Le « temps de la récolte » pour les Eglises chrétiennes à Cuba
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 28juin(APIC) A Cuba, « c’est le temps de la récolte », entend-on
de plus en plus dans les milieux religieux de l’île caraïbe. L’athéisme militant y était la doctrine officielle il n’y a pas si longtemps encore. Aujourd’hui, menacé de toute part, l’Etat cubain s’affiche « laïc » et les
Eglises – en particulier protestantes – sont en pleine croissance. Témoignage du pasteur Arce Martinez, député au Parlement de La Havane depuis mars
1993, et ancien recteur du Séminaire de théologie protestante de Matanzas.
A Cuba, – héritage colonial espagnol oblige! – la majorité des chrétiens
sont catholiques. Les Eglises protestantes, très minoritaires, sont cependant particulièrement dynamiques: certaines paroisses voient le nombre de
leurs fidèles augmenter de 200% par an. L’Eglise attire depuis quelques
années de jeunes diplômés exerçant une profession, des fonctionnaires et
même des membres du Parti communiste cubain (PCC) qui, souvent, avaient vécu leur foi de façon clandestine. Beaucoup cherchent dans l’Eglise un sens
à leur vie dans un pays à l’économie sinistrée depuis la chute du Mur de
Berlin et la fin de l’appui massif de l’ancien Bloc soviétique.
Depuis le Congrès d’octobre 1991, les croyants peuvent appartenir au
PCC. Les communistes peuvent officiellement avoir une religion. Malgré cette ouverture, fruit d’un large débat idéologique, les chrétiens ne se sont
pas précipités pour prendre la carte du Parti. Ce sont plutôt des communistes qui, dans une proportion certes faible, se sont déclarés croyants.
Auparavant, un tel aveu aurait amené leur exclusion du PCC, les croyants
étant soumis à des discriminations plus ou moins subtiles, tant du point de
vue culturel qu’idéologique. Ne pouvant appartenir au Parti, souvent considérés comme « contre-révolutionnaires » en raison de l’attitude hostile de
certaines Eglises dans le passé, certaines carrières étaient automatiquement fermées aux chrétiens! Cette situation est aujourd’hui dépassée, affirme Arce Martinez, président du Mouvement Chrétien pour la Paix d’Amérique latine et des Caraïbes.
Vers la normalisation de la vie religieuse
Actuellement, la vie religieuse à Cuba ressemble à tout ce qui se vit
ailleurs dans le monde, affirme le professeur Arce Martinez: « Les gens fréquentent maintenant le culte dans l’Eglise de leur choix, car il y a une
séparation totale entre l’Eglise et l’Etat. Ce choix s’opère généralement
en fonction des traditions familiales; certains se sentent attirés par
d’autres Eglises, plus attractives ». Il existe actuellement plus d’une
cinquantaine de dénominations protestantes à Cuba, qui représenteraient
quelque 2 à 3% des 12 millions de Cubains.
La plupart des Eglises protestantes à Cuba, qui avaient été fondées par
des Eglises américaines, étaient toujours dirigées par des missionnaires
américains lors de l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro en 1959. A la notable exception de l’Eglise presbytérienne réformée – qui a joué un rôle « patriotique » de premier plan dans la lutte anticoloniale contre les Espagnols
à la fin du XIXe siècle, souligne avec fierté le pasteur Arce Martinez.
Tous ses responsables étaient des Cubains depuis les années 40.
Certains leaders presbytériens furent au XIXe siècle des amis personnels
du libérateur José Marti, relève le pasteur Arce Martinez. Après que Fidel
Castro fût arrivé au pouvoir, les Eglises mères aux Etats-Unis facilitèrent
voire fomentèrent l’émigration de leurs coreligionnaires. A tel point que
des communautés entières s’exilèrent aux Etats-Unis. Ainsi, dans sa paroisse actuelle, dans le centre touristique de Varadero, près de Matanzas, il
n’est resté à l’époque qu’un seul fidèle. Aujourd’hui, les Eglises protestantes comptent plus de 350’000 fidèles, ce qui est comparable en chiffres
absolus aux effectifs des années 50, mais à la moitié en pourcentage de la
population actuelle.
Confronter la pensée théologique chrétienne avec la pensée marxiste
Rentrant à Cuba à une époque où le régime de Fidel Castro prenait résolument le virage du socialisme marxiste-léniniste, le pasteur Arce Martinez
a pensé qu’il était nécessaire que les Eglises renouvellent leur mode de
pensée théologique « de telle sorte que nous puissions avoir une certaine
signification dans cette nouvelle société, que nous puissions confronter
notre pensée théologique avec la pensée marxiste ». D’une certaine manière,
il a quelque peu précédé, au début des années 60, la théologie de la libération latino-américaine.
Du côté catholique, certains déplorent le fait que les évêques n’ont jamais assumé la société socialiste comme un terrain d’évangélisation, ce qui
a mis l’Eglise catholique dans une position d’expectative: l’attente de la
fin inéluctable du régime socialiste à Cuba.
Catholiques et protestants se considéraient comme des ennemis
Dans le domaine des relations oecuméniques, la situation s’est beaucoup
améliorée avec l’Eglise catholique romaine. « Avant la Révolution cubaine,
nous nous considérions mutuellement comme des ennemis, il y avait une confrontation continuelle; je me souviens d’un curé qui rassemblait ses paroissiens devant notre église et troublait notre culte. Aujourd’hui, de
telles choses n’existent plus, il y a un respect mutuel ».
En septembre dernier, avec la lettre pastorale des évêques catholiques
demandant des réformes, la situation s’est à nouveau tendue. L’épiscopat
cubain demandait au gouvernement de La Havane d’éradiquer certaines pratiques politiques et d’abord le « caractère exclusif et omniprésent de l’idéologie officielle » et « le contrôle excessif des organes de sécurité d’Etat
portant atteinte jusqu’à la vie privée des personnes ». La lettre pastorale
dénonçait également « la discrimination pour raisons philosophiques, politiques ou religieuses ».
Le pouvoir a une relation plus tendue avec l’Eglise catholique
En fait, souligne le pasteur Arce Martinez, les évêques catholiques expriment le désir d’une plus grande coopération et d’une participation plus
active de l’Eglise dans la société. Cependant, ce qui caractérise non seulement le régime socialiste, mais également la République de Cuba dès son
origine, au début du XXe siècle, est la séparation entre l’Eglise et
l’Etat, qui souligne son caractère laïc. Cette idée de créer une société
vraiment laïque remonte déjà à José Marti. Les sévères critiques des évêques sont en partie justifiées, admet Sergio Arce Martinez. « Mais l’Eglise
catholique n’est pas toujours bien placée pour critiquer le monopole du
pouvoir… »
A propos du pluralisme, note le pasteur et député cubain, tous les secteurs sociaux sont représentés au Parlement de La Havane: les femmes, les
ouvriers, les artistes, les scientifiques, les secteurs religieux…. « Je
suis moi-même député à l’Assemblée nationale, élu par la base, dans mon
quartier… sans posséder la carte de membre du PCC ». Sur plus de 500 députés, il y a deux pasteurs protestants. Du côté catholique, il n’y a pas de
prêtres députés, mais des laïcs.
Coopération des Eglises souhaitée
Même si l’Etat cubain a toujours le monopole dans le domaine social, il
souhaite la coopération des Eglises, note le théologien protestant. Son
Eglise par exemple s’occupe de problèmes sociaux et gère un home pour personnes âgées. Une aide bienvenue dans la situation socio-économique désastreuse à laquelle est confrontée la société cubaine.
Expliquant la pénurie actuelle dans tous les secteurs, le pasteur Arce
Martinez met en cause le blocus économique sévère que les Etats-Unis imposent à Cuba depuis l’adoption de la Loi Torricelly. Selon cette loi, qui
porte le nom d’un sénateur sympathisant des exilés anti-castristes installés en Floride, un navire de n’importe quelle nationalité qui mouille dans
un port cubain est interdit de séjour aux Etats-Unis pour un certain nombre
de mois. Si une entreprise de n’importe quel pays du monde achète du nikel
cubain – l’île est le second producteur de ce métal – elle subit le boycott
américain!.
Cette situation, qui dure depuis plus de trente ans, a atteint un point
critique depuis la chute du Mur de Berlin, Cuba dépendant à près de 80%
des pays du bloc socialiste pour son commerce extérieur. Toutes ces relations ont été démantelées et les marchés des anciens pays socialistes ont
été presque tous perdus. La Loi Torricelly empêche pratiquement toujours
l’accès aux marchés occidentaux, même si dans l’ensemble les pays latinoaméricains entretiennent désormais des liens de toutes sortes avec Cuba.
A la base, les Cubains ont beaucoup de difficultés à vivre; il est particulièrement difficile d’obtenir de la viande. Le commerce de certaines
marchandises a été libéralisé, faisant grimper les prix. Mais les produits
de base peuvent toujours être obtenus par le biais des tickets de rationnement. « Ce qui me frappe cependant, quand je voyage dans les pays du tiers
monde, voire même aux Etats-Unis, c’est de rencontrer un type de pauvreté
que nous ne connaissons pas à Cuba, même si nous sommes un peuple pauvre ».
Ainsi, souligne-t-il, on ne voit pas à Cuba des enfants qui quémandent de
la nourriture aux passants, car les besoins vitaux sont couverts.
Malgré la couverture par l’Etat des besoins fondamentaux de la
population, la prostitution, un phénomène rare auparavant, commence à se
développer. Signe de la dureté des temps, on voit maintenant de très jeunes
filles tourner autour des touristes pour obtenir ces dollars qui font tant
fantasmer une partie de la jeunesse cubaine.
Le « système D » pour survivre
Avec la crise actuelle, les gens ont pris conscience qu’ils doivent
s’organiser pour faire face à la pénurie et le « système D » fait florès: à
La Havane comme dans les villages, on commence à cultiver des légumes dans
la cour de l’immeuble, à élever des poulets, à s’organiser au niveau associatif. Le petit commerce et même des petits ateliers, des entreprises
d’artisanat – un secteur privé qui existait déjà, mais de façon très limité
– se développent rapidement. Des ouvriers d’usine mis au chômage faute de
matière première, se sont retrouvés sans emploi; ils cherchent dans le
secteur privé des sources de revenus alternatives. Une révolution copernicienne dans un Etat à tendance paternaliste, qui a généré chez de nombreux
Cubains une mentalité d’assistés. (apic/be)
Encadré
Une vie au service de l’Eglise presbytérienne de Cuba
Le pasteur Sergio Arce Martinez, la septantaine, a consacré toute sa vie au
service de l’Eglise presbytérienne réformée de Cuba. Ordonné pasteur en
1946, Sergio Arce Martinez vit la période de la prise de pouvoir de Fidel
Castro aux Etats-Unis, où il passe son doctorat en théologie à Princeton en
1961. A son retour au pays, il est professeur de théologie systématique au
séminaire évangélique de Matanzas, à une centaine à l’Est de La Havane. Il
est recteur de ce séminaire de 1969 à 1984.
Aujourd’hui à la retraite, il s’occupe d’une paroisse dans la station
balnéaire de Varadero, près de Matanzas. Partisan d’une « théologie politique », appuyant le cours socialiste de la société cubaine, il se sent sur de
nombreux points sur la même longueur d’onde que des théologiens de la libération catholiques comme les Brésiliens Frei Betto et les frères Leonardo
et Clodovis Boff ou le Péruvien Gustavo Gutierrez. (apic/be)
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https://www.cath.ch/newsf/rencontre-avec-sergio-arce-martinez-pasteur-et-depute-au-parlement-cubain/