UNE RELIGIEUSE PREND LA TETE D’UNE SOCIETE D’INVESTISSEMENT CHRETIENNE
PREMIERE PARTIE
New York, le 25 janvier (ENIçPatricia Lefevere) – Au cours des 25 dernières
années, les activités de religieuses d’Amérique du Nord ont souvent fait la
une des journaux: on a vu des religieuses assister à des conseils
d’administration d’entreprises, boycotter le raisin et les légumes pour
soutenir les migrants employés dans l’agriculture, et éreinter la compagnie
Nestlé qui cherchait à promouvoir ses aliments pour nourrissons dans les
pays du tiers monde par une campagne publicitaire. Elles ont également
manifesté contre les fournisseurs de la défense nationale, réclamé le
retrait des fonds placés dans l’Afrique du Sud de l’apartheid et dirigé des
associations d’actionnaires.
Elles se sont aussi trouvées à la tête d’hôpitaux, de collèges et
d’universités. Aujourd’hui, elles font entendre leur voix dans les milieux
d’affaires o# il n’est plus possible de les ignorer.
C’est pourquoi, quand la Société coopérative oecuménique de développement
(SCOD) – groupe d’investissement chrétien international – a élu à
l’unanimité, lors de sa dernière assemblée générale tenue au Pérou, la
soeur Frances Ryan, religieuse canadienne de l’ordre des Ursulines, à la
présidence de son conseil d’administration – fonction qúelle assumera dès
juin 1995 – cela n’a surpris personne. Pourtant, il s’agissait d’une
première.
Soeur Frances est déjà membre ce conseil depuis cinq ans. Au cours de cette
période, elle a approuvé l’octroi de la moitié environ des 270 prêts,
accordés à des entreprises de pays en développement, pour un montant total
de plusieurs dizaines de millions de dollars EU. Tout dernièrement, la
SCOD, qui a son siège aux Pays-Bas, a consenti des prêts à 31 entreprises des petites coopératives agricoles pour la plupart – pour la somme de 11
millions de dollars EU.
Soeur Frances est catholique romaine, comme plusieurs membres du conseil
d’administration de la SCOD; les autres membres représentent d’autres
confessions, puisque la SCOD se définit comme « oecuménique ». Elle a accordé
un entretien téléphonique à la correspondante d’ENI, depuis son bureau de
London (Ontario), o# elle dirige le Bureau de justice sociale du diocèse
catholique de cette ville.
Sociologue de formation, ayant exercé différentes professions au cours des
35 dernières années – celles d’enseignante, d’administratrice de collège,
de supérieure religieuse et de rédactrice en chef d’un journal – soeur
Frances a déclaré que son engagement au service de l’éducation, de la
justice sociale et de l’oecuménisme était ce qúelle avait de plus précieux
à apporter au conseil d’administration.
Membre fondatrice de la Canadian Alternative Investment Cooperative
(coopérative d’investissement alternative canadienne), elle a approuvé dans
ce cadre le versement de prêts à des projets canadiens rattachés à des
Eglises qui ne pouvaient pas obtenir l’aide d’une banque, et elle a donc
une certaine expérience dans ce domaine.
La SCOD, a-t-elle fait remarquer, fait seulement des prêts à des projets
que les grandes banques jugent « insolvables ». Mais, ajoute-t-elle, « notre
taux de défaut de paiement est bien inférieur à celui de certaines banques
qui accordent des prêts pour de nouveaux projets, même dans le ’premier’
monde. »
Tout au long de son histoire, la SCOD n’a connu un taux de défaut de
paiement que de 8 %. En comparaison, a souligné David Ellwanger, juriste
luthérien américain originaire de Dallas, et lui aussi membre du conseil
d’administration, les banques commerciales ont connu un taux de défaut de
paiement de 72 % sur des prêts de ce type.
Soeur Frances et David Ellwanger ont tous deux déclaré que la SCOD était
« le secret le mieux gardé de l’Eglise ».
Créée il y a 20 ans à l’initiative du Conseil oecuménique des Eglises
(COE), la SCOD poursuit un double objectif: permettre à des groupes
défavorisés d’avoir accès aux crédits et moyens financiers qui sont
essentiels au développement d’entreprises économiquement viables; et offrir
aux Eglises, aux groupes qui leur sont rattachés et aux ordres religieux,
des possibilités d’investissement conformes à leurs principes éthiques.
Depuis la création de la Société, son conseil d’administration a toujours
compté parmi ses membres un collaborateur du COE. Actuellement, il s’agit
de Rob van Drimmelen qui est économiste et travaille auprès de l’Unité
« justice, paix et création » du COE.
Soeur Frances, ancienne rédactrice en chef du Catholic New Times de
Toronto, hebdomadaire indépendant traitant de questions de justice sociale,
espère donner plus de visibilité à la SCOD et promouvoir la coopération
entre les membres de son conseil d’administration dont les deux tiers
viennent de pays en développement.
Ce conseil compte 50 % de femmes. Il tiendra sa prochaine assemblée
générale à Hamilton (Ontario), en juin prochain. Les réunions de
l’assemblée ont lieu généralement dans un pays en développement – souvent à
proximité d’une entreprise qui vient de bénéficier d’un prêt de la SCOD.
Mais cette fois-ci, le conseil d’administration a été invité à Hamilton par
la Société oecuménique de développement du Canada (EDS) qui a son siège
dans cette ville. L’EDS est associée à la SCOD. Un grand nombre
d’associations indépendantes de ce genre ont été créées en Europe et en
Amérique du Nord, souvent autour de groupes rattachés à des Eglises. Elles
assurent les trois quarts des fonds prêtés par la SCOD, qui se montent
actuellement à 83 millions de dollars EU, c’est-à-dire environ 80 % des
fonds aujourd’hui placés sous forme de prêts à travers le monde.
Des groupes de soutien achètent des parts sociales d’une valeur de 250
dollars chacune ou des notes (titres de reconnaissance de dette) d’un
montant de 5 000 dollars EU chacune. Les notes arrivent à échéance au bout
d’une période allant de cinq à dix ans. Au cours des six dernières années,
les parts sociales ont rapporté un dividende de 2 %; le rendement sur les
notes s’est élevé à 4 %.
L’une des meilleures preuves de la réussite de la SCOD, a dit soeur
Frances, c’est que de plus en plus de gens, dans les pays en développement,
deviennent actionnaires en achetant une ou deux parts sociales. « Nous
invitons les projets qui ont remboursé leur prêt et ont bien marché pendant
une période de cinq ans à devenir membres de la Société. »
Des prêts, d’un montant moyen de 250 000 dollars EU, ont été versés par la
SCOD à plus de 270 entreprises réparties dans 66 pays, aidant à créer plus
de 11 000 emplois à long terme. Ont bénéficié de ces prêts, par exemple,
des veuves de guerre guatémaltèques qui ont lancé une coopérative de vente
à l’exportation et des cultivateurs indonésiens qui pour la première fois
élèvent leurs propres vaches.
Actuellement, dans les Samoa occidentales, grâce à une aide rec,ue de la
SCOD, on est en train de reconstruire 39 maisons détruites par un typhon et
des femmes de la région gèrent un projet d’éco-tourisme. Au Zimbabwe, un
prêt versé pour financer la fabrication de briques a permis de créer 50
emplois pour des jeunes ayant terminé leur scolarité et en même temps de
réduire les frais de construction.
Tous ces projets, a dit soeur Frances, démontrent « l’étonnante capacité des
pauvres à s’organiser eux-mêmes, à créer une coopérative et à la faire
fonctionner pour rembourser le prêt ».
Selon elle, la SCOD doit sa réussite à ses 14 responsables de l’élaboration
des projets qui travaillent dans les pays en développement. La SCOD ne fait
pas la charité. Mais elle suit de près les entreprises pour voir quels sont
leurs besoins et constater leurs progrès, et pour juger s’il est justifié
de prendre de nouvelles orientations ou de procéder à un nouveau
financement.
« Les compétences, l’engagement et le dévouement de ces responsables sont
notre force. Ce sont eux qui font marcher notre organisation », déclare
soeur Frances, qui fait remarquer que la moitié d’entre eux sont des
femmes.
Le taux d’intérêt de la plupart des prêts est de 9 %, autrement dit « le
taux dont nous avons besoin pour couvrir nos dépenses », explique soeur
Frances. Si ce taux pose problème, « il constitue un net avantage dans les
pays en développement o# les taux proposés sont en général beaucoup plus
élevés ». Les prêts sont généralement consentis pour cinq ou sept ans,
parfois dix, avec un délai de grâce d’une année.
Occasionnellement, on demande à une institution d’un pays développé de
garantir le prêt. Mais ce que la SCOD cherche avant tout, c’est à
« promouvoir » l’autosuffisance, à aider les entreprises à apprendre à voler
de leurs propres ailes. « Nous essayons de les sevrer, de les amener à se
passer des dons », a déclaré soeur Frances.
En 1993, les plus grands bénéficiaires des prêts de la Société ont été les
institutions financières intermédiaires: elles ont rec,u 46 % des fonds
versés au titre de nouveaux projets. Ces institutions, à leur tour,
consentent des prêts plus modestes à des entreprises.
En novembre prochain, la SCOD fêtera son 20e anniversaire en tenant une
réunion au Zimbabwe. D’ici là, soeur Frances espère mieux faire conna#tre
la Société au grand public, aux groupes privés et aussi aux Eglises.
« J’aimerais qúils se rendent compte qúelle représente une autre approche
valable du développement », explique-t-elle.
Tout en comprenant que les caisses de retraite des Eglises et des ordres
religieux doivent faire fructifier leurs avoirs au maximum pour le profit
de leurs membres, elle pense qúils doivent « développer un sens de la
responsabilité à l’égard des moins fortunés ». La SCOD ne peut offrir qúun
rendement de 2 %, mais en même temps « nous offrons à nos actionnaires la
possibilité d’assumer leur responsabilité à l’égard des pauvres ».
En sa qualité de sociologue, soeur Frances prend à coeur les déclarations
de John Kenneth Galbraith, pour qui la « sous-classe » (under-class), même en
Amérique du Nord, conna#t une expansion si terrifiante qúelle n’acceptera
plus de rester une « sous-classe ».
« Si nous ne répondons pas à leurs besoins, il faut nous attendre à ce que
les pauvres se soulèvent pour exprimer leur désespoir », a déclaré la
religieuse, citant l’ouvrage de J. K. Galbraith, The Culture of
Contentment, paru en 1992.
Mais la société d’investissement, dont elle dirigera le conseil
d’administration dès juin 1995, ne perc,oit pas la situation comme étant
désespérée. « Nous entrevoyons des signes d’espoir – l’espoir d’hommes et de
femmes qui prennent eux-mêmes en mains leur développement. »
Pour soeur Frances, la pauvreté est un « scandale » dans le monde
d’aujourd’hui.
« Je ne comprends pas comment nous pouvons nous montrer si blasés face à
elle », conclut-t-elle. (1745 mots)
Traduit de l’anglais Service linguistique, COE
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