Le texte contient 85 lignes (max. 75 signes), 962 mots et 6291 signes.

apic/Afrique/ Jean Marc Ela

Louvain-la-Neuve: Pour le théologien camerounais Jean-Marc Ela, (120595)

« L’Afrique a basculé du tiers-monde dans le hors-monde! »

Louvain-la-Neuve, 12mai(APIC/CIP) Pour le théologien camerounais JeanMarc Ela, « l’Afrique ne fait même plus partie du tiers-monde. Elle a basculé dans le hors-monde ». « C’est là que vit l’homme que le théologien africain doit rejoindre. L’Afrique est un des lieux où la création gémit en attente de sa délivrance », explique-t-il. Aujourd’hui professeur à l’Université de Yaoundé, J.M. Ela était le 10 mai l’invité de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve.

Avant de parler de « théologie africaine », J.-M. Ela tient à lever trois

malentendus. Le premier concerne la théologie en général: il s’agit de ne

pas « réduire le message chrétien à une discipline des moeurs », malgré l’intérêt des médias pour le discours de l’Eglise sur la morale et le sexe.

Seconde observation, la théologie n’est plus la seule théologie du Nord.

Le centre de gravité du christianisme se déplace du Nord vers le Sud. « Il

est temps de découvrir d’autres manières de croire et de penser la foi

chrétienne », dit le théologien camerounais. « Le fait de renvoyer à une seule tradition ne nous aide pas à porter un regard neuf sur nos problèmes ».

Pour sa troisième remarque préliminaire, Jean Marc Ela en appelle à

saint Thomas d’Aquin (1225-1274) qui reconnaissait déjà que ce que les hommes ignorent de Dieu est plus vaste que ce qu’ils en connaissent. Prétendre

le contraire serait, pour un théologien, verser dans l’idolâtrie. « Toute

théologie est donc limitée », relève J.-M. Ela.

Difficiles conditions de travail

La théologie, plus encore en Afrique qu’en Europe, est tributaire des

conditions de travail offerte aux théologiens. On a beau être un chercheur

exemplaire voire un savant connu, la théologie ne procure pas de quoi vivre

à ses penseurs africains. Beaucoup déplorent que leurs évêques ne considèrent pas la théologie comme un ministère essentiel à la vitalité des communautés locales. Au Synode des évêques pour l’Afrique, au printemps 1994,

peu de théologiens ont été intégrés dans la démarche et plusieurs s’y sont

sentis « victimes d’un climat de méfiance et d’exclusion », déplore J.M. Ela.

Le théologien camerounais « rêve d’une théologie qui dise sur Dieu une

parole inséparable d’une parole sur l’homme ». Car, « c’est dans un même

souffle que la Bible parle de Dieu et de l’homme ». Cet élément est très important pour l’Afrique, où la théologie est confrontée à une situation dramatique: « L’homme africain est nié, exploité, opprimé, dévalué, mis en bordure du monde. L’Afrique ne fait même plus partie du tiers-monde. Elle a

basculé dans le hors-monde. C’est là que vit l’homme que le théologien

africain doit rejoindre. C’est là qu’il faut mettre en valeur le potentiel

de sens qui est propre à l’Evangile de Jésus-Christ afin de s’impliquer

dans tout ce qui permet à l’homme de se libérer. »

Lorsque Jean-Marc Ela affirme : « Une théologie s’élabore dans une communauté », il souligne à la fois que « la théologie n’est pas un jeu académique, où l’on s’amuse à discuter » et que « le destin des pauvres est au coeur

du mystère chrétien ». « Je vois Jésus dans sa mission libératrice, engagé

par ses oeuvres et sa parole, en faveur des pauvres et des opprimés. Tout

le reste, c’est une construction de l’esprit. » Dans cette perspective, suggère-t-il, un objectif majeur de la théologie africaine est d’aider l’Eglise à se recentrer sur la mission essentielle de Jésus-Christ.

Comment le théologien africain peut-il viser un tel objectif? Là encore,

il y a pluralité, relève J.-M. Ela. Pour sa part, il cherche à « lire Dieu

dans l’histoire des hommes concrets », tandis que d’autres cherchent dans

les traditions africaines une « préparation » à la découverte de l’Evangile.

Pour une Eglise de « la palabre »

Comment un théologien africain envisage-t-il la dimension universelle de

l’Eglise? Aux yeux de J.-M. Ela, « seul Jésus est universel. Lorsque l’universalité de Jésus est confisquée au bénéfice de l’institution ecclésiale,

le Christ est mis de côté pour accorder une valeur absolue à des figures

passagères. » La théologie africaine peut aider à repenser le ministère de

Pierre dans l’Eglise : « L’apôtre Pierre n’était pas un chef, mais un missionnaire qui a admis que des hommes puissent devenir chrétiens sans passer, comme les juifs, par la circoncision ». J.-M. Ela est de ceux qui pensent que « le ministère de Pierre est lié au patriarcat d’Occident et

s’exerce aujourd’hui dans le contexte d’une restauration autoritaire ».

L’Eglise, dit-il, en reprenant les mots du cardinal Congar, est victime du

« virus impérial ».

Sans s’apesantir sur le regain d’intérêt actuel pour « le monde de

l’étrange et de l’irrationnel » ou sur la sensibilité des traditions africaines aux « puissances occultes », Jean-Marc Ela estime important de « redécouvrir toutes les dimensions du salut », y compris « le lien entre salut et

guérison ». Les évangiles présentent notamment « le Christ libérant ceux qui

sont possédés par les esprits ». Mais pour lui être fidèle et pour être crédible, l’Eglise doit d’abord écouter les gens et comprendre leurs souffrances.

Dans cette optique, J.-M. Ela juge essentiel le lien entre « foi et libération ». Le Nord a beaucoup étudié le lien entre « foi et raison », mais trop

souvent en marge de l’histoire humaine et en fonction de la seule « raison »

abstraite. Or, insiste le théologien camerounais, « le rapport à la terre, à

l’argent, au pouvoir, à la société, relève du champ théologique ».

Suite à la dernière encyclique de Jean-Paul II, J.-M. Ela admet qu’une

« culture de la mort » traverse aussi l’Afrique. Mais, ajoute-t-il aussitôt,

« je ne vise pas les contraceptifs. Ce qui fait mourir les gens en Afrique,

c’est la dictature du marché, la mafia des industries pharmaceutiques, les

mécanismes de l’argent fou. Tout cela compromet l’avenir de nos sociétés. A

ce titre, nos questions sont celles de Dieu. L’Afrique est un des lieux où

la création gémit en attente de sa délivrance. » (apic/cip/mp)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-afrique-jean-marc-ela/