tierrez n’a rien perdu de sa verve mise dans le combat de sa vie au service

Fribourg/Lima, 23novembre(APIC) A 66 ans, le Père péruvien Gustavo Gu-

des pauvres. A travers l’Evangile, en théologien engagé. Curé de la paroisse du Rimac, à Lima, au Pérou, directeur de l’Institut Bartolomé de las Casas, auteur de nombreux ouvrages et autres écrits, ce théologien de la libération, l’un des pères du reste, est plus convaincu que jamais de la justesse de sa lutte: la vie, et non la mort pour les millions de pauvres, de

son continent ou d’ailleurs. Notre interview.

Son regard lucide sur les réalités socio-économiques de l’Amérique latine, sur les causes historiques et actuelles d’une misère grandissante, ne

l’empêche nullement de poser calmement son message d’espoir, en témoin de

Jésus-Christ qu’il est… Mais se sent-il pleinement appuyé aujourd’hui

dans sa démarche?

G. Gutierrez: …De plus en plus de gens s’investissent en Amérique latine dans une perspective de solidarité avec les pauvres. En même temps on

assiste à un approfondissement de cet engagement. Les laissés pour compte,

et parmi eux les indigènes, les noirs et les femmes s’y impliquent. Il y a

là des constats très riches pour l’Eglise latino-américaine.

APIC: Vous attachez beaucoup d’importance à l’histoire pour comprendre

l’aujourd’hui et divulguer votre credo de la solidarité…

G. Gutierrez: Oui. Parce que nous tentons de voir et de comprendre notre

histoire. Car un peuple qui n’a pas de mémoire est un peuple faible. C’est

une des raisons qui nous a incités à nous intéresser beaucoup aux premiers

pas de l’Evangile en Amérique latine au 16e siècle. Restituer cette mémoire

est donc l’une de nos tâches. En ce sens, j’ai passablement travaillé Bartolomé de las Casas. Un grand témoin. Dont on a dit à tort qu’il avait introduit l’esclavage sur le continent. C’est historiquement faux. En revanche, il a accepté l’esclavage comme n’importe qui à l’époque. Accepté…

mais non introduit. Ce qui ne l’empêchera pas, trente ans plus tard, de dire « le jour de mon jugement devant Dieu, Dieu ne me pardonnera pas de

l’avoir accepté ». Chronologiquement, il fut en fait la première personne en

Occident à dénoncer comme une injustice l’esclavage noir. Si on n’accepte

pas que des personnes se rétractent… saint Augustin ne serait pas saint.

APIC: Il est donc nécessaire de réécrire l’Histoire…

G. Gutierrez: En effet. Surtout si l’on sait que cette histoire a été

écrite par une main bourgeoise et masculine. Cela doit changer. L’histoire… est un des éléments de la force d’un peuple. Pas le seul cependant…

Car la mémoire n’est pas suffisante par opposition à la conscience de la

situation actuelle, capitale, elle.

APIC: Et la situation actuelle n’est pas brillante en Amérique latine…

où en plus d’une misère croissante, on continue à mépriser les droits des

Indiens de souche, des femmes et des minorités…

G. Gutierrez: En dernière instance, la pauvreté est une mort précoce.

Nous disons au Pérou de façon sarcastique que le choléra choisit de préférence les pauvres. Et cette maladie tue en effet les pauvres. Mort physique, aussi, dûe à la faim… Mort physique encore à cause de la répression

des pouvoirs politiques qui défendent les intérêts d’un petit groupe de

personnes. Mon peuple ne meurt pas à la fin de sa propre vie, mais à son

vrai commencement. Mort culturelle enfin… Lorsqu’on discrimine une personne pour un poste de travail, quand les droits des femmes sont violés ou

le droit d’être différent n’est pas accepté, cela veut dire que nous sommes

en train de tuer ceux et celles qui appartiennent à ces catégories. Ce

qu’il faut faire? Aller aux racines, à la signification profonde de la

pauvreté, si nous voulons vraiment comprendre que la vie est un don de

Dieu.

APIC: On est loin du nouvel ordre économique et social cher à certains…

G. Gutierrez: On dénonce à juste titre les guerres, parce que la guerre

est une transgression du droit à la vie. La pauvreté est une autre transgression à ce droit. Il ne suffit pas de dénoncer les injustices. La principale raison de toutes les souffrances, c’est l’injustice, précisémment,

dans le sens politique, économique et social. Nous vivons à une époque où

le libéralisme économique domine dans beaucoup de pays. Or le libre marché

est aussi un défi à nos consciences humaines…. Certains estiment que ce

libre marché est à même de créer un ordre social meilleur. Reste que chaque

chose est subordonnée au marché. Et que ce libre marché ne prend aucunement

en considération les conséquences pour les plus faibles. D’où la nécessité

de repenser la relation entre éthique et économie.

APIC: La raison d’être de la théologie de la libération, en fait… Mais

quel espoir, face aux réalités quotidiennes…

G. Gutierrez: Nos communautés traversent un moment difficile, c’est

vrai. Mais douloureux ne veut pas dire que l’Amérique latine ne vit pas en

un moment très riche… La créativité pastorale, sociale et politique des

secteurs pauvres de ce continent en dit du reste long. Je n’aime pas les

termes, mais si on me demande de choisir entre l’optimisme et le pessimisme, c’est l’optimisme que je choisis. J’ai de l’espoir. Comme être humain

et surtout comme chrétien. Parce que notre continent est très vivant… et

que les communautés chrétiennes sont particulièrement riches, créatives et

fécondes. Vous savez, je ne crois pas au déterminisme dans l’histoire. Parce que je ne crois pas aux lois de l’histoire. Je pense que cela dépend

Beaucoup de ce que les gens font… De ce que les gens peuvent faire.

APIC:

G. Gutierrez: Sur plusieurs regards. Notre analyse sur la pauvreté, notre analyse sociale et économique n’ont certes pas changé. D’autant que la

pauvreté est toujours là, et même pire encore. Depuis un certain temps déjà, les théologiens de la libération considèrent, et avec eux des scientifiques sociaux d’Amérique latine, que la théorie de la dépendance explique

beaucoup de chose. Mais pas tout. Nous approfondissons aujourd’hui l’histoire d’un point de vue théologique, et plus qu’il y a 20 ans. Au même titre du reste que nous prêtont plus d’attention à à la contribution des indigènes, des noirs et des femmes, à leurs cultures… à leur façon de vivre

la religion. Notre réflexion porte aussi sur la Bible. Il faut le dire même

si parfois, il paraît que c’est là une question presque exclusivement européenne. Nous le faisons aussi. A partir des pauvres.

Vous savez… la révolution technologique a fait qu’une partie de l’humanité soit exclue du marché mondial… de ce qu’on appelle la globalisation

de l’économie. La mode d’aujourd’hui veut que l’on parle d’eclus…. et non

plus de pauvres. Les intellectuels aiment changer de mots. Mais ils se fatiguent vite… très vite. Mais la réalité est toujours là. Et pauvre veut

toujours dire ne pas avoir à manger. Rien n’a changé, hormis que l’exclusion comme cause de la pauvreté est aujourd’hui nouvelle. En réalité, il y

a des gens dans nos pays qui semblent de trop… qui sont de trop pour ceux

qui dominent la scène politique mondiale.

l’exclusion

en revanche, c’est

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