APIC – Interview
Mgr Bernard Agré, évêque de Yamoussoukro, Côte d’Ivoire (170594)
Le Synode africain? l’occasion de sortir des routines rouillées…
Propos recueillis par Maurice Page, Agence APIC
Fribourg, 17.5.94(KIPA) Mgr Bernard Agré, est un des pionniers de l’Eglise
de Côte d’Ivoire. Fondateur du diocèse de Man en 1968, il a pris en 1992 la
direction de celui de Yamoussoukro nouvellement créé. Face à une population
en majorité animiste, l’évêque, âgé de 64 ans, est à la pointe de l’Evangélisation. Le Synode des évêques sur l’Afrique qui a pris fin le 8 mai est
pour lui un point de départ. A partir d’une relecture de Vatican II, c’est
une occasion unique à saisir pour donner un visage plus africain à l’Eglise.
Que peut-on attendre de bon de l’Afrique? Beaucoup se le demandent aujourd’hui, remarque Mgr Agré qui refuse toutefois un tel pessimisme. Comme
il refuse de croire que le Synode va tout changer sur un coup de baguette
magique. L’attitude fondamentale est une remise en question ou plutôt une
conversion pour sortir des routines rouillées. L’Eglise est une famille,
elle a besoin de témoins, plus que de maîtres.
APIC: L’inculturation était au centre du Synode. C’est un droit et un devoir pour l’Eglise africaine et non pas une concession, ont relevé les Pères synodaux. Jusqu’où peut-on aller dans le domaine des sacrements, en
particulier le mariage?
B.A.: L’inculturation consiste à habiller la parole de Dieu avec nos propres habits. Ce n’est pas un phénomène typique pour l’Afrique. L’Europe a
elle-même inculturé le christianisme du Proche-Orient issu de la tradition
juive. Le cas du mariage est typique. Même s’il n’est pas conforme, il contient beaucoup de bonnes choses. Nous avons aujourd’hui en Afrique trois
mariages superposés: coutumier, civil et chrétien. Il faut rechercher une
certaine unification. L’Occident a d’ailleurs connu un processus semblable,
puisque dans plusieurs pays d’ancienne chrétienté, le mariage religieux est
aussi valable sur le plan civil.
APIC: Cela implique des modifications du droit canon?
B.A.: Le droit canonique est la codification de la vie. De temps en temps
on éprouve donc le besoin de le modifier. Il appartient aux théologiens,
aux canonistes africains, aux pasteurs, de se pencher sur le sens de la vie
des gens, de voir ce qu’ils cherchent, ce qu’ils souhaitent. Pas nécessairement pour les contenter, mais pour voir ce qui est faisable et conforme à
la loi de Dieu, ce qui facilite les rapports humains.
APIC: Votre diocèse de création très récente compte un grand nombre d’animistes, il s’agit pour vous d’une question primordiale?
B.A.: La grâce de Dieu saisit les gens là où ils sont. Certains viennent au
christianisme en étant monogames, d’autres sont polygames. Que faire avec
eux? Leur donner le baptême? Leur donner les sacrements? Ce sont autant de
problèmes humains et pastoraux qu’on ne peut pas trancher au couteau. Au
Synode, nous avons souhaité la création de commissions permanentes au sein
des conférences épiscopales pour se pencher sur ces questions, en corrélation avec Rome et avec les conférences régionales. Il faut aussi consulter
les «hommes ressources» qui incarnent la sagesse du peuple. Ils sont la mémoire de la communauté et quelques fois leurs avis nuancés nous donnent des
solutions très humaines.
APIC: L’avenir de l’Eglise en Afrique repose sur les petites communautés de
base dirigées par des catéchistes. Le manque des prêtres est souvent encore
important. Ne devrait-on pas conférer le sacerdoce à ces responsables de
communautés?
B.A.: Nous n’avons pas attendu le Synode pour cela. Certains responsables
de communauté qui n’étaient pas mariés ont déjà été appelés au sacerdoce.
Faut-il le souhaiter pour des personnes mariées? La vie nous le dira. Dans
certaines régions, la direction des paroisses est confiée à des laïcs mariés, au Zaïre par exemple. Ces gens gardent et distribuent l’eucharistie
mais ne célébrent pas la messe. Ils s’occupent des sépultures, de la proclamation de l’Evangile ou de l’homélie. Dans vos paroisses en Europe, ces
tâches sont encore assumées presque uniquement par des prêtres, parfois des
diacres. Avec le manque de prêtres elles devront aussi davantage s’appuyer
sur les laïcs, hommes et femmes.
APIC: Les prêtres formés dans des séminaires en ville ne sont-ils pas coupés de la base et de la communauté?
B.A.: La formation des prêtres est revenue sur le tapis plusieurs fois au
cours du Synode. Il s’agit d’adapter la formule aux circonstances. On peut
peut-être considérer que des études classiques longues sont de trop. Mais
un pasteur qui prend la Bible et qui commence à Evangéliser sans autre
n’est pas non plus un modèle. Il s’agit d’insérer davantage les futurs prêtres dans la vie. Après la première année de théologie, les séminaristes
sont envoyés dans les paroisses comme stagiaires pour un an. Quand certains
reviennent, les écailles leur tombent des yeux. Le peuple chrétien veut que
ses prêtres soient bien formés au point de vue intellectuel mais tient aussi à ce que le clergé soit proche de sa réalité.
APIC: Inculturation signifie aussi autonomie?
B.A.: Il faut voir trois sortes d’automonie pour nos Eglises. L’indépendance culturelle d’abord. C’est tout ce qui regarde la catéchèse, la liturgie,
les structures d’évangélisation. Ce qui sert à dire que Jésus-Christ est
quelqu’un de chez nous. Que sa Parole a été ’digérée’ par nos cultures.
Il y a l’indépendance au niveau du personnel pour l’enseignement, l’encadrement, l’évaluation, la gestion. On peut pendant un certain temps importer ce personnel. Mais il faut que ces gens en forment d’autres pour les
remplacer.
La troisième indépendance est économique et financière. Une Eglise qui
ne peut pas se prendre en charge financièrement reste une Eglise mineure.
Il faut que les fidèles soient éduqués à participer, même s’ils sont pauvres. Nous ne refusons pas l’aide extérieure. Mais nous ne pouvons pas indéfiniment tendre la main. D’autant que sur place avec un peu d’imagination, de persévérance et de bonne gestion, il y a beaucoup de choses à faire.
APIC: Le Synode a beaucoup insisté sur le thème de la justice et de la
paix?
B.A.: Le message final est rempli de cette réalité. L’Eglise doit être à la
fois ’leader’ et servante attentive aux vrais besoins des personnes. En
particulier des jeunes et les femmes. Il y a aussi l’évangélisation des milieux politiques et des décideurs administratifs. Trop souvent notre apostolat ne touche pas cette dernière catégorie qui a une place importante
dans la vie quotidienne. On ne demande pas que l’Eglise dirige les banques.
Mais l’Eglise demande que les banques soient honnêtes. L’Eglise doit être
la promotrice de la vie de la cité.
APIC: La perspective de la Conférence sur la population et le développement
du Caire en septembre a beaucoup préoccupé les évêques?
B.A.: Il faut regarder la croissance de la population d’une façon raisonnée
et non pas anarchique. L’Afrique n’est pas homogène. Au Rwanda par exemple
la densité de la population est forte, mais il y a ailleurs encore de larges espaces inoccupés. C’est la confrontation avec la ville qui laisse augurer des lendemains difficiles. Nous ne sommes pas contre la limitation et
la régulation des naissances. Nous devons avoir une paternité et une maternité responsables. Il faut voir les moyens que l’on emploie. L’Afrique traditionnelle avait des moyens tout simples, comme l’allaitement maternel qui
était très efficace pour l’espacement des naissances. Puis sont venus les
contraceptifs et le sida qui s’en mêle.
Aujourd’hui on refuse de voir le côté éthique et le côté culturel. On ne
peut pas casser les tabous culturels, il faut en tenir compte lorqu’on propose des solutions. Nous sommes assez inquiets de voir que là où les préservatifs ont été tant prônés le sida n’a pas reculé. Qu’est-ce cela veut
dire? Le moyen employé est-il le meilleur? Alors qu’on ne dit presque rien
sur l’autodiscipline, l’éducation, l’information objective, la fidélité au
partenaire. Qu’on trouve tout à fait dépassé de parler de virginité. Je
crois que ce sont des valeurs qu’on ne peut pas fouler aux pieds impunément. Il est beaucoup plus facile d’inonder nos pays de préservatifs.
APIC: Vous dites que le christianisme a passé sur beaucoup d’Africains comme un vernis…
B.A.: Le christianisme a une action lente sur les peuples. Quel qu’il soit,
l’homme porte les sequelles du péché originel. L’Europe dont le christianisme a plus d’un millénaire connaît aussi les massacres dans l’ex-Yougoslavie, sans oublier l’Holocauste. L’Europe n’a pas tellement à faire la leçon. Mais nous reconnaissons que cela va trop loin et que cela veut dire
que nous n’avons pas assimilé le message chrétien. Nous sommes toujours en
pays de mission. Il faut labourer et relabourer. Le christianisme doit être
toujours un défi lancé à tous ceux qui se prétendent chrétiens. Chacun doit
faire sa conversion. Le Synode est une occasion unique de se remettre en
question, de relever les défis. (apic/mp)
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