Fridolin Pflüger: «L’Europe trahit ses valeurs chrétiennes»

 Les évêques européens et des acteurs politiques se réunissent du 27 au 29 octobre 2017 au Vatican pour «repenser l’Europe». La question migratoire sera, notamment, au cœur des débats. Cet été le jésuite allemand, le Père Fridolin Pflüger, directeur du Service jésuite des réfugiés en Allemagne, s’était exprimé sur cette question brûlante.

 Au mois d’août, le Père Fridolin Pflüger, directeur du Service jésuite des réfugiés (plus connu sous le sigle anglais JRS, le Jesuit Refugee Service) en Allemagne avait exprimé au site katholisch.de  sa vive inquiétude sur les nouvelles orientations de la politique migratoire européenne. La pression exercée sur la Libye pour mieux contrôler les mouvements migratoires à partir de la côte libyenne ont généré une situation humanitaire qualifiée de désastreuse par de nombreuses ONG.

Ces derniers temps, à cause des agressions des garde-côtes libyens en Méditerranée, de nombreuses organisations d’aide aux réfugiés ont mis à disposition des bateaux pour les réfugiés. Comment jugez-vous la situation actuelle?
Depuis longtemps déjà, nous savons que la fuite vers l’Europe est contrôlée par des réseaux criminels. Et maintenant nous voyons avec inquiétude que les sauveteurs eux-mêmes sont criminalisés. Cela conduit les garde-côtes libyens à exercer davantage de contrôles, avec la bénédiction de l’Union européenne, ce qui ne laisse rien présager de bon. Car l’Europe renforce ainsi sur la côte libyenne le pouvoir déjà laissé aux bandes criminelles et aux seigneurs de guerre.

Quelles sont les conséquences pour les réfugiés, qui sont encore en Libye et qui espèrent gagner l’Europe?
La Libye barre déjà maintenant, de façon brutale, la route aux réfugiés qui veulent aller en Europe. Elle les parque dans des camps d’internement où ils sont soumis à des situations de violence massive. Mais l’Europe fait tout pour qu’ils ne puissent pas y faire valoir leur droit d’asile.

" L’Europe perd son âme»

Au regard de la situation actuelle quelle orientation préconisez-vous dans la politique européenne?
L’Europe doit cesser de se protéger en passant des marchés inhumains. Ces accords sur le prétendu contrôle des migrations ne servent qu’à maintenir les réfugiés à distance de l’Europe. L’Union européenne doit assurer enfin des routes d’accès sûres et légales. Non seulement le sauvetage en mer Méditerranée deviendrait superflu, mais cela casserait aussi le commerce entre les passeurs et les réfugiés.

 Comment assumer cela concrètement?
Une première mesure, ce serait déjà d’étendre le périmètre de la politique européenne commune de sauvetage en mer, comme l’Italie l’avait commencée en 2013 avec l’opération «Mare Nostrum». En plus, on pourrait épargner la traversée dangereuse de la Méditerranée à beaucoup de personnes, des groupes familiaux, des bénéficiaires de visas humanitaires et des contingents de réfugiés plus généreux.
C’est clair: quand 65 millions de personnes sont en fuite dans le monde, un des continents les plus riches et les plus forts économiquement ne peut pas se tenir à l’écart. Avec sa politique momentanée d’isolation, l’Union européenne trahit toutes ses valeurs humanistes et chrétiennes. Ou bien, comme le disait récemment le pape François, l’Europe perd son âme.

En ce sens, est-ce que l’Europe n’a pas perdu son âme depuis longtemps? Les pays européens se disputent sur la répartition des réfugiés: un accueil solidaire n’est pas prévisible…
De fait, nous oublions aussi la solidarité nécessaire au sein de l’Europe. En plus le système de Dublin, qui exige qu’un réfugié demande l’asile dans le premier pays où il a mis le pied, a montré combien il était injuste et complètement inapplicable. L’Italie, par exemple, se sent abandonné, à juste titre, par les autres pays de l’Union. Nous avons besoin, en urgence, d’une réforme profonde et solidaire du système de Dublin.

«Rien qu’en Afrique de l’Est, plus de quatre millions de réfugiés et environ sept millions de personnes déplacées sont hébergés»

Mais avec une simple modification des règles européennes, on n’aurait pas encore fait grand-chose…
Vous avez raison. Depuis l’automne 2015, l’Europe cherche, paniquée, comment stopper le flux migratoire en provenance d’Afrique. Pourtant la plus grande partie des réfugiés africains sont accueillis en Afrique même. Rien qu’en Afrique de l’Est, plus de quatre millions de réfugiés et environ sept millions de personnes déplacées sont hébergés. Pendant que l’Europe prend des mesures défensives, les programmes internationaux à destination des migrants dans des pays d’accueil comme l’Ethiopie, le Kenya et l’Ouganda sont dramatiquement sous-financés. Mais si les réfugiés ne trouvent pas de sécurité et de perspectives d’avenir en Afrique, ils sont contraints de s’orienter vers l’Europe. L’Europe pourrait apprendre beaucoup d’un pays comme l’Ouganda. Il donne aux réfugiés un bout de terre, leur offre un permis de travail et leur donne la possibilité de se nourrir eux-mêmes. L’Ouganda a ainsi l’un des systèmes d’asile les plus généreux et des plus durables au monde.

L’Eglise catholique ne devrait-elle pas être plus active en ce domaine pour éviter que des personnes ne se noient en mer? Et le Service jésuite des réfugiés ne devrait-il pas s’engager davantage pour le sauvetage en mer?

Pour le moment nous n’avons pas la possibilité de le faire et les organisations d’aide ont expliqué que, pour des raisons compréhensibles, elles se sont retirées du secours en mer. Le JRS est déjà actif des deux côtés de la Méditerranée et travaille directement avec les personnes en fuite.
Pourtant il ne faut pas oublier ceci: l’attention des médias se focalise fortement sur la Méditerranée et c’est aussi important, car des personnes meurent ici inutilement. Mais l’Eglise et les organisations d’entraide sont aussi actives dans beaucoup d’autres endroits, là où justement des personnes en fuite meurent, ce qui n’intéresse que très peu les médias en Europe. Par exemple sur les routes de migrants à travers le Sahara, ou auprès des réfugiés venus du Sud-Soudan, de Somalie, du Yemen ou d’Erythrée. On ne devrait pas l’oublier, en dépit de la tragédie qui se déroule en Méditerranée. (cath.ch/katholisch.de/bl)

 

 

Bernard Litzler

Portail catholique suisse

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