APIC – INTERVIEW

Le témoignage de H. El Mountacir, auteure de «Les enfants des sectes»

Quand l’incroyable

dispute la palme à l’odieux

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Viol et sévices corporels sont parfois monnaie courante dans l’univers des

sectes en Suisse, en France ou ailleurs, où «l’incroyable dispute la palme

à l’odieux». Pour la première fois, un livre, «Les enfants des sectes», révèle le drame quotidien que vivent malgré eux les enfants des adeptes de

sectes. Chargée d’études à l’Union Nationale des Associations de Défense

des Familles et de l’Individu (UNADFI), à Paris, Hayat El Mountacir, une

Française d’origine marocaine, âgée de 41 ans, lève le voile sur les violations des droits de l’enfant. Sur les atteintes à leur dignité. Notre interview.

Pratiques et endoctrinement, chers à la Scientologie, à la secte Moon,

aux témoins de Jéhovah, aux disciples de Raël ou aux dévots de Krishna, y

sont décortiqués. L’auteure démonte le mécanisme des sectes, leur rôle néfaste sur la famille et sur l’enfant, véritablement jetés dans les griffes

de gourous à l’ego surdimensionné, toujours prêtes à exploiter les désarrois ici et là. A donner «clé en main» la solution du bonheur.

Volonté de détruire le noyau familial pour les unes, doctrine sanitaire

désastreuse et pratique scandaleuse de la sous-alimentation pour les autres, ou encore violence corporelle voire sexuelle… C’est pour ces enfants de «l’obscurité et du silence» que l’auteure a écrit ce livre. Elle

dénonce. Et s’interroge… sur le laxisme des autorités en la matière. Plus

que jamais, dit-elle, il nous faut recourir au «devoir d’ingérence», dès

lors que la liberté et l’intégrité de la personne sont en jeu.

H. El Mountacir: Mon objectif? A travers ce livre, j’ai voulu dire: Voilà ce qui se passe, pour tenter de briser le mur du silence. Jusqu’à présent, on a consacré des livres souvent événementiels et très factuels sur

le phénomène des sectes. Mais il n’y a pas d’analyse sur le véritable

fonctionnement de l’intérieur. J’ai pensé qu’il fallait le faire, en mettant en évidence le problème des enfants doublement victimes: dans leur

corps à cause des violences, et dans leur esprit par les confusions qu’entraîne l’endoctrinement. Avec pour fil conducteur la Convention des Nations

Unies relative aux droits de l’enfant, je me suis attachée à démontrer combien les traitements subis par des enfants de parents adeptes de sectes

sont des atteintes flagrantes à leurs droits. Il était urgent de révéler la

lente destruction physique, psychologique et morale à laquelle les conduit

inéluctablement leur présence dans de nombreux groupes sectaires. Derrière

les masques des sectes, des innocents sont lentement broyés au nom du tribut à payer pour le triomphe de quelques gourous psychopathes.

APIC: Vous dénoncez des pratiques scandaleuses voire odieuses. Comment

avez-vous mené vos recherches. Sans doute vous appuyez-vous sur des bases

solides?

H. El Mountacir: Solides, oui… J’ajoute que le livre sorti en France

il y a trois mois n’a pas souffert de la moindre contestation des milieux

visés. L’ouvrage m’a «coûté» trois ans de travail. Il est le fruit d’une

lente maturation théorique et pratique. Par mon travail à l’UNADFI, je dispose d’une importante documentation. Or il faut savoir que les sectes disposent de papiers destinés au grand public, mais aussi et surtout de

données à usage interne, pour les responsables. J’ai eu la chance de pouvoir travailler sur ces informations internes, de les analyser. Je me suis

également basée sur les témoignages: de familles dont les enfants ont rejoint une ou l’autre secte, de grands-parents inquiets parce qu’on a soustrait de leur vue des petits-fils envoyés dans l’un ou l’autre centre d’endoctrinement en Inde, en Italie, en France ou ailleurs, d’ex-adeptes aussi.

APIC: Tous les témoignages ne sont pourtant pas fiables. Des dérapages

et des exagérations sont possibles…

H. El Mountacir: Pour qu’on puisse affirmer que dans tel ou tel groupe

il y a un grave problème, au niveau de la destruction de la famille ou de

sévices corporels sur les enfants, par exemple, nous disposons de plusieurs

témoignages de personnes, en France, en Suisse ou ailleurs dans le monde. A

partir des documents internes et des témoignages, j’ai essayé de voir en

quoi telle théorie prônée par une secte est mise en pratique. Mon livre est

ainsi fait qu’à de longs extraits tirés de documents succèdent un ou plusieurs témoignages. A l’UNADFI, nous travaillons sur plus de 1’000 groupes,

dont 200 sont considérés comme sectaires. J’ai choisi de dénoncer l’action

dangereuse d’une dizaine d’entre eux par rapport à la famille et à l’enfant, parce que sur ceux-là, j’ai reçu beaucoup d’appels. Ce qui ne veut

pas dire que les autres groupes ne sont pas nuisibles.

APIC: La famille et les atteintes à l’intégrité de l’enfant reviennent

comme des leitmotive dans votre livre. La secte, par rapport à la famille,

c’est quoi?

H. El Mountacir: L’anti-famille. La famille devient un cadre que la secte s’approprie et utilise pour sa propre finalité. La logique affective à

la base du choix d’une vie commune est évacuée au profit de la logique du

gourou. Dans le mouvement Raëlien, l’adepte doit s’auto-programmer en refusant la logique affective. La secte va gérer la vie intime et psycho-affective de l’adepte dans une finalité manipulatrice… Dans certaines sectes Moon, Sahaja Yoga, Krishna, notamment -, les gourous marient parfois les

adeptes. Chez Moon, la consommation du mariage est conditionnée par le nombre d’adeptes recrutés par les futurs époux. Certaines sectes donnent une

nouvelle interprétation de la notion de la famille. En détruisant pour

l’individu tous les repères socio-culturels. Dans le groupe Sahaja Yoga,

le gourou est une femme auto-dénommée «Mère divine». Elle est symboliquement la mère et le père de tous… y compris des fils et des filles des

adeptes. Tout, en réalité, est créé pour déstabiliser l’enfant. La famille

devient pour la secte un moyen de diffusion de la doctrine. Et par rapport

à l’enfant, la famille est un laboratoire pour fabriquer des êtres «parfaits» au regard de la doctrine. Cette vision totalitaire de l’homme nouveau questionne sur les dérives eugénistes.

APIC: En quoi se traduisent les violations des droits de l’enfant, dont

les exemples abondent dans votre livre?

H. El Mountacir: Par des atteintes affectives, intellectuelles et physiques. Dans certaines sectes, les relations affectives avec les parents biologiques sont réduites au miminum. Chez les dévots de Krishna, les enfants

sont envoyés en Ashram, en Italie, par exemple, ou en Inde, séparés des parents. C’est notamment le cas d’enfants suisses. Il faut savoir que nombre

d’enfants sont ainsi déscolarisés pour les besoins de l’endoctrinement des

sectes. La secte Sahaja Yoga envoie dès l’âge de 6 ans les gosses en Inde.

Lorsqu’ils se rebellent à l’adolescence, les jeunes sont confiés à d’autres

adultes de la communauté. Dans la secte Moon, les enfants sont séparés des

parents, pour les «protéger d’un monde impur».

En Scientologie, les enfants fréquentent en principe l’école publique ou

privée. Même si souvent, on les envoie à l’»Ecole de l’éveil». Mais ils

suivent des cours de scientologie après la classe et sont progressivement

préparés à intégrer le langage et les enseignements de la secte. A Clearwater, aux Etats-Unis, les enfants sont scolarisés dans l’école du groupe.

Une jeune fille de 11 ans témoigne sur le travail à fournir: du lundi au

vendredi, dès la classe terminée jusqu’à 22h30, le samedi de 12 heures à

22h30 une semaine sur deux, le dimanche de 8 heures du matin à 22h30. On le

constate, les sectes profitent parfois des dispositions juridiques permettant la déscolarisation pour marginaliser les enfants. Quant à Raël, il

propose de faire passer des tests aux enfants à 5 ans à la maternelle et à

12 ans à l’entrée en secondaire, afin d’en extraire les génies en herbe et

les surdoués. La méditation sensuelle est l’un des axes centraux de la doctrine raëlienne.

APIC: C’est la démission des parents. Et même de la société…

H. El Mountacir: Oui. Dans les sectes, l’intégrité physique de l’enfant,

à des degrés divers, n’est pas respectée. Cela va de la maltraitance physique au refus du droit à la santé – c’est notamment le cas chez les Témoins

de Jéhovah -, en passant par l’exploitation sexuelle. A la Citadelle, les

enfants sont battus pour en «chasser les démons». Cet acte est accompagné

par la lecture de versets. Tout aussi significatif est le cas d’Ecovie qui

allie pour ses adeptes la malnutrition à de mauvaises conditions d’hygiène

provoquant des maladies infectieuses. Dans les sectes, le gourou codifie la

violence faite aux enfants et induit le comportement de la famille qui

obéit à ses directives. A travers les actes violents dirigés contre les

gosses, le gourou contrôle l’émotion des parents. Ceux-ci ne se révoltent

pas. Même, ils y participent pour prouver leur adhésion passive et totale à

la secte.

APIC: Vous évoquez des violences… allant jusqu’au viol parfois…

H. El Mountacir: Chez les raëliens, le châtiment corporel est souhaité

depuis le plus jeune âge, sous prétexte de respecter la tranquillité des

adultes. Plus grave, le mouvement, qui milite pour la liberté sexuelle des

enfants, ne fait pas la nuance entre adultes et parents… Et les relations

équivoques entre parents et enfants sont entretenues. Quant au fondateur de

La Famille (Les enfants de Dieu), Moïse David, il a trouvé une justification dans la Bible pour inscrire dans la réalité ses propres fantasmes.. Il

a exercé son droit de cuissage sur les enfants de ses adeptes et jusqu’au

sein de sa propre famille. Sans oublier ses «fidèles»… et avec un penchant pour le sadisme, qui plus est. Dans certains cas, les enfants assistent aux pratiques sexuelles des parents. Dans d’autres, les relations entre enfants sont favorisées…. lorsque ça n’est pas l’inceste.

APIC: La croissance des sectes dans le monde occidental est une réalité.

Quel but poursuivent-elles, avec quels discours?

H. El Mountacir: Les sectes, avec leur organisation pyramidale, proposent le bonheur «clé en main»… La pratique de l’ésotérisme vise à découvrir le surhomme qui sommeil quelque part en nous. La secte va justement

faire miroiter un peu de miracle. En flattant l’individu, en lui disant au

départ qu’il est le meilleur. En fait, les sectes font leur le questionnement qu’opère l’individu sur lui-même. Elles s’y engouffrent en donnant des

réponses rapides à ses problèmes existentiels. En disant: «Ne réfléchissez

plus: on le fait à votre place». Les sectes exploitent le désarroi des individus dans la société d’aujourd’hui et jouent sur l’angoisse. Elles ont

trouvé là un créneau très important. Il faut croire et expérimenter,

disent-elles. Ce stade de l’expérimentation correspond à notre société rationnelle. Et c’est en cela que les sectes récupèrent le côté rationnel de

nos sociétés, non pas dans une finalité libératrice, mais «manipulatoire».

APIC: Combien de Guyana, de Waco, de Cheiry et Salvan la société devrat-elle encore vivre avant que les mesures qui s’imposent ne soient prises.

On s’étonne du laxisme des autorisés face aux sectes, puissantes financièrement et politiquement?

H. El Mountacir: Les sectes, c’est vrai, sont puissantes politiquement

et financièrement. Elles ont du reste leurs comptes en banque en Suisse et

au Liechtenstein, notamment. Politiquement, elles arpentent les lieux où se

prennent les décisions… Au Conseil de l’Europe, au Parlement européen,

par exemple. On envoie des dossiers bien ficelés juridiquement, avec l’aide

d’avocats sûrs et bien payés. Il est clair qu’il faut respecter la liberté

de conscience, la liberté religieuse. Mais dans une certaine limite et dans

la mesure où elle ne porte pas atteinte à la dignité humaine. Le problème

n’est pas simple à résoudre. Vu au niveau international, seule la liberté

religieuse est prise en compte. Et cette notion est en passe de prendre le

pas sur les libertés individuelles. Ce qui fait que les agissements attentatoires aux droits de l’homme par les groupes sectaires relèvent du droit

commun. Or pour saisir la justice, il faut une infraction. Mais tout se

passe à l’abri des regards, dans le secret. Et comme les enfants sont «protégés» par les parents… et que ceux-ci sont soumis aux gourous!

Au Tessin, un père avait réussi à soustraire son fils aux dévots de

Krishna. Conseillé par la secte, le fils est parti la rejoindre. Les parents ont fait procès, qu’ils ont perdu. Le tribunal a invoqué la liberté

d’adhérer à la religion de son choix. En 1993, la Cour européenne de Justice a donné tort à un tribunal autrichien, qui avait confié la garde d’un

enfant au père dans le cadre d’un divorce. Motif: atteinte à la liberté religieuse réclamée par l’épouse adepte des Témoins de Jéhovah. Les exemples

pourraient se multiplier… toujours au détriment de l’enfant. (apic/pierre

rottet)

ENCADRE

Hayat El Mountacir a fait ses études supérieures à l’Université de Paris. Elle est titulaire d’une maîtrise de Sciences politiques et d’un diplôme d’Etude approfondie en «système et structures politiques. (apic/pr)

«Les enfants des sectes», 366 pages, paru chez Fayard

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