Le texte contient 200 lignes (max. 75 signes), 1913 mots et 12555 signes.

apic/Justice et Paix/Huot

APIC – INTERVIEW

Suisse: l’appel aux paroisses de Jean-Claude Huot

Le secrétaire de Justice et Paix demande à être plus entendu

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Berne, 20septembre(APIC) Fondée le 27 septembre 1969 à Zurich, la Commission nationale suisse Justice et Paix souffle sa 25e bougie cette année.

Commission de la Conférence des évêques suisses, financée par l’Action de

Carême et la Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ), Justice et Paix, par son secrétaire général à Berne, Jean-Claude Huot, fait aujourd’hui le point. En s’interrogeant sur ses publications et prises de position pas toujours suivies. Manque de relais? Mauvaise utilisation de ses

écrits dans les paroisses? Sa crédibilité est en jeu. Des remises en question s’amorcent. Notre interview.

APIC: Justice… Paix… deux notions bien mises à mal pour qui suit

l’actualité…

J.-C. Huot: La justice et la paix restent toujours à bâtir. On ne baisse

jamais les bras. Et d’autant moins avec les problèmes qui se posent au monde, dans de nombreux pays et en Suisse, avec l’augmentation du chômage, le

redoublement du chômage de longue durée… (50’000 et 50’000 autres en fin

de droit, estime Caritas). Le risque d’une dualisation de la société est

bien réel. Notre engagement sur le terrain est plus nécessaire que jamais

dans les domaines de la politique sociale et économique, dans tout ce qui

touche à l’environnement. Paix et justice sont étroitement liés l’un à

l’autre. L’aggravation des injustices accroît les possibilités de conflits

– sociaux ou autres – à l’intérieur du pays. Sans parler de ceux liés à la

place des étrangers.

APIC: Quel rôle pour Justice et Paix au sein de la Conférence des évêques suisses?

J.-C. Huot: Justice et Paix, comme les autres Commissions de la Conférence des évêques suisses (CES), est une Commission consultative non seulement pour la Conférence elle-même, mais aussi pour l’ensemble de l’Eglise

catholique en Suisse. C’est dire que nous sommes au service des organismes

de pastorale et autres organismes de l’Eglise. Notre rôle est de mettre à

disposition du public des éléments de réflexion pour former l’opinion aux

questions abordées. Lorsque la CES souhaite prendre position sur un problème qui relève du domaine social, politique ou économique, notamment, elle

fait appel au secrétariat de notre Commission, afin de préparer les documents qui lui sont nécessaires. Ce que nous faisons en publiant des études,

des recherches ou autres enquêtes, parfois publiées en collaboration avec

l’Institut d’éthique sociale (IES) de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS).

APIC: Les prises de positions de Justice et Paix touchant aux problèmes

sociaux, au chômage, à la pauvreté et aux étrangers, par exemple, recueillent sans doute l’adhésion de la CES. Mais qu’en est-il dès lors qu’il

s’agit d’aborder des thèmes comme la bioéthique ou la procréation artificielle? Quelle est votre marge d’autonomie?

J.C.– Huot: Grande. Mais si nous sommes toujours appuyés par la CES, en

revanche, nous ne le sommes pas toujours par l’ensemble des membres de la

Conférence. Nous avons cependant toujours pu écrire ce que nous voulions.

dire. Des pressions? Jamais directement, ni de l’Eglise ni des milieux économiques. Même si, parfois, cela a donné lieu à de sérieux débats. Ce fut

le cas pour les documents sur la bioéthique et la procréation artificelle,

précisément, mais aussi dans notre prise de position sur l’initiative « Pour

une Suisse sans armée », à travers laquelle nous affirmions que la question

était légitime. Reste que notre but n’est pas la confrontation ou la provocation, mais de faire réfléchir en suscitant le débat par nos publications.

Quant à l’autonomie, sachez qu’elle est inscrite dans les statuts de la

Commission. Ces Statuts lui donnent du reste la possibilité de prendre la

parole en son nom propre, sous forme d’études ou de prises de position. Même si celles-ci sont toujours discutées avec le représentant de la CES au

sein de la Commission Justice et Paix, Mgr Amédée Grab, actuellement.

APIC: On connaît les Conférences épiscopales du monde entier et l’esprit

qu’on pourrait qualifier de « conservateur ». On connaît aussi les Commissions nationale de Justice et Paix dans le monde… qui se signalent généralement par leur côté « progressiste »… N’êtes-vous pas quelque part

l’alibi ou la bonne conscience de l’Eglise?

J.-C Huot: L’alibi? Je ne pense pas. L’Eglise ne se limite pas aux évêques, mais à tout un peuple. Le peuple de Dieu. Dans notre Eglise, il existe aussi une grande diversité d’opinions. De nombreux chrétiens sont parties prenantes dans des combats, dans des réflexions et des engagements sujets à critiques dans la mesure où des intérêts particuliers, des relations

de pouvoirs sont touchés. Justice et Paix est aussi un organisme qui travaille avec des mouvements ou des milieux qui, dans l’Eglise, cherchent des

solutions nouvelles, des engagements nouveaux. Dans ce sens là, nous ne

sommes pas du tout un alibi.

La nature même de notre commission, appelée à affronter les problèmes

d’injustices, les conflits, la dégradation de l’environnement, les atteintes aux droits de l’homme… fait que nous nous exposons. Nous abordons des

thèmes en eux-mêmes conflictuels et sur lesquels il n’y a pas unanimité.

APIC: On reproche à la Commission suisse de Justice et Paix d’être plus

prudente que d’autres Commissions nationales… de par trop refléter le

consensus et la prudence suisses…

J.-C Huot: C’est vrai que nos positions sont prudentes… qu’elles sont

le reflet de ce qui se fait et se pense en Suisse… le reflet aussi d’une

politique axée sur la discussion et le consensus plutôt que sur la confrontation. Notre Commission, composée de 21 membres, est le miroir des mentalités suisses. On y remarque une grande diversité d’opinions et d’approches. Ce qui fait que les divergences s’expriment dans le travail d’élaboration de la Commission.

APIC: Y a-t-il des domaines, en Suisse, où votre engagement a modifié le

cours des choses?

J.-C. Huot: Difficile à évaluer. Dans la mesure où nous ne sommes qu’une

voix parmi d’autres. Il y a certes eu l’adhésion de la Suisse au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale – qui valut à Justice et Paix

des critiques de certaines organisations – ainsi que le soutien apporté à

la pétition des oeuvres d’entraide pour un désendettement créatif. Depuis,

un crédit a été accepté par le parlement. Et des opérations de désendettement existent aujourd’hui.

APIC: Il est d’autres domaines ou, à l’instar des Eglises, vous vous

êtes engagés. Le naturalisation facilitée pour les jeunes étrangers – refusée – en est un. La loi contre le racisme soumise au peuple le 25 septembre

en est un autre. Camouflet à nombre de partis… aux Eglises… à votre

Commission et à votre homologue protestant… que ce refus sur la naturalisation?

J.-C. Huot: …Dans le premier cas, la parole des chrétiens et des Eglises n’a pas été écoutée, c’est vrai. On verra le 25 septembre où là aussi

notre engagement est très clair.

APIC: Un refus pourrait-il signifier une remise en question des moyens

mis à votre disposition et les méthodes d’actions?

J.-C. Huot: Certainement, oui. Il conviendra de faire un travail d’évaluation, pour tenter de comprendre les raisons de ce refus, si refus il devait y avoir. Mais cette remise en question, avant de porter sur les moyens

mis en oeuvre, devra se faire sur la communication. De quelle manière les

Eglises sont en relation et prennent en compte les préoccupations des

gens… sur les points qui les intéressent. Dès lors, j’estime qu’il ne

s’agirait pas seulement d’une remise en question de Justice et Paix, mais

aussi d’une remise en question de la pastorale. Est-ce que nous rejoignons

vraiment les peurs et les inquiétudes des gens? C’est pas forcément par un

accroissement d’une structure nationale comme Justice et paix que nous parviendrons à plus de résultats. Je crois qu’il faudrait un engagement plus

fort de la base. Un engagement plus grand au niveau du travail dans les paroisses, dans les Conseils de paroisse.

APIC: Vous avez l’impression de ne pas être suivis par les paroisses?

J.-C. Huot: Nous ne sommes que partiellement suivis. De toute façon trop

peu. Je dirais qu’il y a là un manque de relais. Sur le plan local, des

groupes de travail, avec les Conseils de paroisses, devraient susciter la

réflexion et reprendre nos travaux pour les traduire par rapport à des réalités concrètes. Il existe des exceptions, certes, mais trop peu nombreuses.

APIC: C’est un appel aux paroisses?

J.-C. Huot: Oui. Un appel aux structures pastorales… afin que l’engagement pour la justice et la paix soit le fait de toute l’Eglise.

APIC: Manque de relais, donc. Quels sont effectivement les moyens dont

vous disposez pour votre travail et la communication?

J.-C. Huot: Notre Commission se dote de groupes de travail spécialisés

dans différents domaines. Il nous arrive de faire appel à l’une ou l’autre

collaborations extérieures, à qui nous confions certaines études. Pour le

reste, Justice et Paix dispose d’un secrétariat central, à Berne. Avec

trois postes, rétribués, représentant un 220%: deux personnes à 80% et une

à 60%. Les membres de la Commission travaillant, eux, bénévolement. Quant à

nos moyens de communications, ce sont nos écrits, principalement…, les

canaux traditionnels pour les faire connaître; ainsi que notre réseau de

contacts avec les organisations de base, des parlementaires, nos collègues

des Commissions nationales et de la Commission pontificale Justice et Paix,

présidée par le cardinal Roger Etchegaray. Sans parler de nos relations oecuméniques avec l’IES et plusieurs Commissions de la FEPS, avec lesquels

nous travaillons pour l’élaboration de certains documents.

APIC: L’avenir de Justice et Paix? Ses préoccupations?

J.-C. Huot: Au plan suisse, nos préoccupations portent sur les questions

liées à la politiques sociale du pays…. la révision de l’AVS et de la loi

sur l’assurance chômage. Une étude est en cours de parution – déjà sortie

en langue allemande – sur les coûts de la santé. D’une manière générale, et

sur un plan international, il convient de redéfinir l’engagement de l’Eglise dans le domaine des droits de l’homme. Cette année, nous avons collaboré

à la coordination suisse du programme oecuménique d’observateurs pour la

paix en Afrique du Sud qui accompagne le processus de transition à la démocratie. La Conférence européenne des Commissions, qui se réunira en octobre

prochain à Bruxelles, examinera ces problèmes, ainsi que le suivi du dossier Haïti, pays dans lequel les Commissions européennes de Justice et Paix

se sont rendues en 1993.

APIC: Haïti… un dossier d’actualité avec l’intervention américaine.

Mais aussi un sujet d’interrogation avec vos prises de positions qualifiées

de courageuses par les observateurs, qui contrastent avec le silence du Vatican…

J.-C. Huot: L’Eglise est une grande « machine »… en tout cas dans son

fonctionnement institutionnel. Il est clair que dans le cas particulier

d’Haïti, les préoccupations de Justice et paix ne rejoignent pas celles de

la diplomatie du Saint-Siège et la position de la majorité des évêques de

ce pays. Qu’il en aille de notre crédibilité est chose certaine. Nos Commissions européennes n’ont pas accès à la diplomatie vaticane. Crédibilité

de l’Eglise aussi. Parce que si les évêques haïtiens n’arrivent pas à accepter la démocratie et le choix démocratique exprimé par le peuple, cela

pose un grave problème.

Jusqu’à quel point l’Eglise est apte et capable d’accepter un processus

démocratique et la recherche, par un peuple, de la construction d’une société plus équitable? Nous avons à pousser l’Eglise pour qu’elle offre davantage dans ce sens-là. Si nous n’y parvenons pas, cela pose question sur

notre travail. (apic/pr)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-justice-et-paix-huot/