Afrique: l’omerta des religieuses abusées par des prêtres

En Afrique, de nombreuses religieuses seraient abusées sexuellement par des membres du clergé. Des rapports accablants ont été présentés au Vatican depuis les années 1990. Pourtant la culture du secret persiste.

La parole des religieuses victimes de membres du clergé se libère en Occident. Ce n’est pas le cas en Afrique, comme le révèle une enquête du quotidien français La Croix, publiée le 17 janvier 2019. Pourtant les cas ne sont pas rares. «Si un jour on devait révéler ce qui se passe ici, ce serait une bombe», déplore anonymement un missionnaire.

«Elle a souillé notre congrégation»

Ainsi, la sordide histoire rapportée par Sœur Josée, religieuse congolaise que ses études ont amenée à rencontrer de nombreuses communautés de son pays. En 2004, dans une petite ville de République démocratique du Congo, un diacre rend visite à une communauté. Seul avec l’une des sœurs, il lui indique qu’il a soif. Alors qu’elle ouvre le réfrigérateur pour lui servir de l’eau, le diacre l’assomme d’un coup dans la nuque et la viole. 

La Mère supérieure de la communauté en question confie l’histoire de ce viol à Sœur Josée. Cette dernière lui demande: «qu’avez-vous fait avec la jeune sœur?» «Nous l’avons reléguée dans une communauté lointaine, en attendant le décret de renvoi. Il faut qu’elle parte vite : elle a souillé notre congrégation».

Rome est au courant

Le Vatican est tenu informé de la situation. Deux rapports ont été transmis à Rome dans les années 1990. En 1994, une religieuse médecin irlandaise dénonçait les viols commis par des prêtres sur des religieuses, considérées comme des partenaires «sûres», dans des pays gravement atteints par l’épidémie de sida.

En 1998, un rapport de quatre pages rédigé par la supérieure générale des sœurs missionnaires Notre-Dame d’Afrique, Sœur Marie McDonald, dénonce des faits similaires. «Le harcèlement sexuel et même le viol de sœurs par des prêtres et des évêques sont fréquents», affirmait la religieuse dans son enquête en ajoutant que »parfois, lorsqu’une sœur tombe enceinte, le prêtre insiste pour qu’elle se fasse avorter».

«Nous lui devons au moins ça»

Malgré une lettre envoyée à la fin des années 1990 par le Vatican aux évêques africains pour solliciter leur vigilance, la situation de certaines religieuses africaines continue d’alarmer.

Sœur Josée rapporte au quotidien français un témoignage plus récent. En 2011, dans une congrégation »d’une grande ville de RDC», une novice confie à la théologienne congolaise que sa supérieure envoie les jeunes sœurs dormir à tour de rôle, comme garde-malade, chez un évêque émérite. Toutes reviendraient en affirmant avoir été contraintes d’avoir une relation sexuelle avec lui. Sœur Josée dénonce: »La supérieure a répondu à l’une des sœurs: «Il nous a fait don de toute une maison. Par gratitude, nous lui devons au moins ça. Si tu refuses, la congrégation va te sanctionner».

Le prêtre domine

Pour tenter de comprendre les causes qui favorisent ces abus, le Père Stéphane Joulain, père blanc et psychothérapeute spécialisé dans le traitement des abus sexuels, évoque «l’idéalisation du prêtre africain». En Afrique, «l’homme domine et le prêtre d’autant plus», confie-t-il à La Croix.

«Il ne faut pas nier que, dans certains cas, la relation prêtre et femme consacrée est consentie, reconnaît un autre missionnaire. Très pauvres, elles ont besoin de soutien financier et le prêtre les aide», déplore-t-il en ajoutant: «En majorité toutefois, les prêtres n’attaquent pas tout de suite mais instaurent une relation de dépendance».

Protéger les consacrées

Certaines congrégations ont décidé de prendre les devants pour assurer la protection des religieuses. Dans plusieurs congrégations kenyanes, il est désormais demandé que ce soit l’animatrice vocationnelle qui aille recueillir une lettre de recommandation auprès des curés, afin de protéger les postulantes», relève le Père Stéphane Joulain. Certains prêtres de paroisses profitaient de ces sollicitations pour demander en échange une faveur sexuelle.

Sœur Mary Lembo, religieuse togolaise, prépare une thèse de doctorat sur les liens entre prêtres et religieuses en Afrique, à l’Institut de psychologie de l’Université grégorienne, à Rome. Selon elle, pour protéger les consacrées africaines, «Il faut mettre en place plus de moyens pour fixer les limites dans les relations. Il faut leur apprendre à découvrir les stratagèmes du prêtre ›prédateur’, à déceler des sollicitations pour dire non tout de suite», décrypte-t-elle, ajoutant qu’il faut apprendre aux victimes à dénoncer. À ses yeux, c’est surtout la place de la femme qui doit changer. Dans la société et dans l’Église, »Ce qu’il faut changer, c’est ce précepte, résume le Père Joulain: le sacerdoce d’un prêtre vaut plus que la virginité d’une sœur». (cath.ch/lacroix/pp)

Pierre Pistoletti

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