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APIC Interview

Rencontre avec le Père Daniel-Ange

«Faire passer l’amour de Dieu de l’autel au bordel» (070395)

L’idéologie de mai 68 est périmée

Maurice Page, agence APIC

Fribourg, 7mars(APIC) La planète Eglise et la planète des jeunes sont aujourd’hui deux mondes qui s’éloignent l’un de l’autre. Cette constatation

hante Daniel-Ange depuis longtemps. Pour faire passer le courant de l’amour

de Dieu de «l’autel au bordel», le religieux bénédictin, d’origine belge,

âgé de 63 ans, a choisi le chemin du Renouveau charismatique.

A la tête de l’école «Jeunesse Lumière», il prône une évangélisation

«opérationnelle». Prédicateur itinérant, il touche des milliers de jeunes

dans le monde entier par son témoignage, ses conférences et ses livres. Aimant à rappeler que l’action s’enracine dans la contemplation.

APIC: Au milieu des années 90, la quête religieuse apparaît à nouveau plus

forte. Le terrain est-il meilleur pour l’évangélisation?

Daniel-Ange: Les gens sont passés de l’athéisme au panthéisme. La demande

religieuse est plus forte. Dans ce sens, l’évangélisation est plus facile

aujourd’hui qu’il y a quinze ans. Le monde a besoin de certitudes et de repères, sinon il tombe dans le matérialisme le plus exacerbé.

Le plus grand danger n’est pas tant les sectes, mais la nouvelle religiosité païenne occidentale liée au New Age. Il est difficile d’y faire face, parce que ce mouvement est insaisissable. Toutes les vérités laissées

par le christianisme sont récupérées par l’ésotéro-occultisme. Les anges,

le purgatoire sont récupérés par la réincarnation, l’Esprit-Saint est

repris par la théorie de l’énergie cosmique.

Le christianisme est aussi atteint par des virus à l’intérieur lorsque,

par exemple, le journaliste Jacques Duquesne, dans son livre «Jésus», injecte insidieusement le microbe de la suspicion sur la conception virginale

du Christ ou sur ses miracles.

APIC: Les jeunes éprouvent beaucoup de difficultés à s’intégrer et à

s’identifier à l’Eglise?

D.A.: Aujourd’hui, la planète Eglise et la planète des jeunes sont deux

mondes qui s’éloignent l’un de l’autre. Ce n’est pas une question de structure, mais surtout de personnes, en particulier des prêtres. Même si le

prêtre ne peut et ne doit pas tout faire dans la paroisse. Il y a un hiatus

entre une grande partie du clergé et la génération montante. Le clergé

s’est ’converti’ après le Concile dans le contexte de mai 68. Pour les jeunes actuels, mai 68 est aussi loin que la guerre de 14. Cette idéologie est

totalement périmée.

Beaucoup de jeunes espèrent trouver des prêtres qui soient des maîtres

spirituels. Ils trouvent des hommes presque exclusivement branchés sur le

social, la psychologie ou la psychanalyse. La jeunesse ne se sent pas soutenue. Ce qui a entraîné beaucoup de dérives, y compris dans le Renouveau

charismatique.

APIC: «Jeunesse Lumière» se veut une réponse au défi d’une évangélisation

efficace…

D.A.: «Jeunesse Lumière» est une école de Dieu qui dure un an. Elle répond

à deux besoins: celui de l’évangélisation et celui de s’enraciner en Dieu.

La formation est branchée sur deux «poumons»: l’intimité avec Dieu et

l’évangélisation, non pas après l’école, mais durant l’école. Le but de

l’opération est de démultiplier les évangélisateurs. Les jeunes, après deux

mois d’intense vie de communauté et de prière, sont invités à un temps

d’évangélisation. On revient ensuite se ressourcer en pleine nature, en

pleine montagne, pour favoriser la «désintoxication» du monde.

Une dimension capitale de notre travail d’évangélisation est son caractère sacramentel, c’est-à-dire opérationnel. Après avoir parlé du pardon,

nous proposons directement le sacrement de réconciliation par exemple. Pour

montrer la beauté et la splendeur de l’Eucharistie, nous célébrons de grandes liturgies avec une explication de chaque symbole. L’adoration du SaintSacrement ou la prière de guérison font aussi partie de notre démarche.

APIC: Ne court-on pas le risque de créer ainsi deux Eglises, celle des

groupes du Renouveau, vivante et dynamique, et l’Eglise «ordinaire», vieillissante, sclérosée?

D.A.: Je ne parlerais pas de deux Eglises. Il s’agit plutôt de deux vagues successives. La seconde reprend la première. J’apprécie le terme de

courants. Aujourd’hui le Renouveau charismatique n’est plus marginalisé ou

mis de côté. Beaucoup d’évêques se rendent compte que le dynamisme se trouve dans les nouveaux courants spirituels. Les papes, à partir de Paul VI,

ont vu là une des voies d’avenir de l’Eglise.

Un point essentiel de notre action est le lien entre le ’coup de poing’

et le continu. Dans les écoles, ce qui est notre mode habituel de fonctionnement, nous travaillons avec les responsables de l’éducation, les catéchistes et les prêtres. Nous sommes au service de l’Eglise locale, nous

n’allons dans un lieu que sur invitation et avec l’accord de l’évêque. Nous

avons visité 63 des quelque 90 diocèses français. Cela implique beaucoup

d’investissements «diplomatiques». Nous jetons quelques semences en terre,

les autres cultivent.

APIC: Vous ne craignez pas de proposer des exigences très fortes aux jeunes

qui fréquentent «Jeunesse Lumière».

D.A.: La vie communautaire est très exigeante. C’est un atelier pour toute

leur vie relationnelle future. L’équipe compte 30-35 jeunes venus de pays

différents. L’internationalité est une des caractéristiques du groupe.

L’ouverture vers les autres cultures est clairement affirmée. Le groupe est

lui-même divisé en fraternités de 6 ou 7 personnes. Les «missions» se font

en fraternités.

Les jeunes s’engagent aussi au célibat d’amour pour Dieu pendant un an,

pour goûter au bonheur de ceux qui vivent cela toute leur vie. Les jeunes

s’engagent à ne pas avoir de relations à «coefficient» amoureux. Si l’éclosion d’un amour a lieu, ce qui est tout à fait normal, il ne doit pas être

manifesté avant la fin de l’année, mais l’amour doit mûrir dans son coeur.

Ceux qui se sont mariés après l’école n’ont jamais regretté cela et estiment que cette démarche a fondé solidement leur mariage.

Avant tout engagement, il y a une session de discernement. La sélection

y est assez forte puisque seulement un jeune sur trois ou sur quatre est

accepté. Les autres sont soit renvoyés d’une année, soit orientés vers une

autre formation. Il faut vraiment être assoiffé de Dieu, nous prions tout

de même 4h par jour. Chaque jeune a un parrain, une paroisse, un groupement, une communauté. Depuis quelques années, des évêques nous envoient même des séminaristes. (apic/mp)

Encadré

Daniel-Ange: un itinéraire qui passe par la Suisse et l’Afrique

Daniel-Ange bien que d’origine belge, et établi aujourd’hui en France, a

des liens étroits avec la Suisse. Il a passé son enfance à Gstaad, dans

l’Oberland bernois et fait ses études à Fribourg.

Ayant senti à l’âge de douze ans un appel très clair, il entre dans la

vie monastique à 17 ans. Issu d’une famille profondément croyante, il y vit

sa première grande aventure spirituelle. Le désir d’une vie monastique plus

simple et pauvre le pousse bientôt à partir avec quelques autres moines

fonder une petite fraternité dans les Landes, en France. «La moitié de notre temps était dévolue au travail en forêt, en solitude et en silence,

l’autre mi-temps étant consacré à la prière.»

Vient ensuite l’appel d’un évêque africain désirant fonder une fraternité de ce type dans son diocèse, au Rwanda, où il n’y avait pas encore de

vie monastique. «J’y suis allé. Nous vivions en solitude et en silence dans

une petite île du lac Kivu, à une ou deux heures de pirogue de la côte.

J’étais le seul Européen parmi mes confrères africains. Je pensais y rester

toute ma vie et j’avais même demandé la naturalisation du pays.»

Découverte du Renouveau Charismatique à Fribourg

Après 13 ans d’Afrique, la fraternité le rappelle en France. La réadaptation en Europe fut très dure. «Je n’avais absolument pas vécu les bouleversements de mai 68, une contestation que j’ignorais totalement». Viennent

alors les années de théologie à Fribourg, avec notamment comme professeur

le cardinal Journet. «C’est à Fribourg, au sein de l’Ecole de la foi que

j’ai fait mes premières expériences charismatiques. Le Renouveau débarquait

à peine en Europe. Au départ, je l’ai abordé avec beaucoup de suspicion et

de méfiance. J’étais imbu de l’orgeuil du clergé. Ce fut une bonne humiliation dans l’Esprit.»

C’est à ce moment que Daniel-Ange, qui avait vécu jusque là dans un

esprit essentiellement contemplatif, a ressenti un besoin profond d’évangéliser. «Nous vivions l’époque «hippie», les jeunes étaient assoiffés d’un

absolu. Cela secoue quelqu’un qui est consacré à Dieu.»

Nouvel événement inattendu: sa communauté l’envoie en ermitage, dans la

montagne. «J’y suis resté durant sept ans. C’est là que j’ai mûri mes premiers livres d’évangélisation.» Commencent à cette époque les tournées de

conférences, dans des rassemblements charismatiques. «Mais très vite j’ai

eu la hantise de ceux qui n’étaient pas là. Il fallait aller vers ceux qui

ne viendraient jamais dans un rassemblement du Renouveau». A partir de

1980-81, Daniel-Ange quitte son désert et met sur pied les petites équipes

d’évangélisation qui deviendront «Jeunesse Lumière».

C’est dans ce contexte que se fait ressentir la nécessité de l’ordination sacerdotale afin de pouvoir donner le pardon et le corps de Dieu. Daniel-Ange est ordonné prêtre lors du Congrès eucharistique de Lourdes en

1981. Ce fut la fin de sa vie solitaire et le commencement de l’évangélisation au niveau international au Canada, au Liban, en Pologne. (apic/mp)

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