où il commence à accompagner une personne en fin de vie indépendamment de la problématique du suicide assisté. Un aumônier qui sent que les choses sont trop difficiles pour lui doit pouvoir le partager, soit dans une équipe, soit avec un référent. Mais je pense qu’il y a encore plus de mal à proposer une grille ou un algorythme, recette inapte à absorber la globalité complexe d’une telle situation.

«Il m’apparaît essentiel de rester très humble»

Jusqu’ou peut-on accompagner une personne qui maintient sa décision de se suicider?
L’enjeu fondamental est de ne pas abandonner les personnes, même dans des choix qui sont contraires à l’enseignement de l’Eglise. Le Christ n’a jamais abandonné quiconque. Nous avons souvent l’expérience de personnes qui meurent naturellement avant de faire le geste du suicide. Selon mon hypothèse, mais qui est assez bien vérifiée, dès qu’une personne se sait reconnue, entendue, écoutée dans sa propre vérité, sans jugement, un processus de libération se met en route et aboutit à accepter de lâcher prise et de mourir naturellement. Elle a pu, peut-être inconsciemment, évacuer, exorciser ce choix qu’elle avait fait de vouloir se suicider. En tout cela, il m’apparaît essentiel de rester très humble.

Un aumônier peut-il être présent au moment où la personne va absorber la potion létale?
Je ne me suis jamais trouvé dans une telle situation. Mais personnellement, je peux imaginer que je puisse être présent, sans pour autant cautionner l’acte. Il faudrait que cela soit une personne que j’aie pu accompagner un certain temps, que je connaisse assez bien et qui me demande d’être là. Je m’assurerais aussi que l’environnement soit informé du pourquoi je suis présent et du fait que je ne soutiens en aucun cas l’acte du suicide. Entre le oui et le non, il y a peut-être une troisième voie, celle de la présence qui dépasse tout discours, parce que je suis convaincu que là, le Christ est présent et pleure devant la mort de cette personne. L’un des maîtres-mots est la vérité avec la personne, avec les gens qui l’entourent et avec soi-même. Mais par exemple donner l’eucharistie à ce moment-là me paraît impensable. C’est une ligne rouge infranchissable.

Bien évidemment, aucun aumônier ni agent pastoral ne doit se sentir contraint d’aller au-delà de ce que lui-même peut supporter: il importe d’aller le plus loin possible.

Une telle attitude risque de laisser entendre aux soignants et à la société en général que l’Eglise admet l’assistance au suicide. On pourrait dire: «une personne a demandé l’assistance au suicide, appelons l’aumônier.»
Nous sommes effectivement dans une zone grise et pleine d’ambiguités. En éthique, nous sommes de plus en plus appelés à entrer dans ces zones, en raison notamment de l’injustice primordiale qu’est l’aide médicalisée au suicide, qui met tout le monde dans l’embarras. C’est une illusion de penser qu’il y a une transparence. Comment pouvons-nous témoigner non seulement de notre foi, mais d’une forme d’humanisation qui transfigure les mots jusqu’aux situations extrêmes ?

Encore une fois, nous sommes dans une pastorale de terrain où il faut tenir ensemble une position de principe sans ambiguïté et la complexité des situations humaines. Face à cette tension, les sciences humaines viennent nous montrer qu’il y a un possible travail d’enrichissement, d’articulation, d’approfondissement de notre intelligence de la foi. La notion de complexité est fondamentale ici. Dans l’exhortation apostolique Amoris laetitia, nous voyons bien que le pape François avance en essayant de tenir les deux positions. Nous devons tenir que le suicide reste un refus d’amour à l’égard de Dieu, qui nous a créé, tout en accompagnant les personnes qui vont jusqu’au terme de leur démarche.

Dans leurs récentes directives, les évêques canadiens envisagent le refus des funérailles catholiques pour les personnes qui auraient eu recours au suicide assisté ou à l’euthanasie.
Depuis Vatican II et le droit canon de 1983, les suicidés ne sont plus exclus des obsèques catholiques. Je ne sais pas quel argument permettrait de refuser un temps de recueillement, de prières et des funérailles à l’église. En outre pour des personnes qui ne veulent rien avoir à faire avec l’Eglise, on peut organiser des obsèques civiles, auxquelles un prêtre ou un aumônier peut assister. Les funérailles ne sont pas un sacrement. Il faut aussi tenir compte de la dimension familiale et communautaire et de la souffrance des vivants qui doivent intégrer le drame d’un suicide. Comment ne pas accueillir de vivre avec ces personnes ce moment souvent particulièrement difficile ? Prononcer des prières pour ses ennemis est précisément une spécificité chrétienne. C’est la force de l’Evangile bien au-delà de la convenance sociale.  (cath.ch/mp)

Maurice Page

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