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APIC – Interview
Rwanda: Un an après les massacres d’avril 1994(180495)
Un pays partagé entre la joie, la confiance, la peur et le sida
Entretien avec le Père dominicain René Aebischer
Georges Scherer, Agence APIC
Fribourg, 18avril(APIC) Le dominicain fribourgeois René Aebischer est un
bon connaisseur du Rwanda où il a vécu huit ans avant d’être contraint à
une fuite précipitée il y a un an. Responsable des projets de Caritas Suisse pour le Rwanda, il est retourné deux fois au « pays des mille collines »,
la dernière au mois de mars. Il dresse pour l’APIC le portrait d’un peuple
encore hanté par la peur des massacres qui tente lentement de reconstruire
le pays, malgré les menaces comme la persistance des combats et le sida.
APIC: Un an après les massacres qui ont coûté la vie à probablement un million de personnes, soit 13% de la population du pays, peut-on dire que le
calme règne au Rwanda?
René Aebischer: A Kigali, on constate un retour à la normalité, mais lors
de mon séjour au Rwanda du 6 au 21 mars, j’ai entendu la nuit dans divers
lieux des tirs sporadiques. Des bandes armées rôdent. Des troupes de l’ancienne armée gouvernementale sont toujours actives et des milices hutues se
sont probablement infiltrées. De même, l’armée tutsie victorieuse, ainsi
que ses alliés, poursuivent leurs actes de vengeance. Partout dans le pays,
il y a encore des barrages sur les routes. Pour moi, il est très inquiétant
de voir des adolescents munis d’armes automatiques arrêter les gens sur les
routes. On ignore ce qu’un enfant peut faire avec une telle arme et comment
il peut réagir.
APIC: L’Etat rwandais veut punir les coupables des massacres de l’an dernier. Mais on sait aujourd’hui, que sur simple dénonciation, n’importe qui
peut se retrouver en prison pour des mois, dans des conditions terribles.
Vous venez de dire par ailleurs que les milices sont encore actives. Comment vivent les gens avec ces menaces?
RA: On voit la peur sur les gens. Aujourd’hui, on n’ose plus se grouper sur
la rue pour discuter. De telles rencontres, qui conduisaient parfois à des
palabres de plusieurs heures, ont disparu des rues. Une chose m’a beaucoup
surpris lors de mon dernier séjour. Beaucoup de gens parlent ouvertement de
leur peur, ce qui pour un Rwandais est tout à fait inhabituel. Les Rwandais
sont ordinairement très retenus dans l’expression de leurs sentiments et de
leurs émotions. C’est peut-être une indication qu’ils cherchent de l’aide.
APIC: Avant la guerre, le Rwanda était déjà un des pays les plus gravement
frappés par le virus du sida. Quelle est l’évolution actuelle?
RA: Des viols ont eu lieu pendant la guerre, c’est certain. Il n’est cependant guère possible de déterminer aujourd’hui de combien le taux des sérépositifs a augmenté. Il faudra sans doute compter avec une augmentation
massive. Les viols sont un élément de propagation, mais il y a aussi la
grande promiscuité dans les camps de réfugiés ou les prisons. On s’en rendra compte plus précisément dans quelques années, lorsque la période d’incubation du virus sera achevée.
APIC: Avant votre départ précipité du Rwanda, vous étiez responsable d’un
projet avec les enfants de la rue. Où en est ce projet aujourd’hui?
RA: Tout d’abord quelques chiffres. Nous étions une quarantaine de personnes à travailler pour la Caritas de la ville de Kigali, dont treize dans le
projet des enfants de la rue. De ces treize personnes sept ont été tuées,
trois n’ont plus donné aucune nouvelle, seules trois autres ayant survécu
ont pris l’initiative de remettre en route le projet. Des quelque 500 enfants dont nous nous occupions en avril 1994, environ 250 sont revenus.
Mais sur ces 250, près de la moitié sont des ’nouveaux’ que nous ne connaissions pas auparavant. Finalement nous n’avons donc retrouvé qu’un quart
des enfants que nous connaissions un an avant. Les autres ont soit été tués, soit sont dans des camps de réfugiés. Nous devons penser aussi que certains d’entre eux ont tué. J’ai vu récemment un film tourné dans les prisons de Kigali. J’y ai reconnu un des jeunes dont nous nous occupions.
APIC: Le redémmarrage de ce projet bénéficie-t-il de l’aide européenne?
RA: Le projet est soutenu par Caritas Suisse qui nous a fourni des
garanties jusqu’à fin 1996. Mon successeur sur place est le dominicain
jurassien Didier Boillat. Pour autant que je puisse m’en rendre compte, le
projet fonctionne assez bien, malgré les difficultés qu’apportent
naturellement l’engagement d’un nouveau personnel.
APIC: Kigali est encore une ville morte…?
RA: La mission des dominicains à Kigali sera réparée. Mais tout ce qui
n’était pas fixé aux murs à part les livres a été volé. La ville a été pillée. J’ai cependant été étonné de voir tout ce que l’on peut acheter aujourd’hui à Kigali. On peut pratiquement trouver de tout. L’offre est probalement plus étendue qu’auparavant. Pour ce qui concerne le pouvoir
d’achat de la population, il faut faire des différences. Aujourd’hui, les
anciens réfugiés revenus de l’étranger, où ils ont séjourné souvent plusieurs années se sont construit une situation assez bonne. Et ils commencent à
contrôler une partie du marché. On ne peut nier cependant que la population
connaît des difficultés économiques à cause de la perte de valeur du franc
rwandais. En un an, l’argent a perdu la moitié de sa valeur et les salaires
n’ont pas augmenté. Par contre, les gens qui travaillent pour les organisations internationales reçoivent des salaires parfois élevés, ce qui constitue un injustice par rapport aux gens qui n’ont pas cette chance-là.
APIC: Comment se pose le problème du chômage au Rwanda?
RA: Le chômage existe comme auparavant. Mais cela n’est pas comparable à ce
qui se vit en Europe. Il n’y a aucune assurance chômage. Les gens maintiennent la tête hors de l’eau grâce à des travaux occasionnels. La plupart
survivent avec des revenus très irréguliers. Les enfants et les femmes élevant seules leurs enfants reçoivent de l’aide des organisations non gouvernementales.
APIC: Et l’Eglise dans ce contexte?
RA: Dans le clergé, on a pris conscience qu’il faut faire quelque chose
afin que ce qui s’est passé l’an dernier ne puisse plus jamais se reproduire. Dans la hiérarchie, cette prise de conscience n’a pas encore eu lieu.
Les responsables semblent croire que l’Eglise peut être dirigée comme elle
l’avait été auparavant. Ils pensent que l’Eglise doit être menée dans le
pays avec un certain pouvoir et une certaine autorité, ce qui, à mes yeux,
est une voie erronée.
Il y a quelques initiatives à la base dans les paroisses, pas partout.
Ce n’est pas la hiérarchie diocésaine qui s’engage mais des gens parmi les
théologiens laïcs et les religieux. Il existe des groupes de base qu’on ne
peut cependant pas comparer à ceux d’Amérique latine. Ce sont surtout des
individus qui sont très actifs. Il ne faut pas oublier non plus que l’Eglise a connu elle-même une très forte hémorragie. (apic/gs/mp)
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