« Elle est en train de pleurer », murmure une infirmière de l’hôpital Sainte-Thérèse, où les religieuses italiennes ont commencé à traiter, il y a 64 ans, les malades de la lèpre et de la tuberculose. La bouche de la petite fille est grande ouverte. Mais personne ne peut entendre ses cris, comme dans un cauchemar. Elle est trop faible pour produire le moindre son.
La petite Joséphine est à l’image de son pays, jeune, dévasté et si pénible à contempler que nous préférons détourner le regard. Même si les médias mettent parfois en Une l’actualité du Soudan du Sud, les lecteurs ne connaissent d’habitude pas grand-chose de l’histoire de ce pays dans lequel les Etats-Unis ont beaucoup investi, et pas seulement financièrement. Il n’est pas exagéré de dire que les Etats-Unis ont aidé le Soudan du Sud a voir le jour, en 2011. Mais ensuite, lorsque les opprimés sont devenus les oppresseurs – peut-être parce que les forces armées en place ne connaissaient rien d’autre que la violence, après 30 ans de guerre avec leurs oppresseurs soudanais – nous nous sommes détournés, non sans raison, de cette nouvelle démocratie.
Des millions de civils- près d’un tiers de la population du pays- ont été chassés de leurs maisons au cours des cinq dernières années. Depuis que leurs dirigeants en conflit ont lancé leurs tribus respectives des Nuer et des Dinka dans une guerre où les enfants sont souvent enlevés et forcés à combattre, et où les viols de masse sont des armes aussi utilisées que les AK-47.
Environ 380’000 personnes seraient déjà mortes dans ce conflit, sur une population de 12 millions d’habitants. La plupart des familles ont donc perdu des êtres chers. Près de 70’000 agriculteurs ont été chassés de leurs villages et se sont réfugiés dans la forêt de Mabia, aux alentours de Tombura, au sud-ouest du pays. Ils y vivent dans une sous-alimentation chronique, sans aucun abri, même contre la pluie.
En mai 2018, ils se sont d’abord enfuis face aux rebelles, puis face aux troupes du gouvernement. Ces dernières les ont pourchassés, tuant tous ceux qu’ils arrivaient à rattraper, brûlant vifs les plus vieux et les handicapés, au cas où ils auraient été eux aussi des rebelles. En août 2018, les survivants sont arrivés à Nzara complètement démunis et affamés. Accablés d’avoir dû enterrer beaucoup de leurs enfants le long du chemin.
Les enfants qui ont survécu semblent tous souffrir de fièvres et de diarrhées, et ils sont terriblement affamés.
Chaque femme avec laquelle je discute me dit, sur ce ton monotone et sans émotion apparente qui caractérisent les personnes gravement traumatisées, qu’elle a perdu des enfants en chemin. Ils sont partis dans d’autres directions lorsque les tirs ont commencé et elles n’ont aucune nouvelle d’eux. Personne parmi les réfugiés ne possède de moyens de communication, et même si leurs enfants seraient vivants quelque part, il leur serait impossible de les contacter.
Maintenant qu’ils attendent une aide humanitaire incertaine, la population de cette partie du pays, presque entièrement catholique, ne met plus sa confiance que dans l’Eglise. De nombreuses manières différentes, elle supplée ici aux pouvoirs publics. Et elle est la seule institution possédant encore une autorité morale.
Mgr Edward Hiiboro Kussala, évêque de Tombura-Yambio, est né non loin d’ici. Il a lui-même grandi dans un camp de réfugiés au Congo. Il ne mène pas une vie très différente de son peuple. Les réfugiés qui vivent dans la forêt viennent parfois lui demander de bénir leurs rosaires. Ils semblent être aussi avides de ce soupçon d’espoir qu’il leur donne que de tous les biens dont ils manquent cruellement. Ses paroles ont une portée particulière pour ces personnes, parce que, d’une certaine manière, il provient d’un endroit similaire à celui où ils vivent.
Mgr Kussala a réussi à négocier des espaces de sécurité pour les civils dans les périmètres des églises, dans tout le pays. Bien qu’il ne le mentionne jamais, il s’est profondément impliqué dans les efforts de paix. Il a risqué sa vie dans la brousse pour persuader divers groupes d’opposition de déposer les armes.
Je pourrais me demander pourquoi je garde des liens avec l’Eglise catholique, après tous le mal commis par les prêtres abuseurs et ceux qui les ont protégés. Mais ici, dans le pays le plus dangereux pour les coopérants humanitaires – même avant l’Afghanistan et la Syrie – j’ai trouvé une Eglise réalisant tout ce que son fondateur nous a demandé de faire.
Dans l’hôpital Sainte-Thérèse de Nzara, les religieuses italiennes ont comme préoccupation essentielle de construire, brique après brique, une maternité d’urgence. Si le cessez-le-feu tient, Sœur Laura Gemignani pourra exporter assez de café et de vanille pour payer quelques docteurs, qui pourront rejoindre l’unique praticien sur place en ce moment.
La petite Joséphine est morte de déficience rénale et pulmonaire due à la malnutrition deux jours après ma visite. Elle était le troisième enfant à mourir cette semaine dans l’hôpital. Dans un endroit où la terre est si fertile que personne n’avait jamais entendu parler de malnutrition avant la guerre. La moitié des 123 personnes décédées en 2018 dans cet hôpital étaient des bébés dénutris.
Sur une route poussiéreuse qui longe une plantation de tecks, à Riimenze, à l’est de Nzara, près de 8’000 personnes ont trouvé refuge dans un complexe de l’Eglise. Leur nombre ne cesse de grandir. Les religieuses et les prêtres leur enseignent la charpenterie et gèrent une ferme. Avec le soutien des organisations « Catholic Medical Mission Board », « Solidarity with South Sudan » et « Sudan Relief Fund », avec laquelle je voyage, ils peuvent offrir des soins de santé de base et fournir quotidiennement à chaque enfant un bol de porridge. Le vendredi, tous reçoivent un plat de haricots. Les plus âgés peuvent avoir une fois par mois des rations et des moustiquaires.
Mais ces personnes, qui étaient avant totalement autonomes et vendaient même leur surplus agricole, doivent toujours se débrouiller pour trouver de la nourriture et du bois pour le feu.
Parfois la vie semble tout à fait normale en ce lieu, avec des petites filles qui marchent à travers le camp en se tenant par la main et un homme âgé qui en aide un autre à tresser ses cheveux. Pourtant, rien pour eux n’est normal, par rapport à leur vie d’avant.
Pas plus tard que ce matin, un homme a parcouru le camp en bicyclette, suant, et hurlant qu’une dizaine de rebelles avec des lance-roquettes avaient été vus traversant la route près du village de Bodo, à environ 6 kilomètres.
« La vie ici, c’est la mort », lance Monday James, une femme de 34 ans. La plupart des femmes du camp, et certains hommes, ont subi des viols répétés durant la guerre. « Le viol fait presque partie de leur vie, et les soldats ont tous le sida, le viol équivaut ainsi à une sentence de mort », relève la missionnaire irlandaise Noeleen Loughran, alors que les médicaments rétroviraux manquent dans la région.
Il n’y a maintenant plus d’arrivée de Sud-Soudanais. Mais peu repartent. « Dès que nous entendons des nouvelles de paix, nous entendons aussi que des gens ont été massacrés ou brûlés dans leur maison », souligne Sitima Grace, âgée de 34 ans.
La journée que j’ai passée avec Noeleen, elle a traité des centaines de personnes atteintes de vers intestinaux, d’éléphantiasis, de méningite, d’infections de toutes sortes et de malaria, dont elle-même souffre. Mais le plus dur pour elle est de ne pas savoir que faire avec les traumatismes dont presque toutes les personnes souffrent ici. Christina Anite, âgée de 65 ans, dont les trois frères ont été massacrés, entend continuellement dans sa tête des vagues s’écraser sur le rivage. Il n’y a sur place aucun soin psychiatrique disponible.
Des signes de paix apparaissent pourtant au Soudan du Sud, où la situation est relativement calme pour l’instant. Des personnes sont visibles sur la route de Yambio à cinq heures du soir, un changement encourageant. Aucune banque n’a rouvert ses portes, mais une station service est à nouveau active. A Nzara, quelques couples se sont récemment mariés. Ce qui n’arrivait jamais auparavant, car de tels rassemblements étaient assurés de subir des attaques. La discothèque locale fonctionne également à nouveau.
Mais l’hôpital Sainte-Thérèse traite encore des blessures par balles de la guerre. Et récemment, des membres de la majorité Dinka ont fait courir leur bétail en plein centre de Yambio. Ils font cela pour asseoir leur domination, m’explique un prêtre local. En montrant que leurs taureaux aux longues cornes peuvent marcher n’importe où, n’importe quand. Habituellement, ces démonstrations de force sont les prémices d’une nouvelle attaque.
Ce dont le Soudan du Sud a désespérément besoin c’est de leaders capables d’assurer les services de base, de mettre à bas la corruption et de contrôler le pouvoir des chefs de guerre.
Avec une paix si incertaine, que pouvons-nous faire? L’aide humanitaire maintient réellement la population en vie. Et les Sud-Soudanais veulent vraiment savoir que nous ne les avons pas oubliés, eux et leur pays violent mais beau, où tout pousse mais rien ne marche. (cath/sudanrelief/rz)
Sudan Relief Fund est une ONG américaine spécialisée dans l’aide humanitaire au Soudan du Sud et au Soudan. Melinda Henneberger est une journaliste américaine qui a travaillé notamment pour les publications Newsweek, New York Times et Politics Daily.
Raphaël Zbinden
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