APIC – INTERVIEW
L’analyse du responsable du Secrétariat pour les relations avec l’islam
Paris, 12octobre(APIC) L’islam en France, comment se vit-il aujourd’hui,
compte tenu des préjugés d’une société influencée par les événements en Algérie, notamment? Ancien prêtre-ouvrier, membre de la Mission de France
(MDF), Gilles Couvreur est aujourd’hui responsable du Secrétariat pour les
relations avec l’islam, fondé par la Conférence des évêques de France. Dans
une interview accordée à l’APIC, il livre son analyse sur l’islam, cerne sa
réalité, parle de son avenir.
APIC: L’islam a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps en France…
G. C.: Il y a un écart important entre la situation réelle et ce qu’en
disent les médias. Aux titres racoleurs des magazines (« La poussée islamique », « Comment les islamistes recrutent »), j’opposerais volontiers des publications scientifiques, comme « Etre musulman en France ». Les événements
algériens ont de fait un écho important ici car les liens d’amitié et de
peur qui nous lient sont profonds. Il y a comme une impression fantasmée de
menace qui pèserait sur nos sociétés, qu’il convient d’analyser en se dégageant des préjugés. Attention aussi à la tentation d’exploitation électoraliste qui joue démagogiquement sur le sentiment sécuritaire. Au camp de Folembray, parmi les personnes détenues, plusieurs n’avaient à l’évidence
rien à voir avec le terrorisme ou même des idées islamistes.
APIC: Ne fait-on pas des amalgames rapides?
G. C.: Absolument. On fait trop souvent l’amalgame entre 3 niveaux de
réalité: le terrorisme, le soutien à celui-ci; l’islamisme ensuite. Que
met-on sous ce mot qui laisse croire que c’est le vrai islam alors qu’il
s’agit d’une utilisation politique de celui-ci? Le mot intégrisme conviendrait mieux; enfin, il y a la grande majorité des musulmans qui n’entrent
dans aucune de ces catégories. Ils sont originaires d’endroits très différents: Maghreb, Turquie, Sénégal, Mali… Beaucoup de sont pas concernés
par les événements algériens. A quoi il convient encore d’ajouter plus de
1,5 million de musulmans sur le territoire, et qui sont de nationalité
française.
APIC: Quelle sera demain la cohabitation avec l’islam?
G. C.: Je reviens de quatre jours passés avec des représentants de dix
pays mandatés par le Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE) et
de la Conférence des Eglises européennes (KEK). Nous avons constaté que des
situations de convivialité paisible existent, sur lesquelles les médias ne
mettent pas l’accent. Cet optimisme raisonné est fondé sur deux considérations: au-delà des crispations événementielles, il y a la transformation
des mentalités sur plusieurs générations. C’est la première fois en Europe
que des jeunes musulmans sont socialisés et scolarisés en France. Un certain nombre d’entre-eux veulent pratiquer la religion musulmane en conformité aux lois françaises car ils sont d’abord Français. Il faut suivre cette situation inédite: une différence réelle entre l’islam qu’ils veulent
vivre et l’islam traditionnel de leurs parents. La seconde raison, c’est
l’existence de réseaux et de liens d’amitié qui se sont noués depuis plus
de 20 ans entre chrétiens et musulmans. Une réelle connaissance réciproque
de l’autre s’est développée. Cela nous permet de croire que la convivialité
est possible entre nous.
APIC: Et la question du port du voile à l’école…?
G. C.: A l’étranger on ne se pose pas la question et on se demande pourquoi cette histoire du foulard prend tant de place? Derrière, il y a un
certain nombre de non-dits. Un historien remarquait que ce n’est pas la
question de la laïcité ou de la religion qui est en cause, mais un fait de
société mal géré: c’est à l’évidence la situation d’exclusion et de misère
sociale dans laquelle se trouvent beaucoup de jeunes issus de l’émigration.
Par ailleurs, certains voiles sont utilisés politiquement par des responsables politiques du pays et instrumentalisés à leur tour par quelques associations d’islamistes.
Il faut prendre du recul et réfléchir à ce qui est ostentatoire ou non,
à ce qui peut ou ne peut pas être accepté culturellement à un moment de
notre histoire. Les préjugés idéologiques sont très présents dans ces matières passionnelles. Il y va du statut de la femme et de sa liberté, de
l’école et de l’ouverture aux valeurs universelles, de l’apprentissage des
différences.
APIC: Quid de la tentation de l’intégrisme auprès des jeunes des banlieues?
G. C.: D’abord la crise qui déchire l’Algérie a eu comme effet secondaire de faire découvrir à beaucoup de jeunes d’origine algérienne qu’ils souhaitent vivre en France, être Français. La plupart font maintenant leur
service militaire dans l’hexagone. Et les réseaux d’aide au FIS sont très
limités parmi ces jeunes. Ensuite cette crise interpelle directement l’ensemble de la société française. Dans certains quartiers, 50% de ces jeunes
n’ont pas d’autres perspectives que le Revenu minimum d’insertion (RMI),
soit 2’500 francs français (environ 800 fs). On peut comprendre la révolte
qui les tente. Il n’est pas difficile de penser que la radicalité islamiste
leur propose une espérance. Notre société laissera-t-elle un grand nombre
de jeunes en marge? La réponse ne sera pas sans effet sur l’islamisme.
APIC: On parle souvent de la non-réciprocité de l’islam
G. C.: C’est une vraie question, car nous aspirons tous à la réciprocité. Mais là aussi, il faut analyser les situations dans leur diversité. Le
culte catholique est impossible en Arabie Saoudite. Mais n’oublions pas que
des minorités chrétiennes, dans de nombreux pays musulmans, en Afrique, en
Asie, vivent avec les musulmans une vraie convivialité, légalement reconnue. De nombreux musulmans oeuvrent avec nous pour que les minorités chrétiennes vivent librement leur foi en terre musulmane. (apic/jean-claude
noyé/pr)
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