Antispécisme: vouloir l'égalité entre homme et animal, une démarche religieuse?

Après le véganisme, l’antispécisme, qui combat la discrimination entre les espèces animales, a pris de l’ampleur ces dernières années. Peut-on parler d’un phénomène religieux? Non, estiment François Jaquet, docteur en philosophie antispéciste et Jean-François Mayer, historien des religions.

«L’antispécisme n’est pas une religion, puisqu’il n’est pas lié à une forme de transcendance, tranche d’entrée François Jaquet, docteur en philosophie de l’Université de Genève. Il inclut certes des croyances philosophiques – par exemple que le bien-être des animaux importe autant que celui des humains –, mais ces croyances ne relèvent pas de la foi, car elles sont soutenues par des arguments.»

Pour l’historien des religions Jean-François Mayer, «une religion se définit comme ensemble de croyances et de rites par lesquels un groupe humain entend se relayer à des dimensions supérieures et fournir une explication sur les origines et le destin de l’existence». Malgré la présence d’impératifs absolus, l’antispécisme ne comporte ni rites de passage, ni explication sur l’origine et le destin de l’univers, ni idée de se relayer à des dimensions supra-humaines. «Dans un rassemblement antispécistes, ajoute l’historien, on observe assez vite qui il n’y a pas de démarche religieuse. D’ailleurs, l’antispécisme et véganisme se développent en très grande partie dans des milieux areligieux.»

Une vision philosophique

Pour le chercheur fribourgeois, les Eglises chrétiennes ne doivent pas pour autant ignorer le développement de ces mouvements. «Traditionnellement, les religions ont été des gestionnaires de la moralité, rappelle-t-il. Maintenant, ces gens arrivent avec des exigences éthiques élevées, mais découlant d’une vision philosophique et d’une vision du monde totalement différentes, sans liens avec le christianisme. Dans un contexte séculier, ce n’est donc pas anecdotique.»

«L’antispécisme, c’est le mouvement social qui souscrit à cette philosophie»

«Si le véganisme est le mode de vie excluant toute consommation de substance d’origine animale, l’antispécisme est une philosophie, clarifie François Jaquet. C’est aussi le mouvement social qui souscrit à cette philosophie.» Selon le philosophe genevois, lui-même antispéciste, la discrimination basée sur l’appartenance à une espèce ne se justifie pas. Il refuse de privilégier les intérêts des membres de son espèce par rapport à ceux des membres d’une autre espèce, par exemple en faisant souffrir et en tuant un animal pour une simple préférence gustative.

Une hiérarchie des espèces dérangeante

La notion de hiérarchie entre hommes et animaux, inscrit dans les racines judéo-chrétiennes et inspiré par le récit biblique de la Genèse, pose problème aux antispécistes, à l’instar d’Aymeric Caron, figure de proue du courant. Certains pensent, à partir des écrits de la Genèse, que le message chrétien est un message de domination de la nature. D’autres parleront de gestion sage et responsable de la nature sous le regard de Dieu, en sachant que nous ne sommes que des intendants de la terre.

«Si la crise du religieux joue un rôle, il ne faut pas sous-estimer l’impact de la crise politique»

«Si la Genèse parle de nature mise à disposition de l’homme, le problème est de savoir comment s’en servir. Nous sommes entre l’idéal et la réalité», expose Jean-François Mayer. Le présupposé du courant antispéciste, qui se popularise vers l’année 2010, est que l’être humain est un animal comme un autre.

«La notion de droit à la vie des êtres sensibles s’est répandue, constate Jean-François Mayer. Parallèlement, il y a sans doute une prise de conscience contemporaine et globalisée de plus en plus forte face à l’environnement et face à la responsabilité de l’homme par rapport à la planète. Nous sommes également dans une époque d’inflation des droits et de dénonciation d’injustices et d’inégalités. Enfin, si la crise du religieux joue un rôle, il ne faut pas sous-estimer l’impact de la crise politique. En effet, plusieurs antispécistes sont sceptiques face à l’écologie.»

«Missionnaires d’une grande cause»

«Nous marchons contre le racisme, nous marchons contre le sexisme, marchons pour la fin du spécisme», indique le slogan officiel des manifestations antispécistes en Suisse. Quêteurs de sens sécularisés, les antispécistes se présentent comme des «missionnaires d’une grande cause», note le spécialiste des religions, celle de transformer le monde, en renversant le spécisme.

«Le but est d’arriver un jour à une prise en compte des intérêts des individus indépendante de leur espèce. Nous n’allons pas y parvenir par des motivations individuelles seulement, mais par des changements de système, tels que de nouvelles lois et l’arrivée de la viande in vitro«, conclut François Jaquet. GR


Un phénomène récent

«Le terme ‘spécisme’ a été employé pour la première fois par le psychologue Richard Ryder en 1970 afin de dénoncer cette discrimination, rappelle François Jaquet. Les philosophes utilisent ce terme de façon assez neutre, même si certains d’entre eux n’hésitent pas à revendiquer leur spécisme

«En France, le courant s’est développé dans des milieux de gauche, sous forme une démarche de libération, explique Jean-François Mayer. Il s’inscrit dans le sillon de l’abolition de l’esclavage, du racisme et du sexisme.» L’historien prend l’exemple des «Cahiers antispécistes», édités à quelques centaines d’exemplaires à Lyon dans les années 1990. Un des numéros présentait en titre une marche organisée par un mouvement féministe italien». Assez marginal à l’époque, ce mouvement de libération animale s’intéressait à la place de l’animal et à son rapport à l’homme, mais sur des bases philosophiques, et non proprement religieuses.

Des avis partagés

«L’antispécisme, observe le directeur de l’institut Religioscope, est un courant ou une mouvance, pas un mouvement organisé. Des auteurs ou des associations ont des objectifs très spécifiques; tourner vidéos choc réalisées dans des abattoirs, ou se spécialiser dans les questions de droits des animaux. Le combat pour l’égalité des espèces est commun, mais tous ne sont pas sur la même ligne. Les avis peuvent être partagés, notamment sur la question de l’orientation politique, de la pratique ou non de l’avortement, ou encore sur la notion d’écologie». GR


Défendre les animaux dans une perspective chrétienne

«L’éthique contemporaine tient compte de la science, indépendamment de toute religion», explique François Jaquet. Cela n’empêche pas certains penseurs de défendre les droits des animaux dans une perspective chrétienne, comme le théologien anglican Andrew Linzey.

Serait-il donc possible d’être chrétien et antispéciste à la fois? «Les chrétiens végétariens ou végans existent sur les réseaux sociaux, indique Jean-François Mayer. Le végétarisme chrétien n’est pas nouveau. Déjà au 19e siècle, certaines personnes affirment que le Christ était végétarien. En parallèle au carême et au jeûne, le régime végétarien peut être perçu comme une perfection ascétique».

La viande dans la tradition monastique

L’historien rappelle à ce titre que dans la tradition monastique, la consommation de viande a été freinée pour deux raisons évidentes. «D’une part, une nourriture moins carnée contribue à moins enflammer les passions de la chair et va purifier l’homme en le rendant moins violent. Et d’autre part, il y a l’idée d’une harmonie avec  l’environnement, la nature et le règne animal. Nombreux sont les récits de moines ou d’ascètes qui vivent en harmonie avec les animaux, à l’exemple de saint François d’Assise. En arrière-fond, on s’imprègne de l’idée biblique d’un temps messianique dans lequel le lion reposera avec l’agneau.»

«De nombreuses traditions religieuses pratiquent le sacrifice animal»

«Si cette volonté de retrouver une relation pacifiée avec la nature existe depuis longtemps, elle n’a jamais été fondée sur le fait que l’homme soit pareil à l’animal, tranche Jean-François Mayer. La question du salut éternel et de l’âme ne concerne que l’homme. Sans compter que de nombreuses traditions religieuses pratiquent le sacrifice animal, comme le judaïsme jusqu’à la destruction du Temple, comme l’Islam lors de l’Aïd par exemple, et comme certains courants hindous à Bali et au Népal». GR


Le véganisme: une «religion de substitution»

Certains auteurs, comme le théologien protestant allemand Mai Funkschmidt, ont perçu dans le véganisme une «religion de substitution» [Ersatzreligion], a fortiori quand le courant est embrassé pour des motifs éthiques.

Ce véganisme éthique, au même titre que la philosophie antispéciste, représenterait donc un «salut par l’alimentation», commente Jean-François Mayer. Ce dernier a résumé une série de traits caractéristiques qui, d’après l’auteur allemand, paraissent révélateurs d’une vision du monde analogue à celle d’une religion:


François Jacquet, membre de l’association PEA, Pour l’Egalité Animale, a développé une série de mini-vidéo pour présenter l’antispécisme, à partir du spécisme qu’il dénonce.

Questions animales #1 "Le spécisme, c'est…" 1/5

[QUESTIONS ANIMALES] En réponse aux questions que vous ne vous posiez peut-être pas, découvrez notre nouveau concept de mini-séries vidéo! Les "questions animales" laissent la parole aux spécialistes qui explorent les interrogations majeures liées à l'antispécisme.Mais au fait, le spécisme, c’est quoi? C'est justement le sujet de notre première mini-série! Retrouvez chaque semaine une partie de la réponse par François Jaquet, docteur en philosophie spécialisé en éthique. Prochain épisode vendredi prochain!Vous voudriez voir une question traitée dans une prochaine série? Un sujet vous interroge? Faites-le-nous savoir en commentaire!Au fait, saviez-vous que la Journée mondiale pour la fin du spécisme, initiée par PEA – Pour l'Égalité Animale, a lieu le 26 août dans le monde entier, avec des événements organisés dans des dizaines de pays?

Gepostet von PEA – Pour l'Égalité Animale am Freitag, 18. August 2017

Grégory Roth

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/antispecisme-vouloir-legalite-entre-homme-animal-demarche-religieuse/