de San Cristobal démonte l’image officielle du Mexique

Bruxelles: Le co-directeur du Centre des droits de l’homme (010394)

L’injustice et la pauvreté tuent un enfant sur cinq au Chiapas

Bruxelles, 1ermars(APIC) A l’invitation de deux organisations non gouvernementales, Jorge R. Diaz, co-directeur d’un Centre des Droits de l’Homme à

San Cristobal dans l’Etat du Chiapas, au Mexique, a fait le point, le 28

février à Bruxelles, sur la situation des droits de l’homme dans son pays,

et tout particulièrement au Chiapas. Une vision sur les événements récents

par le rappel d’une histoire faite d’injustice. Et surtout l’absence de justice et de la démocratie… deux images dont se targue de cultiver le gouvernement mexicain. L’analyse de Jorge Diaz.

Le Centre des Droits de l’Homme à San Cristobal a été érigé en 1989 par le diocèse de San Cristobal, administré par

Don Samuel Ruiz. Cet évêque partenaire d’Entraide et Fraternité a été plusieurs fois l’hôte de l’association animatrice du Carême de Partage.

Co-directeur du Centre des Droits de l’Homme (CDH) de San Cristobal,

Jorge Rafael Diaz est un théologien dominicain de 38 ans. Parlant couramment une des langues indiennes locales, le tzeltal, il déploie une activité

pastorale intense auprès des communautés indigènes de la région de San Cristobal, Ocosigo et Altamirano. Résidant au couvent dominicain d’Altamirano,

il a été témoin du soulèvement indigène mené par le mouvement armé zapatiste le 1er janvier dernier. Il fut accusé, comme d’autres membres du CDH,

d’avoir soutenu les insurgés et de leur avoir fourni des armes.

Marginaux dans un pays riche

Le Mexique a pas mal de ressources naturelles, raconte-t-il: pétrole,

minerais, bois. Or, la population indienne reste marginalisée. Elle l’est

sur les plans économique, social, culturel. Les indigènes ont souvent été

privés d’un droit à la terre par de grands propriétaires terriens. Les uns

sont exploités comme ouvriers forestiers; les autres ne peuvent écouler

leurs produits agricoles à des prix équitables. Les communautés indiennes

souffrent donc de la pauvreté, de sous-alimentation et la mortalité infantile y dépasse aujourd’hui 20% des naissances.

Il y a plus de vingt ans que les Indiens ont entamé une lutte pacifique

pour revendiquer leurs droits à la terre, à la santé, à l’éducation, à la

commercialisation de leurs produits agricoles, au respect de leur langue et

de leur culture. Le Centre des Droits de l’Homme coordonne aujourd’hui, par

exemple, des programmes en matière d’éducation et de santé. Depuis trente

ans, l’Eglise catholique au Chiapas a beaucoup fait pour susciter une prise

de conscience nouvelle chez les Indiens. De nombreux catéchistes ont suivi

une formation à San Cristobal. Or, les catéchistes jouent dans les communautés indiennes un rôle décisif. Ils ont contribué à créer dans l’Eglise un

espace pour les Indiens. L’Eglise leur a montré non seulement que Dieu ne

veut pas l’injustice, mais qu’il invite à la combattre par la solidarité.

Les Indiens ont ainsi découvert dans l’Eglise un espace où ils se sentent

reconnus comme être humains à part entière. Cela a sans aucun doute contribué à renforcer leur identité culturelle. Mais les efforts entrepris sont

loin d’être suffisants pour résoudre les problèmes.

Après le début de l’insurrection au Chiapas, l’armée gouvernementale a

accru la répression. Les arrestations arbitraires se sont multipliées, de

même que les tortures, enlèvements et menaces de mort. Et J. Diaz de citer

comme exemple significatif ce qui s’est passé à Morelia, près d’Altamirano.

Le 7 janvier dernier. L’armée fédérale est arrivée à Morelia, a fait rassembler tous les hommes sur la place du village, où ils sont restés durant

10 heures. Parmi eux, les militaires ont sélectionné trois hommes qu’ils

ont fait entrer dans l’Eglise. Là, ils les ont torturés: tout le monde a pu

entendre les cris sur la place. Puis ils ont emmené ces trois hommes au vu

de toute la communauté. On est resté sans nouvelle d’eux jusqu’à ce qu’on

retrouve trois cadavres à la mi-février. Tout le monde a fait le rapprochement, sauf l’armée qui accuse la communauté indienne de Morelia d’avoir inventé l’histoire de toutes pièces. Les trois personnes dont les corps ont

été retrouvés seraient mortes il y a plus de trois ans, prétend l’armée,

qui est toujours présente dans l’église d’Altamirano.

La révolte indienne et ses causes

Au lendemain de l’insurrection indigène, rappelle J. Diaz, le gouvernement mexicain a mis le soulèvement sur le compte d’éléments étrangers qui

auraient incité les Indiens à déstabiliser le pays. Plus tard, pour justifier entre autres les nombreuses arrestations d’indigènes, le gouvernement

a attribué la totalité des causes de l’insurrection à l’armée zapatiste.

L’origine précise des faits qui ont entraîné l’insurrection n’est pas

connue. Mais les causes lointaines sont connues depuis des années, ajoute

aussitôt J. Diaz. Ce qui permet de comprendre pourquoi nombre de Mexicains

se reconnaissent dans les revendications des Zapatistes, même s’ils n’approuvent pas pour autant les méthodes de la guérilla.

Selon les informations recueillies par le CDH de San Cristobal, la guérilla zapatiste se serait constituée il y a huit ans, mais a toujours vécu

dans la clandestinité, grâce à ses liens avec les communautés indigènes.

Cela ne va d’ailleurs pas sans poser de problèmes aux communautés, dont

tous les membres d’une même famille n’adhèrent pas forcément aux objectifs

ou aux moyens définis par les militants zapatistes.

De son côté, le gouvernement n’aime pas reconnaître que la guérilla lui

pose des problèmes. En 1992 puis en 1993, l’armée a découvert des armes

dans la forêt. Le gouverneur du Chiapas et le gouvernement se sont empressés de dire: « Il n’y a pas de guérilla au Mexique! » Le gouvernement de Mexico a tout fait pour cacher la réalité, explique J. Diaz: « A l’époque, le

Mexique négociait un accord de libre-échange avec les Etats-Unis et le Canada. (accord aujourd’hui signé) Le gouvernement voulait à tout prix préserver l’image du pays! »

Le point sur les droits de l’homme

L’insurrection de janvier a touché quatre municipalités: Ocosingo, Altamirano, Las Margaritas et San Cristobal. Selon le co-directeur du CDH de

San Cristobal, l’armée zapatiste ne s’en est pas pris à la population civile. Mais n’a-t-elle pas commis des actes répréhensibles dans les communautés indigènes? Des témoignages indirects le laissent entendre. Le CDH de

San Cristobal n’a pu les recouper. « Le plus souvent, la crainte semble alimentée par les rumeurs », note J. Diaz.

En revanche, on dispose de chiffres pour les victimes de la répression

lancée par l’armée gouvernementale. A Ocosingo, l’armée fédérale a abattu

70 Zapatistes, mais a tué aussi une quarantaine de civils. En outre, il y a

eu plus de 200 arrestations au Chiapas, sans parler des « disparus ».

La Commission nationale pour les Droits de l’Homme confirme souvent ces

chiffres, sans jamais mettre en cause le gouvernement ou l’armée fédérale.

« En fait, observent à Bruxelles des représentants d’Amnesty International,

le Mexique dispose d’une des meilleures législations au monde pour lutter

contre les droits de l’homme, mais il ne l’applique pas. Alors que le Mexique a ratifié la plupart des conventions internationales pour le respect

des droits des personnes et des peuples, la répression militaire s’est accrue et continue, aujourd’hui encore, a provoquer des arrestations arbitraires, des enlèvements, des exécutions extra-judiciaires. »

Justice et démocratie…

Cette année, la campagne du Carême de Partage invite à relier les migrations aux situations d’injustice. Les événements du Mexique ont provoqué le

déplacement de 13.000 personnes. Pendant ce temps, le gouvernement de Mexico a tout fait pour accréditer l’image d’un pays démocratique soudain troublé par une poignée d’émeutiers. Même des observateurs occidentaux ont avalisé les thèses du gouvernement mexicain, relève Bernard Duterme d’Entraide

et Fraternité. « Certains s’obstinent à prétendre que les revendications indiennes ne peuvent être politiques, et que ce qui est politique ne peut

être indien. » J. Diaz enchaîne: « La réalité est toute différente. L’insurrection de janvier tient à l’absence de justice et de démocratie. »

Entraide et Fraternité n’était pas seule à donner la parole à Jorge Diaz

à Bruxelles. A ses côtés, il y avait l’association Miel Maya qui, depuis

dix ans, s’efforce d’acheter le miel à un prix juste aux apiculteurs indiens et ristourne une partie du bénéfice à des projets de développement.

Selon l’association, « en soutenant des communautés organisées, Miel Maya

renforce ceux qui luttent pour la démocratie et les droits de l’homme. »

(apic/cip/pr)

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