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APIC – Interview

Rencontre avec Mgr Bududira, président (310595)

de la Conférence épiscopale du Burundi

Une stratégie d’élimination des modérés

Jacques Berset, Agence APIC

Fribourg, 31mai(APIC) Le Burundi est assis sur un baril de poudre, et à

la moindre étincelle, tout pourrait dégénérer à nouveau en massacres à

grande échelle, comme en octobre 1993 après l’assassinat par des militaires

putschistes du président élu Melchior Ndadaye et de six de ses ministres.

Les extrémistes des deux bords tiennent le haut du pavé et mènent une

«stratégie bien ciblée d’élimination des modérés», souligne Mgr Bududira,

évêque de Bururi, dans une interview accordée à l’agence APIC.

Mgr Bernard Bududira, président de la Conférence épiscopale, considère

que la cause principale des tensions n’est pas d’origine ethnique: il

s’agit plutôt de l’appétit de pouvoir d’hommes politiques et des groupes

extrémistes qu’ils excitent tantôt chez les Tutsis, tantôt chez les Hutus.

Il note que de nombreuses personnes, des civils, et même des prêtres, ont

été éliminés uniquement pour des raisons de modération politique.

L’évêque de Bururi conteste l’explication des rivalités ethniques séculaires. Le problème, estime-t-il, est plutôt récent, né dans le contexte de

l’indépendance. Sous couvert de nationalisme et d’anti-colonialisme, de

nombreux politiciens visaient d’abord «le pouvoir pour avoir». L’élite ne

révait que de prendre la place des Blancs et d’avoir les mêmes voitures,

les mêmes maisons qu’eux, sans véritable projet de société. Au début

c’étaient des civils, puis les militaires ont aussi commencé à avoir le

goût du pouvoir et de l’avoir… C’étaient les mêmes gens qui ensemble

avaient combattu le colonialisme!

Dans le collimateur des extrémistes

Comme bien d’autres, Mgr Bududira lui-même doit prendre ses précautions.

«Il y a des jours où l’on doit changer de route, parce qu’on a été prévenu

qu’on va être attaqué. On apprend, après tel discours ou la réunion de tel

conseil, qu’on a décidé que si un certain évêque passe par là, on pourrait

l’éliminer… Nous sommes pris en otages par les extrémistes. Ce ne sont

pas seulement les hommes d’Eglise qui sont concernés, mais tous ceux qui

luttent pour le retour à la convivialité».

APIC:Et quel rôle joue l’Etat dans ces développements?

MgrBududira:Parlons plutôt du gouvernement. Il est issu d’un consensus,

de ministres provenant de toutes les formations politiques sauf une, soit

de douze partis. Ils ont été choisis selon un profil de modération, d’engagement pour la paix et la réconciliation. Au gouvernement, ils doivent travailler à contre-courant, ils perdent toute crédibilité aux yeux des extrémistes. Ces derniers s’en prennent à leur travail de réconciliation.

APIC:On a l’impression que les extrémistes sont plus forts que le gouvernement?

MgrBududira:Dans toute société, lorsque vous avez un groupe déterminé de

tueurs – il suffit de quelques extrémistes qui brandissent les armes -, les

forces de l’ordre mettent du temps à rétablir la situation. Toutes ces bandes, qu’elles soient hutues ou tutsies, se sont développées dans une période de désarroi, après l’assassinat du président Ndadaye.

On s’est aperçu que le phénomène était généralisé au moment où l’on a vu

que ces groupes pouvaient organiser des «opérations villes mortes». Si le

gouvernement optait pour la politique du bras de fer, il pourrait provoquer

le pire. Envoyer la troupe pour désarmer quelques jeunes en armes au sein

d’une population risque de causer la mort d’innocents. Certains quartiers

contrôlés par ces bandes armés sont interdits aux membres de l’autre ethnie; ils ont été totalement «épurés». Mais le gouvernement ne peut les réduire par la force, car dans ces endroits vit aussi une majorité d’honnêtes

gens, de personnes ordinaires.

Si on veut s’en sortir, il faut découvrir les commanditaires de tout ce

jeu, ceux qui soutiennent et manipulent ces groupes armés qui affirment représenter l’autodéfense de leur quartier. A long terme, c’est une fausse

vision des choses. Mais aussi longtemps que le climat de confiance n’aura

pas été restauré, on ne pourra rien faire. La violence a détruit toute confiance parmi le peuple. Il faut du temps et surtout des gens convaincus,

déterminés, engagés, pour engager un processus de réconciliation.

APIC:Mais il y a de nombreux journaux au Burundi qui sapent ce processus

de réconciliation…

MgrBududira:Effectivement, parmi les multiples journaux de partis et autres médias privés qui fleurissent au Burundi, on rencontre de nombreux

abus de la liberté de presse et une absence de déontologie et d’éthique de

la communication. Il faut aussi déplorer un certain laisser-aller de la

part de la justice, car il y a dans le code pénal des articles qui punissent l’incitation à la haine, au désordre public, à la diffamation. Certains journaux poussent explicitement à l’élimination physique des gens. Il

y a des écrits qui peuvent tuer. On rencontre tellement de dénigrement, de

mensonges et de diabolisation. Il ne s’agit plus ici de liberté de la presse, mais de débridement du langage, et c’est très dangereux, car on prépare

les gens au passage à l’acte.

APIC:L’Eglise réussit-elle à échapper à cette logique d’exclusion?

MgrBududira:Je n’aime pas cette généralité. Nous sommes tous l’Eglise,

hommes, femmes, évêques, prêtres, laïcs… Certes, pour échapper aux comportements d’exclusion, à l’emprise du groupe, il faut une conversion. Il

ne suffit pas d’avoir une répartition ethnique «juste», il faut encore que

les comportements correspondent aux attentes. On rencontre aussi des individus dans l’Eglise qui participent à la politique de diabolisation des

«autres», qui répandent des clichés exclusivistes, qui sont contre l’intégration et la convivialité entre Hutus et Tutsis.

Aujourd’hui, on peut dire que 90% du clergé burundais – prêtres et évêques, Hutus et Tutsis confondus – font tous les efforts possibles pour éviter les divisions sans retour. Le clergé, les religieuses et les religieux,

dans le travail pour la réconciliation qu’ils font, sont en butte à des

forces de division, à la terreur, aux promesses et à la corruption. Ils

doivent faire face aujourd’hui, à des groupes qui se sont ouvertement déclarés anti-dialogue, anti-concertation.

Au Burundi, comme au Rwanda, pays en majorité catholiques, il y a aujourd’hui des chrétiens qui ont tué, d’autres se sont fait tuer. A vue humaine, on pourrait être déçu. On peut croire que tous nos efforts d’évangélisation ont été couronnés par l’insuccès. On peut même penser, comme l’un

ou l’autre le dit, que Dieu lui-même a abandonné le Burundi et le Rwanda.

C’est tout à fait à côté de l’Evangile, car le Christ est là où l’homme

souffre!

Invitation au dialogue et à la réconciliation

Concrètement, la vie paroissiale, les communautés ecclésiales de base,

par leur invitation au dialogue et à la réconciliation, constituent le premier rempart contre les incitations à la violence de la part des groupes

extrémistes. Il faut d’abord oser rencontrer les gens, ne jamais croire que

tel groupe est complètement enfoncé dans une logique d’exclusion. Nous incitons tout le monde à espérer une lueur d’accueil chez l’autre. Nous favorisons ainsi les rencontres entre chefs de factions politiques, et partant

entre les sympathisants de base.

Mais cela prend du temps, car les souffrances se sont accumulées. Dans

une paroisse du diocèse de Gitega, par exemple, les gens étaient séparés

sur une base politique, mais grâce à la paroisse, ils ont pu peu à peu restaurer la convivialité. Ils ont maintenant reconstruit ensemble quelque 600

maisons qu’ils avaient eux-mêmes détruites lors des affrontements de 1993.

L’Eglise au Burundi est ainsi devenu l’un des rares lieux au-dessus des

partis où les gens peuvent à nouveau se rencontrer et se parler. (apic/be)

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