Genève: réponse du professeur d’éthique protestante (270494)

Eric Fuchs à l’encyclique «Veritatis splendor»

Genève, 27avril(APIC) «La morale selon Jean Paul II. Réponse protestante

à une encyclique». Tel est le titre du dernier livre du professeur d’éthique réformée Eric Fuchs (Genève). Cet ouvrage présenté en avant-première

lundi à Genève, est une réplique à «Veritatis splendor» du pape Jean Paul

II. Le professeur Fuchs s’est défendu de rechercher la polémique ou d’avoir

écrit un pamphlet. «J’ai simplement voulu montrer qu’il existe d’autres manières de faire de l’éthique.»

Le professeur Fuchs regrette l’absence de débat dans l’approche papale

de la morale: «Alors qu’on est, à notre époque, dans la nécessité d’ouvrir

un large débat culturel, on reçoit un texte ’béton’ issu du magistère.»

Eric Fuchs se déclare convaincu qu’il n’y a pas une morale à imposer, mais

une réflexion éthique à susciter. «L’apport théologique doit contribuer à

rendre féconde la démarche éthique.»

Dans ce petit livre de 65 pages, à paraître dans la collection «Entrées

libres» chez Labor et Fides, le professeur Eric Fuchs a voulu dégager les

thèmes principaux de l’encyclique «Veritatis splendor» et montrer comment

le pape les traite. «J’espère que ce livre sera aussi une clef de lecture

de l’encyclique elle-même, bien que j’introduise dès l’abord une dimension

critique.»

Le professeur réformé a ainsi tenté de réamorcer un débat que le texte

du magistère catholique-romain voudrait clore. La substance de «Veritatis

splendor» est difficile, avertit d’entrée E. Fuchs. Mais elle fonde la réponse à des questions capitales qui concernent tout le monde, puisqu’elle

veut montrer comment prendre des décisions en matière de morale. E. Fuchs

observe que Jean-Paul II a le souci du monde moderne qui a perdu le sens

des valeurs et de la spiritualité.

Dans ce cadre, le pape effectue «une remise au pas des théologiens moralistes». Pour lui, s’il y a trouble, c’est de la faute de la modernité agnostique et des moralistes qui s’y plient. «A aucun moment, constate Eric

Fuchs, l’idée n’effleure le pape que les difficultés viendraient par exemple du discours même qu’il tient. (…) Il y a dans ce texte une absence

étrange d’autocritique.»

Dans l’interprétation que donne le pape de la Loi qui désignerait à

l’homme ce que sont le bien et le mal, le professeur genevois critique le

recours au concept de loi naturelle. On considère que l’homme contient en

lui l’expression de la loi de Dieu, et qu’il participe à l’être de Dieu par

nature, en se basant ici sur la philosophie de Thomas d’Aquin. Eric Fuchs

s’interroge: «Quels que soient les mérites de ce grand théologien médiéval,

de quel droit est-il ainsi élevé au rang de philosophe officiel, dont la

pensée constitue un préalable à toute réflexion théologique?».

L’éthicien protestant s’étonne ensuite que le pape souligne que la conscience a la responsabilité d’appliquer les normes universelles, mais n’a

pas le pouvoir de juger de leur validité. Il y voit une oscillation entre

valorisation de la conscience et minimisation de son rôle. Or le texte du

Vatican n’évoque jamais les incertitudes, les conflits de la conscience.

Pas de liste d’actes «intrinsèquement mauvais»

Le professeur Fuchs aborde de manière très critique l’importance attribuée par Jean-Paul II aux actes humains, cataloguables entre péchés véniels

et péchés mortels. «On peut comprendre le souci du pape de souligner l’unité de la personne et de ses actes, et de mettre en évidence la gravité extrême de certaines actions qui entrainent toute la personne dans la perdition. Mais finalement son discours aboutit à renforcer la séparation.» Eric

Fuchs perçoit une telle insistance sur les actes, jugés à l’aune du Bien et

du Mal, que le rôle de la personne, son intention deviennent négligeables.

«On mesure aussi par là combien il est dangereux de ramener le péché à un

acte mauvais, (…) alors que l’Ecriture Sainte désigne par le péché l’absence de foi et d’amour, et attire l’attention sur les conditions spirituelles de l’acte.»

L’auteur se penche alors sur la liste des «actes intrinsèquement mauvais» et s’inquiète de voir qu’elle se termine par l’expression «toutes ces

pratiques et d’autres analogues» qui laisse entendre que cette liste n’est

pas close. «C’est bien là le problème: (…) on est obligé de fournir une

liste sans fin. Et plus on multiplie les termes, plus leur présence sur une

liste pourra etre contestée, car on pourra toujours montrer que tel de ces

actes peut être justifié dans tel contexte ou telle culture.» Et de citer

l’exemple de l’esclavage et de la torture qui ont été à un moment justifiés

par l’Eglise catholique. Ce qui nous apparaît aujourd’hui être intrinsèquement mauvais ne l’était donc pas à une autre époque.

Le professeur d’éthique propose pour sa part une autre définition des

actes intrinsèquement mauvais, une définition prophétique, c’est-à-dire

étroitement liée au contexte où elle s’énonce. «Pour qu’un acte puisse être

jugé intrinséquement mauvais, il faut que la perversité de l’intention, de

l’acte lui-même et de ses conséquences soit établie (…) un acte qui exprime la volonté délibérée d’une sujet, personne ou collectivité, de détruire ou de dégrader l’humanité d’autrui par des moyens eux-mêmes dégradants.» D’ailleurs le pardon de Dieu peut toujours être promis à un pécheur

s’il se repent.

La notion de «Vérité» fait également problème aux yeux du professeur

Fuchs, du moins lorsqu’elle est utilisée non au sens d’une vérité vérifiable par des procédures objectives, mais lorsqu’elle est constituée en doctrine dont l’Eglise a la responsabilité par son Magistère. «On est obligé

de se demander si cette insistance sur l’objectivité de la loi morale n’a

pas pour but ultime d’assurer son pouvoir au Magistère catholique, plutôt

que de donner à la morale une base solide.»

L’apport théologique à la morale

Dans son livre, Eric Fuchs ne se contente pas de critiquer l’encyclique,

il désigne les «vraies questions» qu’elle essaie de résoudre. Mais il déplore l’oscillation entre intentions intellectuelles et intentions disciplinaires et constate surtout l’absence de dialogue de l’Eglise catholique

romaine «qui n’en finit pas de ne pas accepter la modernité».

Dans une dernière partie, l’éthicien réformé relève le défi de dire à

son tour comment il voit l’apport de la théologie à l’éthique. Admettre la

modernité comme un fait ne signifie pas qu’on en accepte toutes les valeurs.

E. Fuchs ne conçoit quant à lui la morale que comme une conséquence de

la foi: «Avant de parler du contenu de la Loi, et pour pouvoir en parler

correctement, il faut d’abord accepter ce que la Loi exprime dans son texte

même, à savoir que c’est de l’interpellation d’un Autre, Dieu ou le prochain, que surgit la question éthique…» La divergence entre Jean-Paul II

et Eric Fuchs réside donc dans le sens à donner à la «Vérité». «Ce dont il

est question dans la Loi de Dieu, confirmée par l’Evangile, ce n’est pas

d’abord de faire ceci ou cela, mais d’écouter, de prendre en charge cet autre dont la Loi parle; de lui faire une place en soi, puis dans l’action.»

(apic/spp/jms/mp)

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