Rwanda: Assassinat de l’archevêque de Kigali, (090694)
Version officielle: une vengeance privée
Kigali, 9juin(APIC) L’archevêque de Kigali, l’évêque de Kabgayi, l’évêque
de Byumba ainsi que dix prêtres ont été tués par quatre soldats du Front
Patriotique Rwandais (FPR) chargés de les garder et qui ont voulu se venger
du masscre de leurs proches. C’est que qu’affirme jeudi «Radio Muhabura»,
captée à Londres par la BBC. La radio des rebelles rwandais précise que
trois des assassins ont pris la fuite, le quatrième a été tué par d’autres
soldats du FPR.
L’archevêque de Kigali était un Hutu proche du président défunt Juvénal
Habyarimana et de sa famille; il avait pris ses distances avec le régime il
y a un an et demi. Il y a quelques années encore, l’archevêque de Kigali
était membre du Comité central du parti unique.
Toujours selon la radio du FPR, le colonel Frank Mugambage, directeur
politique du FPR, a annoncé la «mauvaise nouvelle» des meurtres jeudi, mais
n’a pas indiqué quand ils avaient eu lieu. Il a ajouté que les fuyards seront recherchés et traduits devant un tribunal militaire.
Les trois évêques qui ont été tués sont Mgr Vincent Nsengiyumva, archevêque de Kigali, Mgr Thaddée Nsengiyumva, évêque de Kabgayi et président de
la Conférence épiscopale, et Mgr Joseph Ruzindana, évêque de Byumba.
Les membres du clergé avaient été placés sous la protection de huit soldats après la prise le 3 juin, par les rebelles du FPR, de Kabgayi, ville
où se trouvent l’évêché et le grand séminaire. Selon les premières recherches, quatre de ces gardes auraient trompé la vigilance de leurs camarades
pour commettre leur forfait. Les meurtriers ont accusé les prêtres d’avoir
pris part au massacre de leurs proches.
Aucune confirmation de ces assassinats n’a pu encore être donné jeudi au
Vatican. On ignore également où se trouve Mgr Augustin Misago, évêque de
Gikongoro qui avait trouvé refuge à Kabgayi a fin avril, mais qui a quitté
la ville le 2 juin.
Sans nouvelles de deux religieuses européennes
Deux religieuses européennes des Hospitalières de Ste-Marthe étaient
restées à Kabgayi en compagnie de 25 religieuses africaines. La maison générale de la Congrégation à Brunisberg, près de Fribourg en Suisse, est
sans nouvelles depuis le 19 mai, on ignore si elles ont quitté ou non Kabgayi dans un convoi de la Croix-Rouge.
Notons que le Saint-Siège avait interpellé la semaine dernière le Conseil de sécurité de l’ONU afin de créer une «zone de sécurité» autour du
complexe religieux de Kabgayi. Romano». Mgr Renato Martino, observateur
permanent du Saint-Siège auprès des Nations Unies à New York, avait réclamé
une telle mesure répondant aux voeux des évêques du Rwanda.
Les évêques rwandais ont souligné dans une lettre au pape que le centre
religieux de Kabgayi héberge 38’000 tutsis qui ont fui les milices hutues.
Le centre de Kabgayi regroupe un monastère, un complexe hospitalier et des
écoles.
Biographies des évêques assassinés
Mgr Vincent Nsengiyumva, archevêque de Kigali, était originaire du diocèse
de Ruhengeri, où il est est né le 10 février 1936 de parents catholiques.
Après ses études de philosophie à Nyakibanda et puis de théologie au grand
séminaire de Sion (Suisse), il fut ordonné prêtre en 1966. Il poursuivit
ensuite sa formation à l’Université Grégorienne à Rome, obtenant la licence
en théologie et le doctorat en droit canonique.
De retour au Rwanda, il fut nommé curé de la paroisse de Ruhengeri, official du tribunal ecclésiastique diocésain et secrétaire du presbyterium
(clergé) diocésain, et fut sept mois plus tard, professeur au grand séminaire de Nyakibanda. Ordonné évêque le 2 juin 1974, il dirigea le diocèse
de Nyundo pendant deux ans. Il avait été nommé archevêque métropolitain de
Kigali le 3 juin 1976 et avait reçu le pallium le 20 juin de la même année.
Mgr Thaddée Nsemgiyumva (aucun lien de parenté avec l’archevêque de Kigali)
est né le 17 mars 1949 dans le diocèse de Byumba. Après des études secondaires au petit séminaire de Rwesero (1962-1969), puis au grand séminaire
de Nyakibanda (1969-1975), il fut ordonné prêtre en 1975. D’abord vicaire à
Byumba, il fut ensuite animateur spirituel (1975- 1976), puis recteur
(1976-1979 puis 1982-1987) du petit séminaire de Rwesero, faisant entretemps des études pédagogiques à Rome (1979-1982). Nommé évêque coadjuteur
de Kabgayi le 28 novembre 1987, il fut ordonné le 31 janvier 1988 par Mgr
Perraudin (Sion, Suisse), auquel il succéda à la tête du diocèse le 7 octobre 1989.
Originaire du diocèse de Nyundo, où il est né le 3 juin 1943, Mgr Joseph
Ruzindana a étudié au petit séminaire et au grand séminaire de Nyakibanda.
Ordonné prêtre en 1972, il fut vicaire à la paroisse de Byumba (1972-1973),
avant de faire à des études de philosophie et de théologie à l’Université
des Sciences Humaines de Strasbourg (licence). A son retour, il fut nommé
vicaire général et responsable du synode du diocèse de Ruhengeri, ainsi que
vicaire à la cathédrale de Ruhengeri. Nommé en 1980 responsable de la
première année de préparation à l’entrée au grand séminaire de Rutongo, qui
vient de s’ouvrir, il est appelé à la tête du diocèse de Byumba en novembre
1981. (apic/cip/be)
Profond malaise dans l’Eglise du Rwanda
Les événements tragiques qui viennent de se produire surviennent dans un
contexte particulièrement douloureux pour l’Eglise du Rwanda. Il faut rappeler que celle-ci, après avoir soutenu les chefs Tutsis, a travaillé à
partir de 1959 à l’émancipation des Hutus opprimés. Après le coup d’Etat
d’Habyarimana, la hiérarchie autochtone a eu des rapports privilégiés avec
le MRND, le Mouvement pour la démocratie et le développement, l’ex-parti
unique au pouvoir. Mgr Vincent Nsemgiyumva (Kigali) a été membre de son comité central, dont il ne démissionna qu’en 1990, à l’occasion de la visite
du pape (le Vatican en avait fait une condition), tout en continuant à soutenir le régime.
Le désarroi du clergé et des fidèles est apparu au grand jour lors de la
publication, en décembre 1991, d’une lettre du conseil presbytéral de Kagbayi, réuni sous la présidence de Mgr Thaddée Nsembiyumva, président de la
Conférence épiscopale rwandaise. Verdict sans complaisance: «L’Eglise est
malade». Outre une auto-critique d’une Eglise compromise en tant qu’instrument du pouvoir, dont elle déplorait le «silence coupable», la lettre dénonçait les tueries et réclamait entre autres des négociations entre le
gouvernement et le Front Patriotique Rwandais et l’instauration d’un réel
multipartisme.
Cette lettre, qui eut en grand retentissement dans le pays, fut très mal
reçue par l’archevêque de Kigali. En revanche, Mgr Bertello, le nonce apostolique, l’avait trouvée «providentielle», peut-on lire dans un rapport de
mission de la Commission belge Justice et Paix (février 1992).
«Justice et Paix» était au Rwanda au moment où (janvier 1992) des représentants de l’épiscopat catholique et des Eglises protestantes prirent
l’initiative de rencontrer et de réunir les leaders des différents partis
politiques, ainsi que de transmettre leurs requêtes au président Habyarimana. L’initiative aussi de rencontrer les chefs du FPR.
En visite dans le pays il y a un an, le cardinal Roger Etchegaray, président de la Commission pontificale «Justice et Paix», avait été clair dans
sa mise en garde : «Concentrez toutes vos forces pour atteindre une paix
désormais à votre portée: c’est votre dernière chance», écrivait-il, suppliant chacun d’accueillir «sans méfiance mutuelle» l’accord de paix préparé depuis Arusha.
Constat d’un grand désarroi
Avant de quitter le Rwanda le 10 mai, au terme d’une visite de sept
jours, le cardinal français avait pu mesurer le désarroi de beaucoup en entendant quatre intellectuels laïcs, dont un professeur d’université et des
journalistes catholiques : «… le grand mal de la société rwandaise est
une grave crise éthique, qui fait que le pays n’a plus de modèles de référence. Dans cette perte de l’éthique, la hiérarchie catholique a une grande
responsabilité morale, car elle n’a pas su annoncer à temps et à contretemps un message libérateur. (….) Notre Eglise n’a jamais dénoncé les autorités civiles qui incitaient la population à la haine, aux massacres, aux
violences, ni ses actes barbares. Quand elle l’a finalement fait, c’était
avec beaucoup de retard et sans conviction profonde.»
Les intellectuels laïcs rwandais, qui parlaient de «coma dans lequel
semble plongé notre Eglise», estimaient qu’il était causé principalement
par le fait que «certains pasteurs (quatre) ne sont plus, pour diverses
raisons, capables de vivre les changements voulus». Et de demander que Rome
les appelle à d’autres fonctions ailleurs, et nomme à leur place «des pasteurs jeunes, dynamiques, moins ou pas du tout compromis politiquement».
Dans l’appel au dialogue lancé par les évêques rwandais le 9 avril dernier, au lendemain de l’éclatement des troubles sanglants, on pouvait lire
qu’ils se félicitaient «de la mise en place d’un nouveau gouvernement auquel ils promettent leur soutien», sans aucune allusion à la responsabilité
des autorités en place dans les massacres et le «génocide» en cours. Il est
juste de préciser que depuis, il y a huit appels beaucoup plus clairs.
(apic/cip/be)
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